La perspective, depuis son « invention » par la Renaissance italienne, habite toutes les images, du moins toutes les images créées par les cultures issues de cette Renaissance.

Avec le temps et l’élargissement des communications, la perspective a diffusé largement hors de cette aire culturelle.

 

 

En quoi consiste cette perspective ?

Elle assure la représentation visuelle de la profondeur, qui s’ajoute à la largeur et la hauteur, dimensions parfaitement naturelles dans une image créée sur une surface plane.

Cette perspective, par le biais de lignes obliques, crée l’impression, ou l’illusion de volumes construits dans la profondeur. Ces lignes obliques, ou fuyantes se rejoignent en un seul point, en principe central, du plan de l’infini. C’est ce que la géométrie verbalise quand elle dit que « Deux droites parallèles se rejoignent à l’infini ». C’est en tout cas ce que l’on voit.

Graphiquement ce point de conjonction des fuyantes peut se situer sur n’importe quel point du plan photographique infini, sur l’un des 2 axes vertical et horizontal.
Assez rapidement  se sont construites toutes les règles qui régissent la perspective et la construction d’une image. Ces règles ont eu la peinture comme champ d’action et se sont par la suite appliquées massivement à la photographie.

 

 

Les chemins divergents de la perspective

Il est extrêmement intéressant de constater que des cultures différentes, et dont il n’est pas question de juger la validité, ont pu créer des imageries représentant le réel aussi différent. Ainsi les cultures chinoises et japonaises, asiatiques de façon plus générale, ont longtemps fonctionné dans un système pictural où le fait que l’image est créée sur une surface plane intègre cette planéité comme un élément constitutif de l’image. La perspective y est créée par la succession de plans plats, représentés comme tels, parallèles à la surface du support, d’intensité chromatique et d’opacité décroissante, et dont les détails sont eux aussi de dimension décroissante. Cette successivité décroissante s’observe très bien en montagne où le paysage est grand et l’horizon lointain. Devant un tel paysage, on ne pense pas à construire quelque géométrie que ce soit. Faut-il y trouver l’explication de la vision chinoise, pays dont l’échelle n’a pas grand-chose à voir avec celle de l’Italie ?

Cette perspective est totalement chromatique, pas géométrique. Alors que la Renaissance italienne invente la perspective géométrique qui a longtemps ignoré le chromatisme comme élément structurant.

Quand la photographie apparaît, les paysages orientaux sont connus en Europe, les différentes représentations de la perspective se sont confrontées sans dégâts, et les outils des uns et des autres sont déjà croisés. Ainsi la photographie va utiliser comme instruments aussi bien la géométrie que le chromatisme pour gérer la perspective.

 

 

Gérer la perspective

Les instruments géométriques

Ce sont ceux, dont nous avons parlé à diverses reprises, qui constituent les grandes règles de la construction de l’image que nous connaissons :

  • règle des tiers,
  • diagonales structurantes horizontales et verticales,
  • équilibres des masses

Voilà les incontournables de la perspective italienne !

À cela on peut ajouter d’autres règles moins basiques, mais qu’il convient de ne pas ignorer quand même :

  • La hauteur de l’horizon implique une vision plongeante (horizon haut) ou ascendante (horizon bas)
  • Le sens du cadrage implique lui aussi une interprétation inconsciente de l’image. Ainsi une rue médiévale, étroite et haute, se verra bien cadrée à la verticale, alors qu’une avenue large, bordée d’immeubles moins haut que la largeur de l’avenue, sera mieux traitée par un cadrage à l’horizontale.
  • Un cadrage vertical de paysage donnera moins de stabilité qu’un cadrage horizontal. (Et si vous n’avez pas mis au moins un élément vertical dans votre paysage vertical, vous vous ferez souvent descendre en flammes !)
  • Un cadrage horizontal, des lignes horizontales offrent de la stabilité, elles rassurent, elles inspirent le calme. La verticalité symbolise ce qui bouge, les arbres, les hommes, ce qui peut tomber. C’est la marque du mouvement.

 

Traditionnellement une image verticale est une image de portrait, une image de paysage est horizontale. D’ailleurs les formats de toiles à peindre se nomment comme ça : un format portrait est vertical, pour les mêmes dimensions, un format paysage est horizontal. Quant au format marine (≈ panoramique en photo), plutôt de dimensions 16/9, il est forcément horizontal.

Ces règles correspondent à des pratiques longtemps dominantes. La photo les a quelque peu malmenées, sans pour autant les détruire. La numérique apporte des possibilités beaucoup plus iconoclastes.

À l’intérieur du cadrage, quel qu’il soit, les fuyantes groupées autour d’un axe bien parallèle aux verticales du cadrage, ou bien perpendiculaire à l’horizon, lui-même bien horizontal, donnent une photo bien statique, alors que si cet axe de fuyantes est en biais, on aura une photo dynamique, mais peut-être déstabilisante, voire gênante.

Si vous optez pour cette dernière solution.

Pour faire varier cet angle dans votre cadrage, déplacez-vous latéralement jusqu’à ce que vous trouviez l’angle qui vous convient. Faites attention en même temps où vous mettez les pieds, si vous ne voulez pas risquer un accident, à moins d’avoir un chien de photographe !

Un dernier point important. Dans pratiquement toutes les photos des grands photographes, on trouve toujours les diagonales ou leur évocation, c’est dire pas forcément tracées à la règle, mais présente. Les diagonales ne doivent pas être des lignes de piquets, mais des lignes de force structurantes.

 

Perspective "forte" : elle occupe toute la photo, soulignée par les longues lignes convergentes, induites par la contre-plongée et l'horizon placé haut.

Perspective « forte » : elle occupe toute la photo, soulignée par les longues lignes convergentes, induites par la contre-plongée et l’horizon placé haut.

 

Perspective "moyenne", obtenue par le format vertical, l'importance des rails, la position basse de l'appareil.

Perspective « moyenne », obtenue par le format vertical, l’importance des rails, la position basse de l’appareil.

 

Ce cliché est le même que celui mis en tête de l’article, mais cadré différemment…

Ici la perspective occupe toute la largeur de la photo, parce qu'elle est oblique, le long d'une diagonale. L'infini ne capture pas le spectateur, il n'est pas le point central.

Ici la perspective occupe toute la largeur de la photo, parce qu’elle est oblique, le long d’une diagonale. L’infini ne capture pas le spectateur, il n’est pas le point central.

 

Perspective avec fuyantes, horizon proche et "frontal".

Perspective avec fuyantes, horizon proche et « frontal ».

 

Perspective mixte : premier plan avec fuyante, fond frontal.

Perspective mixte : premier plan avec fuyante, fond frontal.

On notera que la perspective construite par les fuyantes change totalement selon la position de l’appareil sur le ligne verticale rouge et l’horizontale bleue qui partagent la photo en quatre.

Les deux axes selon lesquels peut se déplacer l'appareil.

Les deux axes selon lesquels peut se déplacer l’appareil.

 

Le déplacement du boitier sur la verticale rouge s’accompagne le plus souvent d’une bascule plongeante qui fait monter l’horizon ou contre-plongeante qui le fait descendre. Même sans bascule du boitier l’horizon suivra les mêmes mouvements.

Le déplacement du boitier sur l’horizontale bleue aura le même effet sur les fuyantes. Celles-ci partiront vers la gauche quand on positionne le boitier à gauche de leur axe, et à droite quand on le positionne à droite. Les deux mouvements peuvent évidemment se combiner.  Dans la réalité ces déplacements ne sont pas toujours physiquement possibles.

Ainsi la photo 1 a été possible parce qu’un pont surplombait les voies.

La photo 2 a été faite en LV, appareil tenu le plus loin possible au dessus des rails. Sans l’écran mobile du K-1, il aurait fallu descendre sur la voie.

La photo 3 a été faite appareil à hauteur d’œil, et le photographe planté au milieu de la voie montante…

La photo 4 a été faite en position accroupie avec un K-5, avec un K-1 elle aurait pu être faite en LV, appareil à hauteur de ceinture avec l’écran mobile déplié, façon Rolleiflex.

 

 

Les instruments chromatiques

Ce sont ceux qui permettent par des couleurs (ou des gris) de premier plan plus denses, et des couleurs plus légères, « aquarellées », au fur et à mesure que l’on va vers l’horizon, d’obtenir un étagement sensible des plans. Ils donneront alors un effet de perspective. L’effet d’estompe des couleurs avec la distance est plus ou moins fort. Il est plus facile à obtenir le matin ou le soir, où il est renforcé par la lumière rasante qui accroît le contraste.

On peut compter aussi sur le bokeh pour créer un effet comparable. Plus une image est floue, plus elle est claire. Avec de tels clichés ne surtout pas accentuer la clarté, vous dégraderiez le bokeh et assombririez les zones qu’il rend plus claires.

Ce type de prise de vues demande un choix très précis de la zone où mesurer la lumière et une mesure de la lumière tout aussi précise.
Mais on peut aussi post-traiter les plans successifs pour les dégrader de manière progressive avec usages de calques, donc dans Photoshop (CS) ou Gimp…
C’est plus simple au niveau théorique, plus délicat au niveau pratique.

 

Très bel étagement de plans successif, avec en prime une diagonale ! photo Micaz ©

Très bel étagement de plans successif, avec en prime une diagonale ! photo Micaz ©

 

Perspective non-structurée par les fuyantes. Les plans successifs sont de plus en plus clairs, et isolés par de la brume claire.

Perspective non structurée par les fuyantes. Les plans successifs sont de plus en plus clairs, et isolés par de la brume claire.

Nota :  plus la distance du photographe au premier plan moyen est importante, plus le dégradé des plans successifs est marqué, comme dans la photo couleur 1.

 

Construction structurée, mais sans fuyantes. Plans plats, mais contrastés. Photo Lucien Hervé - 1949

Construction structurée, mais sans fuyantes. Plans plats, mais contrastés. Photo Lucien Hervé – 1949

 

Perspective mixte : fuyantes présentes dans les arbres, mais brouillées par la masse des branches hautes et horizon très proche et frontal

Perspective mixte : fuyantes présentes dans les arbres, mais brouillées par la masse des branches hautes et horizon très proche et frontal, et diagonale Hg-Bd  visible sinon évidente.

 

Dans ces deux dernières photos, la perspective n’est pas le sujet principal, elle est néanmoins présente.

En fait les deux approches de la perspective ne sont absolument pas contradictoires, elles peuvent se renforcer en se cumulant. C’est finalement à vous qu’il incombera de choisir, devant tel ou tel sujet à photographier, quels outils correspondent le mieux à votre sujet, et si vous le jugez nécessaire de les mélanger, selon que vous serez en ville, à la campagne, devant un monument, dans le désert… et selon le type de photo que vous aurez envie de faire…

 

Perspective évoquée par les fuyantes de la façade de droite, et par le contraste premier plan/fond (et le bokeh).

Perspective « mixte » : évoquée par les fuyantes de la façade de droite, et par le contraste premier plan/fond (et le bokeh).

 

Crédit photographique © Valia, sauf indication contraire.