Avant propos (que nous vous conseillons de lire)

L’article que nous vous proposons n’a pour une fois pas grand-chose à voir avec la photographie telle qu’on l’entend habituellement sur PK. Il concerne plutôt une dérive due aux nouvelles pratiques liées aux fichiers numériques. Mais, alors qu’une partie du monde photographique semble sauter le pas vers le cloud, il est nécessaire de s’interroger et de disposer de certaines informations.

Nous avons entamé un tour des logiciels concurrençant Lr. Parce qu’ils commencent à être nombreux et intéressants, et que le moment nous paraissait idéal. Mais en mettant au point la ligne éditoriale de cette « saga », des sujets connexes nous sont apparus que nous avons décidé de traiter.

 

 

Introduction

Depuis quelques années fleurissent les offres cloud qui vous invitent à venir y stocker vos photos. Pendant longtemps, le fil conducteur de ces offres était : « mettez vos photos chez nous, vous y aurez toujours accès, peu importe l’endroit où vous vous trouvez. Ce qui est vrai… tant qu’on dispose d’un accès internet. Car dès qu’on n’en dispose plus (par manque de connexion ou par perte de l’identifiant), il faut faire une croix dessus de manière temporaire ou définitive. Le cloud a été rapidement adopté par la population « génération smartphone », ces derniers trouvant pratique de pouvoir échanger les photos sur différents supports numériques (smartphone, tablette, ordinateur).

Il ne faut pas oublier aussi que le cloud a un côté sécurisant. Nos données y sont à l’abri en cas de perte en local (vol, incendie, crash disque dur, etc.). Mais n’y a-t-il pas un revers à la médaille ?

 

 

Les GAFA, ces entreprises à but lucratif

Les GAFA… C’est Google, Amazon, Facebook et Apple. On peut ajouter Microsoft, Alibaba (le groupe chinois), mais aussi quelques autres, dont Adobe. Ces géants ont comme cœur de métier le marketing et le commerce. Dans ce but, ils ont mis en place des outils, en constante évolution, afin de disposer de profils statistiques de plus en plus définis et précis.

Ces entreprises ne sont pas philanthropes. Leur but est de générer toujours plus de valeur monétaire. Et quand les services semblent gratuits, c’est que le produit en vente est la personne qui utilise le service. C’est-à-dire vous et toutes les informations numériques qui vous composent. Toutes leurs actions sont menées vers cet unique but, récupérer la « data », le nerf de la guerre.

Les GAFA ont l’ambition de tout connaître de vous. Connaître vos divers centres d’intérêt culturels (lecture, cinéma, vidéo, disque, concert, autre) et la façon dont vous les consommez (location, achat, piratage, etc.). Ils nous suivent à la trace. Tout ce que l’on fait, tout ce que l’on achète, partout où l’on va. Par exemple, les différentes cartes de fidélité leur permettent de connaître vos achats, sous le prétexte de remises ou de cadeaux. Rien de leur échappe, y compris les fichiers déposés dans les clouds (avec analyse sémantique ou visuelle). Toutes les données récoltées, même celles inimaginables pour la plupart des personnes, vont être compilées, phagocytées, digérées. Dans le but de générer des analyses très fines. Le tout pour vous proposer des services qui généreront du cash pour eux.

Certains les qualifient de prédateurs, et on ne peut s’empêcher de penser qu’ils n’ont pas forcément tort.

 

 

Comment ne pas être inquiet devant des projets ?

Passons en revue quelques-uns de ces projets qui sont en train d’arriver sur le devant de la scène.

 

Facebook annonce sa dernière « innovation fantastique »

Ou comment reconnaître un individu, même flou, sur n’importe quelle photo déposée chez eux. La seule condition étant d’avoir déjà été identifié une fois avec un nom. À partir de là, Facebook, au travers des millions de photos postées, est capable de savoir qui vous connaissez ou fréquentez, à quels endroits et à quelles dates. Cette entreprise va donc être en mesure de savoir qu’on est parti en Italie en mai et avec qui, pour peu qu’une photo existe, même si vous êtes en arrière-plan.

 

 

Google et la photo parfaite

Alphabet (maison mère de Google) a indiqué qu’il a mis au point un process de transformation des photos à partir du résultat d’autres photos. On pourra donc faire la pire photo d’un coucher de soleil, mais on aura au final une version très améliorée, remontée, retouchée par une IA (Intelligence artificielle). Et ceci grâce à d’autres photos prises sur le même lieu, par d’autres personnes, à d’autres moments de la journée, à d’autres époques.

Seul hic pour Google, c’est que la firme n’a pas encore tout le stock de photos nécessaires pour permettre la transformation. Une des raisons pour lesquelles il est vital que vous déposiez vos photos dans leur cloud. Et vite. Ils comptent sur vous, vos données pour se faire de l’argent.

 

 

GAFA et enceintes connectées

Les enceintes connectées sont de parfaits assistants, capables de répondre aux questions que vous vous posez et bientôt de gérer votre maison (chauffage, lumière et autres). Pour ce faire, ils écoutent tout ce que vous dites. Et comme la plupart du temps, l’intelligence est déportée sur des fermes de serveurs quelque part dans le monde, ils communiquent en permanence. Comment croire qu’aucune information remontée ne va être utilisée à d’autres fins ? Ce serait faire preuve de grande naïveté !

Exemple d'enceinte connectée

Exemple d’enceinte connectée

 

À noter qu’une enceinte connectée dont l’IA est dans la machine devrait moins laisser les informations partir ailleurs. Mais elles coûtent nettement plus cher.

 

 

Le réfrigérateur et les courses

Dans le même ordre d’idées, prochainement des marques de réfrigérateur, à partir des denrées habituelles manquantes, pourront lancer automatiquement auprès d’un fournisseur une commande qui vous sera livrée à vos heures de présence à la maison (parce que votre agenda électronique aura été consulté). Et si vous êtes absent ou en retard ? Le problème est aussi réglé par la géolocalisation du smartphone. Quel progrès… Mais après, comment douter d’une exploitation de vos données personnelles à des fins purement mercantiles ?

Est-ce absurde ? Non, car le système fonctionne déjà chez Samsung (qui a même développé son propre OS pour les frigos et autres objets connectés, différent d’Android). Il ne manque que les accords commerciaux avec des enseignes alimentaires.

 

 

Le cas Adobe

Adobe et le modèle CC sur abonnement

Avant d’évoquer le modèle CC, quelques mots sur l’abonnement. En dématérialisant totalement l’achat (fin des boîtes physiques, donc des modes d’emploi, des CD/DVD) et en se passant d’intermédiaire, Adobe a réussi à concentrer les achats uniquement sur son site. Bel exemple de centralisation réussie qui a multiplié la marge brute de manière très importante. Quant à l’abonnement, il permet de générer du cash mensuellement, de manière immuable, tant que l’abonnement perdure. Le but est donc désormais d’enfermer l’utilisateur pour qu’il continue son abonnement.

Lr CC

Lr CC

 

Quand Adobe a proposé le modèle CC pour sa suite, certains ont vu l’effet pervers. Au départ, Lr devait perdurer en mode CC sur abonnement et en mode standalone (en licence perpétuelle avec un achat en une fois). Rapidement, la version standalone a été mise en porte à faux. Adobe, se basant sur une loi américaine, a constamment amélioré la version CC tandis que la version normale ne voyait que des bugs corrigés (avec aussi ajout de la prise en charge de nouveaux boîtiers). Et c’était d’autant plus simple que pendant presque 2 ans, il n’y a pas eu de nouvelle version majeure. Fin 2017, la version standalone disparaît, Lr CC devient Lr CC Classic et un nouveau Lr CC apparaît… Adobe a changé la donne.

 

 

Lr Classic CC et Lr CC

Lr Classic CC est l’ancien Lr CC. Il a juste changé le nom. Le projet Nimbus interne est devenu Lr CC. Une nouvelle vision du traitement RAW, avec vos fichiers chez Adobe. Vous allez pouvoir alléger votre disque dur. Certes, une bonne connexion internet va être nécessaire (un RAW d’un K-1, c’est 51 Mo en moyenne). Mais le plus intéressant sera pour Adobe. Cette nouvelle version va leur permettre de vous vendre encore plus de services. Celui lié à l’abonnement pour le logiciel et désormais celui de la location de l’espace de stockage.

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Derrière, deux questions se posent (au moins) :

  • Que se passera-t-il si vous décidez de résilier un abonnement ? Comment récupérer en ligne plusieurs Go de données rapidement ?
  • Qui empêchera Adobe d’augmenter ses tarifs et que se passera-t-il si vous refusez ?

 

 

Rien ne m’oblige à aller sur Lr CC

Début 2018, rien puisque Lr Classic CC existe toujours. Mais la situation sera-t-elle la même dans 2 ans ? Au vu du précédent, on peut penser que l’arrêt de la version Classic est d’ores et déjà programmé même si Adobe communique sur son engagement dans Lr Classic CC. À titre personnel, je suis persuadé que l’avenir d’Adobe est inscrit dans Lr CC et pas dans Lr Classic CC. Il ne s’agit que d’une question de temps.

 

Quelle relation avec la collecte de données ?

Pour vous donner l’envie de rester chez eux, Adobe va vous proposer régulièrement de nouvelles fonctionnalités. Comme celle déjà évoquée ci-dessus avec Google et la photo « parfaite ». Eux aussi ont une fonctionnalité similaire dans les cartons, avec le même besoin de vos photos qui serviront de référence. Il y en a d’autres. Certaines encore dans les limbes, en train d’être détectées à la lecture et interprétation des images et autres métadonnées. D’autres sont déjà présentes comme les bibliothèques d’images à vendre (avec prélèvement d’un pourcentage des gains), l’impression (les photos étant chez Adobe, pourquoi rapatrier chez nous pour réexporter) ou les galeries web (à destination des amateurs ou des professionnels). Gageons qu’on en verra d’autres à l’avenir.

Et puis, soyons sans lunettes roses. Il est sûr et certain qu’Adobe monnaye les données collectées. Ne savent-ils pas où vous passez vos vacances par exemple ?

 

 

Une crise de paranoïa aiguë ?

Est-ce de la paranoïa ? Possible, mais comment faire autrement devant tous ces projets (réels ou supposés) ?

L’appétit des GAFA en matière d’acquisition des données fait qu’on renonce déjà au concept si récent de vie privée. Au diable sa protection ! Le pire, c’est que c’est souvent avec la bénédiction des pouvoirs publics, lesquels prônent une dématérialisation constante des échanges et des requêtes. Car, en l’absence d’infrastructures propres, il y a souvent délégations de stockage à des structures privées… appartenant directement ou indirectement à des sociétés vivant de la data.

Face à ce comportement de prédateur, où une concurrence alternative aux GAFA a du mal à exister, notre société perd sa liberté. Liberté à laquelle on est attaché, mais qu’on perd par méconnaissance de ce qui se passe réellement. Peut-être parce que nous sommes entourés de « marketeux » digitaux et autres professionnels de la transformation digitale qui nous font tout avaler au travers des rêves vendus. Il reste bien le RGPD (Règlement Général pour la Protection des Données) qui tente de nous rendre le contrôle sur notre vie digitale. Mais jusqu’à quel point sera-t-il suffisant pour soumettre les dévoreurs de data ?

Quelques mots sur le RGPD

Développer ce sujet prendrait un livre. En simplifiant à l’extrême, il s’agit d’une directive européenne visant à renforcer les droits de la personne. Celle-ci doit être informés de l’usage de leurs données et le consentement pour l’exploitation des données doit être fait de manière explicite. La protection des mineures est renforcée. D’importants impacts sont à prévoir pour les sociétés collectant des données. Et surtout toute société dans le monde exploitant des données de citoyens européens sera soumise à cette directive. Les GAFA aussi. 

 

 

Pour finir…

Dans ce contexte, s’interroger sur le nouveau Lightrom CC et la possible disparition de Lightroom Classic ne paraît pas si farfelu. D’ailleurs, la concurrence l’a bien compris et se frotte les mains, consciente qu’il y a une carte à jouer. À nous de faire des choix et éventuellement les remettre en cause si la direction ne nous plaît pas. Sans se laisser influencer outre mesure par les blogueurs évangélistes.

Nous espérons que cette série d’articles vous permettra d’avancer dans votre réflexion. Notre conseil n’est pas d’arrêter d’utiliser Lr. Il est plutôt de montrer ce qui pourrait arriver et les alternatives possibles. Car effectivement, on peut quitter Lr. Mais le faire a un coût. Le coût d’achat d’un ou de nouveaux logiciels (Lr étant très « complet »), le coût d’apprentissage, le coût de reprendre à zéro tout le développement… Adobe compte d’ailleurs sur cet élément.

 

Bonne réflexion !

 

Les logos sont propriétés des différentes entreprises. Les illustrations de cet article sont issues du net.