Dans un précédent article, PentaxKlub vous a présenté quelques images d’artistes de rue. Quel que soit le nom que les néophytes donnent à leurs productions : tags, graffiti, etc… elles ne laissent que rarement indifférents, et chacun a pu en rencontrer au hasard des rues et, parfois, des véhicules – le plus souvent des camions – qui y circulent.

Pour tenter d’en savoir davantage sur cette pratique, et sur les motivations des auteurs, nous avons rencontré l’un d’eux, qui signe « Espion » (pour les initiés, c’est son « blaze », c’est à dire, pour les autres, son pseudo) et lui avons posé quelques questions.

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Signature d’« Espion »

 

PentaxKlub : Pourquoi avoir choisi ce « blaze » ?

« Espion » : Cela remonte aux années 1990-91. A cette époque, la plupart des graffeurs prenaient des blazes (pseudos) à consonance anglo-saxone, le plus souvent très courts, 3 à 4 lettres. Cela leur permettait, si nécessaire, de ne pas perdre trop de temps à signer leurs œuvres en cas d’intervention de  la police.

J’ai voulu me démarquer de cette façon de faire.

De plus, le mot « Espion » est composé de lettres que j’apprécie dans l’abécédaire et que je peux écrire, à la bombe, « en un seul jet ». C’est aussi, quelque part, un hommage au plus célèbre des espions de cinéma, James Bond, qui se sort toujours de toutes les situations.

 

PentaxKlub : Comment choisissez-vous les supports de vos œuvres ?

« Espion » : Essentiellement par leur localisation. Certains utilisent des supports mobiles, comme des camions, pour être sûrs que leurs œuvres vont voyager et, ainsi, être vues par un maximum de gens. Car bien entendu, tous les graffeurs veulent que leurs œuvres soient vues, c’est une évidence.

Pour ma part, je préfère choisir des lieux publics où passent de nombreuses personnes : près des stations de métro ou de bus, rues à grande circulation, ainsi que des lieux que ne cherchent pas les autres graffeurs.

Malgré tout, j’essaie de faire en sorte que ces lieux ne me mettent pas en danger quand j’opère. Si j’ai déjà peint le long de voies ferrées, j’évite de le faire sur des immeubles de grande hauteur en raison du danger potentiel de chute : des accidents se sont déjà produits, surtout quand les toits sont un peu vétustes. J’ai des enfants, et je tiens à les voir grandir !

 

PentaxKlub : Demandez-vous l’autorisation des propriétaires ?

« Espion » : (Riant) Pas toujours, c’est vrai ! Je respecte les personnes, moins leurs propriétés. Mais il arrive aussi d’avoir des autorisations, notamment quand il s’agit de « marchés » passés avec des collectivités (Mairie, Office de Tourisme).

Je pense toutefois que le graphe ne doit pas être muselé.

 

PentaxKlub : Comment êtes vous venu au graphe ?

« Espion » : Bonne question ! Je suis né en 1972 et je me suis intéressé à l’art de rue dès 1984. J’avais donc 12 ans. A cette époque, mon père, qui d’habitude m’interdisait de regarder la télévision, m’a un jour autorisé à regarder une émission sur le hip-hop, qui présentait cet « art » dans des rues américaines. Et c’est dans ce décor que j’ai découvert toutes ces inscriptions sur les murs des quartiers qui étaient bien souvent des ghettos. Comme je m’intéressais beaucoup au dessin en général et que j’adorais ça, j’ai décidé que j’en ferais, d’une certaine façon, mon mode d’expression. Ce qui m’a aussi conforté dans cette idée, ce sont les séries policières que l’on voyait à la télé, notamment « Starsky et Hutch ». Même si le générique ne montrait rien, dans les épisodes on voyait ces 2 policiers poursuivant des gangsters dans des rues où ces graphes et inscriptions diverses étaient légion.

 

PentaxKlub : Comment définiriez-vous cette façon de s’exprimer, le graffiti ?

« Espion » : Tout simplement de l’ART. Pourquoi ? C’est simple : on est complètement dans la création du dessin, sans artifice, contrairement, par exemple, à la technique du pochoir. Il faut tout imaginer et transcrire, sans autre aide que la bombe de peinture.

On a même déjà vu des « pseudo-graffeurs » utiliser des rétro-projecteurs, pour projeter sur le support l’image qu’ils voulaient y tracer, et dessiner ensuite sur l’image projetée. Que feraient-ils sans cet « accessoire » ? Rien, probablement, peut-être par manque de talent, peut-être par manque d’inspiration.

 

PentaxKlub : Selon vous, les relations entre graffeurs sont-elles faites de complicité ou de rivalité ?

« Espion » : Sans aucun doute de rivalité, car, par nature, l’être humain est egocentrique. La solidarité dans ce domaine n’existe quasiment pas.

Pour parler de mon expérience, je suis arrivé dans cette ville (Montreuil-sous-Bois) en 2001. Jusqu’en 2012, je n’ai opéré que seul, jusqu’à ce que, cette année-là, à MON invitation, je puisse peindre avec d’autres artistes de rue.

Savez-vous que, bien souvent, ces artistes de rue sont des fils de « bobos » et non des gens venant de ghettos ? L’explication en est simple : l’art de rue coûte relativement cher, le prix des bombes est élevé. Les « enfants des ghettos » bien souvent n’ont donc pas les moyens de pratiquer cet art et ne se sentent pas solidaires de ceux qui, eux, possèdent ces moyens. C’était aussi mon cas, mais j’ai beaucoup travaillé pour être reconnu.

 

PentaxKlub : Quelle est votre évolution personnelle dans le graffiti ?

« Espion » : Au début, j’ai collecté beaucoup d’informations des uns et des autres. Je me suis aussi inspiré des œuvres d’une équipe (qu’on appelle « crew », « équipage » en français ndlr.) de graffeurs new-yorkais, le « Crew FX ».

Puis j’ai cherché à maîtriser tous les domaines tout seul : paysages, personnages, lettrage. Pour ça, il m’a fallu beaucoup travailler, mais je voulais être le meilleur dans tous ces domaines.

Maintenant, j’organise des formations et j’ai même un livre en projet.

(NDLR le 21/09/2015 : Ce livre, titré « Vandalistique », est en souscription sur le site Ulule.com )

 

PentaxKlub : Comment voyez-vous évoluer le graffiti ?

« Espion » : Il n’y a pas de fin, il ne s’arrêtera qu’à la fin de l’humanité. La technique sera la même tant que les outils (les bombes) seront les mêmes. Mais c’est l’imagination de chacun et de l’ensemble qui fait que le graffiti existera toujours.

 

PentaxKlub : Avez-vous des projets dans cette ville ?

« Espion » : Bien sûr ! Il y a toujours des projets que je veux développer, car c’est quelque part garantir une certaine stabilité. Et puis c’est aussi une sorte de thérapie ! Je veux faire de la rue une galerie pour un accès de tous à l’art, sans handicap, que ce soit un handicap financier ou un handicap d’accès.

Je peux aussi vous annoncer un scoop : l’organisation, à la rentrée prochaine [septembre] d’un Festival Street-Art à Montreuil, avec le partenariat de l’OPH.

 

PentaxKlub : Cette activité vous rapporte-t-elle, en termes financiers ? Vous n’êtes pas obligé de nous répondre, bien entendu.

« Espion » : Aucun souci !

Oui, parfois, notamment quand je passe des accords avec des commerçants pour décorer leurs vitrines ou leurs rideaux métalliques. Il arrive d’ailleurs que ce soit eux qui me contactent ! Tout travail mérite salaire, non ?

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Graffiti d’Espion sur le rideau métallique d’une [très belle] boulangerie-pâtisserie

Parfois, on y passe beaucoup de temps. Pour ce portrait de femme, il m’a fallu 6 heures de travail :

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PentaxKlub : Pourquoi avez-vous choisi le graffiti pour vous exprimer ?

« Espion » : Pour sa force, son énergie créatrice, son innovation continue. Pour moi, le graffiti, c’est la liberté :

  • liberté d’expression
  • liberté d’action.

Malgré parfois quelques ennuis avec la Justice (certains propriétaires privés s’étant plaints), j’ai continué sans relâche. Il faut savoir que le graffiti n’est pas interdit mais que c’est parfois considéré comme une dégradation de la propriété, du vandalisme. C’est regrettable.

Quant à moi, il me reste la satisfaction d’un travail fait dans un milieu non conventionnel et que chacun peut regarder et, je l’espère, admirer.

 

Interview réalisée le 8 juillet 2015.

Espion et la ville de Montreuil organisent le Festival Street-Art à Montreuil, les 26 et 27 septembre 2015. Programme officiel