Éléments de réflexion sur un retour à l’argentique

revenir à l'argentique - Pavlodar (Kazakhstan) portrait de rue - cliché argentique (Velvia 50) retouché et recadré

« Faut-il revenir à l’argentique » est un titre volontairement provocateur. Il est évident que la réponse à cette question ne peut être que négative. Mais la question reste suffisamment intéressante pour que de grands média s’y intéressent.

A la bascule du siècle, le numérique a pris la relève de l’argentique. Après deux décennies, on constate que le numérique s’est très largement et solidement installé. On a même pu croire que l’argentique était mort. Sauf pour les moyens et surtout pour les grands formats pour lesquels les capteurs peinaient à devenir rentables. Et puis est arrivé le tsunami smartphones. Et le rétrécissement du marché photo. Que les hybrides n’ont pas réussi à compenser. Encore plus tard et contre toute attente, est réapparu l’argentique. De façon marginale. Nous en avons parlé dans un précédent article.

Avant d’aborder les motivations des acteurs de cette résurgence, voyons quels sont les éléments objectifs qui pourraient expliquer ce retour.

Les atouts de l’argentique

  1. Le rendu de l’argentique est considéré par certains, et pas seulement des vieux, comme meilleur, plus naturel, plus doux. Cet avis est bien évidemment subjectif et peut, sans problème, être considéré comme sans aucune valeur. D’autres vous diront que le rendu argentique est plus mou et non doux, etc…
  2. La pratique argentique, à cause du nombre limité des photos sur une pellicule, est beaucoup plus exigeante et contraignante. Elle impose de beaucoup plus travailler la prise de vue. Ce qui permet de progresser plus vite pour tout ce qui concerne le cadrage, la composition, et la maîtrise de la lumière.
  3. Certains (assez nombreux) considèrent que l’attente des photos après la prise de vue est délicieuse! C’est encore plus subjectif que le point N°1.
  4. La photo argentique (la bonne bien sûr) possède, de par son grain, son flou (possible aussi en numérique, mais de facto assez rare, sauf en macro évidemment) un charme que l’on retrouve de moins en moins dans la photo numérique. Celle-ci se caractérise plus volontiers par son piqué, considéré comme l’accomplissement ultime. Ce dernier point est lui aussi très subjectif!
revenir à l'argentique - Peterbourg-cour intérieure - cliché à la Velvia 50 non retouché
Saint-Petersbourg-  cour intérieure – cliché à la Velvia 50 non retouché
revenir à l'argentique - Peterbourg-L'Hermitage - cliché à la Velvia 50 non retouché
Saint-Petersbourg-L’Hermitage – cliché à la Velvia 50 non retouché
revenir à l'argentique - Ile d'Oléron-plage de Gatseau - cliché à la Velvia 50 non retouché
Ile d’Oléron-plage de Gatseau – cliché à la Velvia 50 non retouché
revenir à l'argentique - Cliché à la Velvia 50 - non retouché en PT
Venise-Burano – Cliché à la Velvia 50 non retouché en PT
revenir à l'argentique - Le photographe A. Slioussariev-Moscou - cliché argentique par Igor Moukhine
Le photographe Alexandre Slioussariev – Moscou – cliché argentique par Igor Moukhine

Une qualité argentique peu prise en compte

Il y a un autre argument objectif qui, paradoxalement, n’est pas cité par ces photographes « routards ». C’est celui de l’autonomie très importante que les boitiers présentent par rapport à la « civilisation ». C’est à dire les grandes villes où l’on trouve très facilement des produits sophistiqués comme les piles AA ou AAA rechargeables, ou les accus de modèles peu courants.

Il ne faut pas croire qu’il y ait eu une rupture brutale entre les boitiers argentiques et les boitiers numériques. Si un Olympus OM-D-e 5 consomme pour une journée de déambulation photo active trois accus, un Pentax Z-1 de 1991 utilisait une grosse 2CR5, qui devait être changée tous les 3 mois, alors qu’un LX de 1980, utilisait pour alimenter sa cellule, une petite SR44 qui durait deux ans! Donc il y a bien eu rupture, mais plus progressive qu’on l’a souvent perçue.

Le contre-coup du numérique

Un examen rapide montre que les atouts du numérique sont plus consistants que ses défauts. Ce constat est d’autant plus rapide que le verdict du public est sans appel. Un peu forcé par la réalité du marché, mais sans appel. La photo numérique a un net avantage quantitatif, qui peut se résumer à deux faits : la commodité et « l’air du temps ». Nous ne nous étendrons pas sur la commodité, tellement elle est évidente. Mais elle a aussi des effets paradoxaux, que nous évoquerons plus loin.

L’air du temps de notre société de consommation, c’est d’abord la vitesse qui subvertit tout le monde, bon gré mal gré. Cette vitesse est un des principaux moteurs de la vague des smartphones qui a submergé la photographie. Honnêtement, il faut être un peu masochiste pour préférer un appareil photo de 650g (au moins), qui ne tient pas dans une poche … et qui ne fait que des photos, à un objet qu’on sort de la poche instantanément et qui fait des images sans presque viser! Et surtout sans aucun réglage préalable. Il suffit d’appuyer sur l’écran à l’endroit voulu!

L’air du temps c’est également l’attrait pour le « sophistiqué », le « dernier modèle », « le plus performant ». Cet attrait a joué un rôle important dans cette suprématie rapidement conquise.

Mais le retour à l’argentique…

Mais ce même air du temps n’empêche en rien la curiosité des consommateurs. Cette curiosité pousse certains d’entre eux à se tourner vers les vieux appareils à pellicule. Ce retour à l’argentique que nous avions relevé en 2017 dans l’article sur les « Quinze jeunes routards français » se confirme, mais avec une inflexion particulière.

Dans l’approche des « routards » ressortait d’abord une unité de choix de vie, peut-être momentanée, qui les a fait qualifier de routards. Et puis aussi le goût pour le rendu pellicule et le plaisir de l’attente entre la prise de vue et la réception des photos. Ce qui avait un petit air nostalgique.

Dans les témoignages qui suivent on retrouve encore la jeune génération, mais pas du tout de parfum nostalgique. Les motivations paraissent mêmes hétéroclites.

Laurent D. disait, déjà en 2017, qu’il ne voulait pas « devenir un serial shooter ».

Julien, 21 ans qui a ressorti du grenier le boîtier de ses parents, dit : « Avec l’argentique tu travailles la composition, tu n’as qu’un shot. C’est une autre vision de la photographie ».

Yann B., étudiant parisien de 22 ans, passe à l’argentique pour « réfléchir à la photo », « prendre son temps », « regarder ce qui se passe autour ».

Laura, de la même génération déclare : « Avec son numérique on ne travaille pas son œil. On peut obtenir l’instant décisif en prenant des dizaines de photos, sans réfléchir, sans effort, il n’y a pas de réflexion ».

Ou encore …

Dans les colonnes de Florilèges Web-journal culturel étudiant :

Marie, 22 ans dit vouloir « se confectionner une bibliothèque de souvenirs matériels et palpables, ce qui tend à se perdre avec le numérique puisque vraiment peu de gens impriment leurs photos ».

Klara, elle, déclare : « …plus tard, je veux pouvoir partager mes albums avec mes enfants, c’est mieux que de faire défiler des milliers de photos sur un téléphone ».

Philippe Micaelli, vendeur à Odéon Photo, sur le Boulevard Beaumarchais, où se situe une bonne moitié des magasins photo de Paris, dit de son côté au sujet des appareils argentiques qu’ils ont « la réputation d’un outil increvable ». Et il ajoute : « J’ai des clients qui font le tour du monde, à vélo ou à pied. Ils veulent un produit qui puisse être réparé facilement au cours de leur voyage ».

Ce qui ressort à l’évidence de ces avis, malgré leurs approches différentes, c’est une prise de recul par rapport à l’acte photographique, une façon différente de regarder la réalité, d’être dans cette réalité sans s’y laisser engloutir. C’est en quelque sorte une façon d’être moins consumériste.

Enfin on trouve sur le net une blague qui court parmi les cercles argentiques :

Blague illustrée sur les taux de photos gardées de différents supports
Blague illustrée sur les taux de photos gardées de différents supports

 

Elle est satirique, mais elle dit bien l’état d’esprit et le positionnement de ceux qui se tournent (ou s’en retournent) vers l’argentique.

Niche commerciale pour photographes minoritaires

Ces photographes ne représentent certes qu’une minorité, mais une minorité qui se consolide, qui prend une certaine ampleur. Il semble bien d’ailleurs que les producteurs et vendeurs de pellicules l’aient bien compris qui se sont mis ou remis à proposer divers produits, assez souvent des pellicules produites pour le cinéma. Kodak et Fujifilm ou Ilford proposent, leurs boitiers jetables, et bien sûr leurs pellicules. D’autres encore, comme Foma ou même Orwo se limitent aux pellicules. Sont proposées des émulsions de 800 à 200 Isos et d’autres, jusqu’à moins de 10 Isos. Si ces produits sont offerts à la vente, c’est généralement qu’ils se vendent.

Pour confirmer ce phénomène, on peut citer l’apparition de la marque Washi, « le plus petit producteur de pellicules au monde », qui tenait stand à la Foire à la photo de Bièvres. Les acheteurs y ont défilé sans discontinuer. Actuellement Washi produit 17ooo pellicules par mois et vend, dans des boutiques physiques, dans vingt pays dans le monde…

Le stand Washi à Bièvres - à un moment calme.
Le stand Washi à Bièvres – à un moment calme.
Lomig Perrotin
Pellicule argentique Washi
Les produits Washi

La boutique Négatif +, située rue Lafayette à Paris, au 106 pour l’argentique, au 100 pour l’encadrement (et le numérique), a notablement agrandi sa boutique argentique pour faire face à l’afflux de clients. Principalement des jeunes. Nombre de ces clients utilisent des boitiers « jetables » dont on peut remplacer la pellicule. Ils ressemblent aux jetables des années 80-90 et en ont la technologie. Voir photo ci-dessous.

Négatif+ - la boutique du 106
La boutique du 106
Négatif+ des "jetables" argentique rechargeables en vente
« Jetables »  en vente
La vitrine sur la rue - Négatif + recrute !
La vitrine sur la rue – Négatif + recrute !

Conclusion

En fait les deux approches photographiques correspondent plus ou moins à deux façons d’aborder la prise de vue :

D’une part la photographie préparée, celle qui s’anticipe, se compose, se prévoit soigneusement, fait l’objet d’un choix du point de prise de vue, de son heure (en extérieur), de ses éclairages (en studio). Ce qui correspond, peu ou prou, à la photographie pro ou néo-pro. Cette façon de faire correspond globalement à celle pratiquée dans les débuts de la photo, celle qui prenait son temps non par choix, mais par nécessité. La grande différence, est que désormais c’est par choix et non par nécessité qu’elle se pratique.

D’autre part la photographie que l’on a appelée « instantanée » à l’origine à la photo, celle des photos aux temps de pose courts, celle qui permettait de fixer des moments fugitifs. La photo numérique prolonge logiquement cette pratique. Elle a d’ailleurs des capacités de temps de pose d’une brièveté encore non-imaginable il y a quelques années. Ce qui est d’ailleurs une des qualités indiscutables des boîtiers hybrides.

Ces diverses façons de faire des photographies ont la place de vivre côte à côte, et avec elles, les diverses images qu’elles produisent. Espérons seulement qu’elles perdurent le plus longtemps possible.

 

Crédit photographique Valia ©

  • Dominique G
    6 octobre 2021 at 20 h 42 min

    Bonjour

    Encore une bonne réflexion sur le fond.
    Je constate en effet que si je ne peux m’empêcher de tout faire pour éviter les recadrages et les retouches, et si j’ai la tentation d’économiser la carte SD comme je le faisait avec la pellicule, je le dois à ma pratique de l’argentique. Une excellente école que tout amateur devrait fréquenter quelques temps avant d’adopter le numérique.
    Car sans cette préparation, on risque (mais pas toujours fort heureusement) de se laisser tenter par des choix approximatifs dictés par la facilité et d’adopter le rythme des APN. Autrement dit de ne plus être acteur mais assistant de l’appareil.
    Ceci-dit, je n’envisage quand-même pas de revenir à l’argentique.

    • Valia
      18 octobre 2021 at 12 h 01 min

      Merci pour votre commentaire.
      Moi non plus je n’envisage pas de revenir à l’argentique.

  • Cannasse
    12 octobre 2021 at 14 h 36 min

    bien que je sois à 100% pour le numérique, l’avantage essentiel de l’argentique n’est pas dans le fait de « bien préparer sa photo ». quel que soit le procédé utilisé, comme le dit le vieux Brassens, « sans travail, le talent n’est rien qu’une sale manie. » après tout les reporters composent très vite et souvent très bien., mais ils ont bossé avant.
    l’avantage de l’argentique est dans le choix de la surface des « capteurs » (ici chimiques, là numériques). travailler en 6×6 ou 4,5 inches n’est possible en numérique que si vous êtes riche. mais surtout, les optiques utilisées pour couvrir l’image ne sont pas les mêmes, ce qui change fondamentalement le rendu. et ça ne dépend absolument pas du nombre de pixels ou de la densité du grain.

    • Valia
      18 octobre 2021 at 12 h 03 min

      Nous sommes bien d’accord sur le fond, même si nous n’avons pas les mêmes formulations.

  • Ego
    12 octobre 2021 at 18 h 48 min

    Intéressant.
    Quelques inconvénients de l’argentique :
    – La gestion des pellicules vierges (les bonnes blagues du réfrigérateur et de la place); Et en cours d’utilisation (souplesse d’utilisation)
    – trouver le bon labo…..
    – le coût écologique de fabrication des pellicules ET des solvants au tirage; et ce quelque soit le traitement des déchets.

    • Valia
      18 octobre 2021 at 12 h 30 min

      Je ne suis pas entré dans le détail des inconvénients que vous citez, car ils mes paraissaient trop évidents, peut-être ai-je eu tort ?
      – point 1 : J’ai moi-même les 2/3 du haut de mon frigo occupés par des rouleaux de 120 qui appartiennent à mon fils…
      – point 2 : Le problème du labo est récurrent, que ce soit en province ou en région parisienne.
      Pour le coût écologique, la question est un peu plus complexe, car si les problèmes argentiques sont connus (plus ou moins bien), les problèmes liés à la production des capteurs et à leur recyclage le sont beaucoup moins bien, comme celui des batteries…photographiques et automobiles.

  • Clofoto
    25 octobre 2021 at 22 h 20 min

    Votre idée est intéressante mais votre article manque de profondeur. On aurait pu penser à ce que vous en profitiez pour expliquer pourquoi l’argentique connait un certain retour en grâce. Un aspect trop vite évacué, malheureusement, avec de pseudo-déclarations de jeunes qui n’ont pas l’air réelles.

    • Valia
      28 octobre 2021 at 19 h 51 min

      Apporter une réponse univoque à cette question n’est pas possible. Sauf à faire une étude fouillée de type universitaire de tous les tenants et les aboutissants de ce phénomène. Ce qui n’est pas le but de PentaxKlub. Quant aux déclarations des photographes cités dans cet article, leurs auteures et auteurs sont bien réelles et réels. Et je n’en ai pas inventé un seul mot.

  • Lorenzato
    25 octobre 2021 at 23 h 38 min

    Merci pour cet article provocateur ! Continuons le combat !
    Il n’y a pas lieu de comparaison possible entre la photographie (technique argentique ou équivalente dite « humide ») et la « numérigraphie » (captation mathématique, dite technique « sèche ») car ce sont deux approches picturales bien distinctes, aussi différentes que peut l’être la peinture. Rappelons-nous la guérilla peinture-photographie au lendemain de l’invention de William Henry Fox Talbot*. Les plus grands noms de la littérature se sont engouffrés dans la brèche ouverte contre la sacro-sainte rapidité et facilité d’exécution…
    La numérigraphie répond au besoin de la consommation de masse, rapide et immédiate (la presse, la mode, le tourisme, etc.) ce qui est très bien et amplement suffisant. Cette numérigraphie a, malgré tout, à ses débuts, essayé de singer la photographie (le flou, le grain) ; un peu comme les Pictorialistes l’ont fait pour se rapprocher du dessin, de la peinture. Du reste, aujourd’hui encore, peu d’artistes utilisent pleinement les ressources de cette numérigraphie. Cette technologie est encore en devenir (notamment, il est totalement absurde de passer par une chambre noire pour recueillir une image alors qu’il convient de trouver un encodage mathématique).
    Par contre, le réel problème se pose avec le « vraiment vrai » : l’image numérigraphique ne possède pas de matrice et, en cela, s’éloigne de la réalité. Pour ne pas dire toute, une immense quantité de numérigraphies sont « remaniées », « retouchées », voire « modifiées » le plus normalement du monde. Ce qui reste un des plus gros problèmes des agences de presses, sensées livrer du factuel.
    Inconsciemment peut-être, c’est cette différence qui maintiendra encore longtemps la photographie en vie.
    Quant à la fabrication d’une vue, elle ne sera jamais faite avec un instrument mais avec sa culture. Sinon ? ben sinon, il faut relire Bourdieu** !
    Lorenzato

    *C’est l’obtention du « négatif » (comme matrice originelle) et donc de sa reproductibilité à l’infini qui marque l’idée de photographie et non la pièce unique qu’ont pu obtenir les prédécesseurs ; ce qui n’enlève rien à la formidable découverte de Niepce.
    ** Sous la direction de Pierre Bourdieu avec Luc Bolstanski, Robert Castel et J.-C. Chamboredon, Un art moyen. Essai sur les usages sociaux de la photographie, 2ième édition, Paris, Les éditions de minuit, collection Le Sens commun, (1965) 1970.

    P.-s. : bravo pour ce forum de réflexion.

    • Valia
      28 octobre 2021 at 19 h 40 min

      Merci pour cette riche contribution qui apporte au sujet une dimension importante.