Denise Colomb – photographe humaniste

Denise Colomb est née Denise Loeb, à Paris en 1902.

En bottes d’égoutier et Rolleiflex
Denise Colomb en 2002

Elle entre en 1920 au Conservatoire national de Musique en classe de violoncelle. Un de ses professeurs a dit d’elle un jour : « Un petit filet de voix, mais tellement juste ». Mais elle est morte de trac chaque fois qu’elle joue. Aussi elle ne se présente pas au concours de sortie.
Elle épouse en 1926 Gilbert Cahen, ingénieur de marine, qu’elle connaît depuis deux ans. Elle quitte alors Paris pour Toulon. Le couple y vivra six ans au cours desquels il aura trois enfants, une fille et deux garçons.

En 1935 le couple part pour Saigon. À l’escale de Port-Saïd, Denise achète un Super Nettel 24×36 équipé d’un 50mm Zeiss. C’est avec cet appareil qu’elle fera toutes ses photos d’Indochine.

Indochine – Jeune femme -1935-1937

La guerre et le changement de nom

Pendant la guerre, Denise Cahen quitte La Rochelle, où elle est réfugiée pour Dieulefit (Drôme), où elle sera à l’abri des rafles de juifs. Elle transite par Toulon, où grâce à un ami elle peut choisir un autre nom pour de nouveaux papiers. Elle choisit Colomb, comme Christophe. Nom qu’elle reprendra comme photographe de retour à Paris, après la guerre.

Le départ de carrière

En 1947 elle expose dans son appartement ses photos d’Indochine. Invité, Aimé Césaire, le poète et homme politique antillais apprécie le regard totalement dénué de préjugés condescendants de ses photos. Il l’invite aux Antilles pour une mission photographique professionnelle. Son frère Pierre Loeb, qui a ouvert une galerie rue Bonaparte en 1924, transféré rue des Beaux Arts en 1926, la présente à des artistes. Antonin Artaud, réputé pour refuser toute photo, accepte de se laisser photographier par Denise Colomb. À partir de 1948, grâce au portrait d’Artaud et aux photos des Antilles faites en 1948, sa carrière décolle.

 

Antonin Artaud – 1947

 

Danseuses à la corde -Antilles – 1948

 

Elle va travailler pour différentes revues comme Le photographe, Le Leicaïste, Regards, Réalités, Points de vue-images du monde… et va réaliser les portraits de pratiquement tous les plus grands peintres, sculpteurs et graphistes d’avant-garde installés ou de passage en France, comme Hans Arp, César, Bazaine, Boubat, Braque, Buffet, Calder, Chaggal, Sonia Delaunay, Dubuffet, Natalia Gontcharova, Hantaï, Hartung, Le Corbusier, Wilfredo Lam, André Masson, Miro, Picasso, Soulages, Nicolas de Staël, Tinguely, Vasarely, Zao Wou Ki… pour ne citer que les plus connus. La plupart d’entre eux, d’origine étrangère, ont pris la nationalité française et sont restés en France.

Georges Braque dans son atelier

 

Giacometti dans son atelier

 

Max Ernst

 

Picasso « dans l’escalier »

 

Pierre Soulages – 1954

Don à l’État

En 1991 Denise Colomb a fait don de son œuvre à l’État ; concrètement plus de 50 000 négatifs et 2500 tirages originaux et ses archives. Elle décède en 2004 à près de 102 ans, toujours souriante.

Son œuvre

Outre ses reportages de voyage, et ses impressionnantes séries de portraits, Denise Colomb s’est intéressée au mouvement surréaliste. Elle a pratiqué la solarisation, la surimpression (méthode sandwich), la réticulation.

Ce qui frappe dans son travail, c’est la permanence du regard bienveillant qu’elle porte sur les personnes qui l’entourent. Il est assez rare de voir des photos de type reportage où quasiment tous les personnages présents sur la photo regardent le photographe et sourient d’un air non convenu (voir photo en tête d’article : Le ramassage des goémons -1950).

Une autre spécificité de Denise Colomb était qu’elle se refusait aux corrections de laboratoire. Sans être aussi rigoriste que Cartier-Bresson avec son filet noir (*), elle refusait de pratiquer le recadrage « a posteriori ».(*) Le filet noir, obtenu par un cadrage légèrement plus large que le négatif, montrait que celui-ci n’avait pas été coupé. C’était la « signature » de HCB.

Elle cultivait le déclenchement « à l’émotion ». Ce qui pouvait signifier une certaine forme d’affût. De toutes les photos accessibles (sans trop de difficultés), une seule paraît posée, pour des raisons faciles à comprendre d’ailleurs.

L’interpellation – 1953

 

Avec nombre de peintres et sculpteurs qu’elle a portraiturés et qui supportaient mal d’être photographiés, comme Picasso, qui faisait facilement le pitre, ou Max Ernst, qui manifestait ouvertement son ennui, ou Bazaine, qui allait jusqu’à tourner le dos, elle a patienté jusqu’à ce qu’ils cèdent.

Elle ne s’est jamais réclamée d’aucun mouvement artistique, photographique ou non. Mais la rattacher à ce que l’on appelle la photo humaniste provoquerait probablement chez Denise Colomb le sourire qu’on lui voit pratiquement sur tous les portraits que l’on a d’elle.