Il est plus facile et plus ludique de faire du Noir & Blanc en numérique qu’en argentique

 

A l’époque de l’argentique, qui fut longtemps l’époque du Noir et Blanc roi, avoir des bons tirages N&B était le résultat d’un processus lourd. Il fallait avoir un espace clos, hermétique à la lumière, où l’on installait son labo, c’est à dire l’agrandisseur, les cuves à développer, les cuves à révélateur, celles à fixateur, si possible l’eau courante pour le rinçage, l’étendoir pour le séchage, la place pour le stockage du papier, pour la glaceuse, une alimentation électrique correcte… Et le stockage séparé des produits chimiques neufs et des produits en cours d’utilisation, dans des récipients en plastique bien étanches à conserver à l’abri de la lumière pour éviter l’oxydation prématurée… Toute une affaire complexe et souvent installée dans un salle de bain, utilisée la nuit.

Tous les photographes qui s’adonnaient au développement-tirage disaient en souriant (jaune): Le labo, on sait à quelle heure on y entre, jamais à quelle heure on en sort!  Et le processus en couleur était encore plus complexe et délicat, voire irréaliste avec les bains multiples et les problèmes de température. En amont, au moment de la prise de vue, il fallait choisir quel type de photo on voulait faire et pour 36 photos… Les bobines de 24 vues coûtant plus cher par photo, on préférait les 36 poses.

Les appareils actuels permettent très facilement de passer de la photo couleur à la photo N&B et puis de revenir à la couleur.

C’est la magie du numérique,  il permet de «shooter» tour à tour en couleur à 100 Iso  et en N&B à 3200. Ensuite le Post-Traitement permet à tous ceux qui le souhaitent,  sinon à tout le monde, de développer et tirer comme seuls les grands photographes le faisaient autrefois, aussi bien en couleur qu’en N&B.

 

Mais pourquoi en N&B ou en couleur?   Une photo en N&B et une photo en couleurs sont-elles interchangeables ?

L’apparition des pellicules couleur a été très vite considérée comme un progrès. Pourtant le N&B revient, mode, nostalgie ? Peut-être pas.

La première photographie de Nièpce date de 1826. La première photographie couleur du mathématicien écossais James Clerk Maxwell date de 1861, 35 ans plus tard. Les frères Lumière déposent le brevet de la photographie autochrome en 1908, 82 ans plus tard.

Lorsque la photo couleur apparait, la photographie en N&B a déjà construit ses règles, issues des traditions de la peinture, mais concentrées sur celles qui concernent les formes et leur disposition dans l’espace. Ces règles vont rester la référence.

L’émergence de la peinture » chromatique », l’Impressionnisme en 1874, le Fauvisme en 1095 … a lieu avant quelques 45 ans avant l’arrivée réelle de la couleur avec l’Ektachrome en 50, utilisée par les professionnels et la Kodachrome II en 1961 par les amateurs.

La première pellicule souple négative a été commercialisée par George Eastman, le fondateur de Kodak, en 1900. Mais visiblement cela ne semble pas avoir « percé ». Les « lettes de noblesse » de la photographie couleur vont venir des films couleur inversibles Ektachrome et Kodachrome II.  L’Ektachrome est devenue tellement célèbre que son nom s’est rapidement employé pour parler de toute pellicule inversible (diapositive).

Mais il n’y aura pas de véritable influence de la peinture où la couleur est le point de départ de l’image, la structure se trouvant liée à la couleur et non aux lignes. Par contre l’arrivée de la photographie a eu une influence sur la peinture: elle l’a libérée du rôle de représentation fidèle de la réalité.  Cette « obligation de représentation » qui a longtemps corseté la peinture va se transmettre à la photographie, comme un héritage. Très longtemps la photographie a porté l’image du « témoin objectif », qui a même été utilisé par la justice. La photographie pouvait avoir force de preuve.

Le N&B s’est partiellement affranchi de cet aspect, intéressant mais factuel, au travers de recherches formelles, esthétiques et graphiques, qui amènent à avoir «un regard», «un œil». L’apparition de la couleur s’est accompagnée d’une sorte de remise à zéro des compteurs, d’un retour au point de départ. Et de toute évidence la sortie de l’aspect factuel de l’image est plus difficile pour la couleur qu’elle ne l’a été pour le N&B.  Pourquoi ?  Pour 2 raisons.

La première raison est d’ordre technique. Le N&B s’est développé avec des appareil dont la visée présent une image que le photographe voit de loin, sur le dépoli, grand dépoli avec une chambre, plus petit avec un Rolleiflex. Cette image est vue de l’extérieur, ce qui pousse à la composition. La couleur apparait au moment de la généralisation des appareils à viseurs télémétriques ou à visée reflex, à hauteur d’œil. Avec cette visée le photographe est immergé « dans l’image ». La composition est plus difficile, objectivement.

La deuxième raison est beaucoup plus générale. Elle découle de ce que ….

 

La couleur est réelle

Nous voyons les couleurs, nous voyons en couleur. La couleur est «normale». Elle est là, autour de nous, sans arrêt. Elle nous fascine. Nous submerge. Elle peut facilement devenir anecdotique. Elle peut nous empêcher d’avoir «un regard», «un œil».

Le N&B pousse, oblige à aller chercher les lignes de forces, la structure de ce que nous voyons, à trouver un sujet. Le N&B impose de voir la photo avant de déclencher, impose de composer cette photo.

Les objections viennent toutes seules: « Mais la couleur aussi exige le sujet, la composition !»

Bien sûr, mais souvent la couleur, elle, empêche le photographe de dégager le sujet, elle déjoue le regard aiguisé, elle masque la non-composition. La couleur, avec son côté chatoyant, peut facilement compenser le fait qu’une photographie n’est pas construite, ou mal construite. La couleur donne à la photo un côté pimpant et séduisant qui fait que la photo « passe », qu’elle est trouvée agréable, alors qu’en N&B elle serait trouvée quelconque.

Qui fait encore des photos-souvenir en N&B, sauf dans les endroits désormais rares de la planète où l’on ne trouve pas de pellicules couleur?

On peut partir d’un parallèle entre photographie et peinture pour comprendre les différences fondamentales.

 

Le N&B penche du côté du dessin

Le  N&B penche du côté de la plume, de la gravure, de Dürer, de Daumier.

La couleur penche du côté de la peinture directe au pinceau ou au couteau, sans crayon, sans fusain, de l’Impressionnisme, du Fauvisme, des Monet, Pissaro, Van Gogh, Vlaminck, Kandinsky, Mondrian, F. Léger, Dubuffet, etc…

Le N&B est parfait pour les portraits plutôt «forts», «durs»; pour les sujets où l’on veut concentrer le regard sur le sujet, en gommant tout ce qui peut en distraire, où l’esthétique est graphique, voire symbolique.

Le N&B est parfait pour rendre les matières, les textures, les formes, les successions de plans, les structures architecturales.

Le N&B convient bien aussi eu temps nuageux, aux lieux monochromes ou aux couleurs estompées. On trouve dans la nature des néo-N&B déjà faits.

 

141010-3929

Paris St Michel-4753

IMGP3956 2

 

Dans certains cas, la  couleur n’ajouterait rien à une photo en N & B.

 

Le maître-mot de la couleur est bien sûr le chromatisme

On peut faire un photo couleur uniquement à partir d’une couleur, d’une dominante, de deux couleurs qui se répondent, de rappels et de renvois de couleur(s), indépendamment des formes, ou en liaison avec elles.

On peut faire une photo couleur qui flirte ouvertement avec Monet, ou Pissaro (avec un objectif catadioptrique).

Mais on peut faire aussi une photo couleur qui flirte avec Mondrian. On peut.

 

Paris St Michel-4742          141010-3933          IMGP1042

 

Dans certains cas, la version N&B d’une photo couleur serait très médiocre.

 

Les frontières, en photo comme en peinture, ne sont jamais étanches. Heureusement.

Et les règles sont faites pour être assimilées et transgressées.

A la frontière entre le N&B et la couleur, est apparu un nouveau genre, produit par le numérique, la petite bête qui monte: le CUT OUT, qui allie certains traits du N&B à la fascination pour la couleur.

Hichame Rahoui-CutOut

photo Hichame Rahoui

 

Vive la liberté numérique !