Henri Cartier-Bresson, « l’oeil du siècle »

Si l’on interroge un quidam dans la rue et qu’on lui demande de citer un photographe célèbre, on s’entend très souvent répondre soit Robert Doisneau, soit Henri Cartier-Bresson.

Et il faut bien convenir que ce sont effectivement des grands noms de la photographie. A tel point qu’ils en éclipsent d’autres, dans l’esprit du public, qui ont pourtant laissé une empreinte très forte dans la photographie. Il y aurait beaucoup à dire sur ces grands noms. Aujourd’hui nous nous intéresserons seulement à Henri Cartier-Bresson (HCB), justement surnommé « l’oeil du siècle ».

Des expositions d’œuvres

Fin de confinement oblige, mesures sanitaires assouplies, de nombreuses expositions photo voient le jour en ce début d’été 2021. Pour ce qui concerne Cartier-Bresson, on en dénombre 2 à Paris, l’une, intitulée « Le Grand Jeu » à la Bibliothèque Nationale de France « François Mitterrand », l’autre au Musée Carnavalet, intitulée « Revoir Paris », présentées de deux manières totalement différentes. Et encore fait-on abstraction de la Fondation Cartier-Bresson qui, bien entendu, expose de nombreuses œuvres du photographe en collection permanente et, en ce moment, des œuvres d’Eugène Atget. Nous ne saurions trop recommander à chacun et chacune d’aller y admirer les œuvres de l’artiste, ce que nous avons fait avec bonheur et grand plaisir.

Le cheminement de Cartier-Bresson

Il est de tradition, lorsque l’on évoque un artiste, d’évoquer aussi sa vie, son parcours, en un mot de présenter sa biographie. Cédons à cette tentation, mais de manière sommaire car même si une vie est parcourue de périodes différentes et donc d’inspirations différentes, là n’est pas l’essentiel.

Pour HCB, ce qui l’est, ce sont les évolutions constatées dans l’approche de la photo, dans la manière de photographier.

Avant la « vraie » photo

Henri Cartier Bresson nait le 22 août 1908 à Chanteloup-en-Brie, en Seine-et-Marne, dans une famille plutôt bourgeoise : son père possédait une filature, sa mère était issue d’une famille de propriétaires fonciers. Ceci explique sans doute le fait qu’il ait été scolarisé à Paris, d’abord à l’Ecole Fénelon puis au Lycée Condorcet. Très jeune, il s’intéresse au dessin et à la photographie. Il fait ses premières photos dans un camp de scouts, au moyen d’un Kodak « Brownie » offert par ses parents.

Quand il quitte le lycée Condorcet, il a 18 ans et, contre la volonté de son père, il veut devenir artiste. C’est ainsi que, son père ayant cédé, il étudie la peinture, notamment avec André Lhote. C’est là qu’il découvre la « divine proportion » (le nombre d’or), mais qu’il n’utilisera que dans les débuts de sa carrière. Puis, en 1929, une autre découverte, l’œuvre d’Eugène Atget, commencera à l’entrainer vers la « vraie » photographie. Une photo de Martin Munkácsi, photographe hongrois, « Enfants jouant sur les rives du Lac Tanganyika », dans une revue de l’époque (Arts et Métiers Graphiques) achèvera de le convaincre. On est alors en 1931.

Cartier-Bresson
Enfants jouant sur les rives du Lac Tanganyka de Martin Munkácsi

 

Cartier-Bresson
Enfants

 

Cartier-Bresson : sa carrière de photographe

Voyages

Après avoir acheté son premier Leica, Cartier-Bresson voyage, au cours des années 1930, d’abord en Europe puis au Mexique et aux USA. Aux Etats-Unis, il s’initie même au cinéma, et devient l’assistant de Jean Renoir sur 2 films.

Puis vient le temps des documentaires et des reportages (Guerre d’Espagne, couronnement de George VI, père d’Elisabeth II, en Grande-Bretagne). A cette époque, la politique l’influence beaucoup et c’est en reporter journaliste pour la presse communiste qu’il photographie ces évènements.

Puis vient la deuxième guerre mondiale. Fait prisonnier en juin 1940, il s’évade en février 1943 après 2 échecs. En 1944, il revient à Paris juste avant la libération de la capitale. Il photographie ainsi des moments historiques, parfois en présence de Charles de Gaulle. Des clichés oubliés qui seront retrouvés après la mort de HCB dans une boite à chaussures, rangée par sa mère.

A la même époque, il réalise plusieurs portraits d’artistes, principalement des peintres, mais pas uniquement. Parmi eux, citons Bonnard, Braque, Matisse, Picasso, Rouault et l’écrivain Paul Claudel.

Création de Magnum

La guerre terminée, il reste près de 2 ans aux USA durant lesquels, en 1947, il participe à la création de l’Agence Magnum Photos avec d’autres photographes célèbres : Endre Ernő Friedmann , photographe hongrois plus connu sous le pseudonyme de Robert Capa, George Rodger, William Vandivert, David Seymour (dit « Chim ») ainsi que Maria Eisner et Rita Vandivert. PentaxKlub a publié un article sur cette Agence.

Il part ensuite pour l’Orient (Inde, Chine) où il réalise des reportages, notamment pour le magazine Life. Ses photos sont publiées dans de nombreux pays, mais c’est en Angleterre, en 1952, qu’il fait sa première exposition.

En France, sa première exposition n’a lieu qu’en 1955, au Palais du Louvre : il a alors 47 ans ! Les années suivantes, il voyage à nouveau de par le monde (Chine, Mexique, Cuba, Japon, Inde).

A la fin des années 1960 (1968-1969), il parcourt la France et ce périple donnera lieu à un livre, « Vive la France », doublé d’une exposition « En France », en 1970, au Grand Palais, à Paris.

Quelques mots sur son approche photographique

Pas de développement spécifique, de retouches en labo (comme l’accentuation des noirs ou du contraste sur des parties du cliché), pas de photo en rafale, pas de flash et pas de recadrage. Cartier-Bresson a une approche que beaucoup pourraient qualifier d’ascétique ou fanatique. Au fond, il était moins intéressé par le résultat que par le fait de prendre l’instant clé. S’il ne pratiquait pas la rafale, du moins ce qui pouvait s’y apparenter dans ces années-là, HCB ne se contentait pas non plus d’un cliché unique. Il photographiait son sujet autant de fois que nécessaire, jusqu’à ce qu’il considère avoir le  bon cliché.

Cette approche extrême n’était pas et n’est toujours pas celle de tous les photographes. Mais c’était celle qui convenait à Cartier-Bresson.

Il était aussi un apôtre de la patience. Capable d’attendre des heures durant devant un endroit qu’il estimait avoir du potentiel, jusqu’à ce qu’une personne passe. Ainsi, en Grèce, il est resté très longtemps devant un escalier menant à une ruelle. Une attente de plus d’une heure et 2 clichés. Le premier avec un pope et le second avec une petite fille. Il n’était pas pressé et il avait raison.

Retour vers le dessin

Au milieu des années 1970, il abandonne le photo-journalisme, s’éloigne de l’agence Magnum et revient à ses premières amours, le dessin. Il en expose aux Etats-Unis, notamment au Musée d’Art Moderne et à la Galerie Carlton de New-York.

Cartier-Bresson
Pavillon de Flore
Cartier-Bresson
Les Tuilleries
Cartier-Bresson
Les Tuileries

Toutefois, la photographie n’est pas complètement abandonnée. C’est en 1988 que sera créé le prix qui porte son nom, attribué ensuite tous les 2 ans, la première fois en 1989. Le premier lauréat fut le britannique Chris (Christopher) Killip (1946-2020) (voir in fine).

L’année 2000 voit la création de la Fondation qui porte aussi son nom (voir adresse plus haut et « nota » in fine)). Il en est bien sûr l’initiateur, avec sa fille et surtout son épouse (en secondes noces) depuis 1970, de 30 ans sa cadette, Martine Franck (1938-2012), elle aussi photographe reconnue. Martine Franck présidera cette institution de 2003 à son décès en 2012.

L’homme Cartier-Bresson

Henri Cartier-Bresson n’a jamais fait mystère de ses engagements, que ce soit son engagement communiste ou sa lutte anti-fasciste. Aucun mystère non plus sur son engagement en faveur de la cause tibétaine (il s’était converti au bouddhisme). Pour pouvoir militer sans être trop critiqué pour ses origines, disons bourgeoises, il se fait simplement appeler Henri Cartier..

Ce sont en grande partie ces engagements politiques ou sociétaux qui expliquent la vision du monde qu’il présente dans ses photos.

Henri Cartier-Bresson se retire à Montjustin, petite commune du Luberon dans les Alpes de Haute Provence, où il décède en août 2004, à l’âge de 95 ans et où il est inhumé. A son décès en 2012, son épouse, Martine Franck a été inhumée à ses côtés.

L’œuvre et l’art d’Henri Cartier-Bresson

L’influence surréaliste

Intéressé tout jeune par la photographie, il « subit » aussi très tôt des influences diverses. Pendant son service militaire, il découvre les surréalistes, et notamment le peintre Max Ernst et le couple Gretchen et Peter Powell. Cela aura bien sûr un impact sur le regard qu’il porte sur ses sujets photographiques. Cette influence était telle que Capa lui conseilla d’essayer de l’oublier et de se tourner résolument vers le photo-journalisme.

La technique du cadrage et de la composition

Elle est bien entendu immense, comme pour la plupart des grands photographes. Ses nombreux voyages et reportages ont donné lieu à des prises de vues diverses mais qui ont toutes un point commun : une grande rigueur de cadrage.

Cartier-Bresson l’a lui-même affirmé et revendiqué : il ne recadrait jamais ses photos. Pour lui, soit la photo était bonne dès la prise de vue, soit elle était bonne … à jeter ! Il avait même exigé que les tirages soient entourés d’un cadre noir délimitant les bords du négatif. Peu de photographes ont aujourd’hui de tels scrupules, surtout depuis la « prise de pouvoir » de la photo numérique !

La profondeur de champ

A ses débuts, il photographiait surtout « à plat ». Mais plus tard, ayant appris la technique auprès de Jean Renoir, pour le cinéma, il utilisa beaucoup la profondeur de champ pour donner une certaine ampleur à ses images.

Sources d’inspiration

Photographe de reportage

Henri Cartier-Bresson, comme beaucoup de grands photographes, n’a pas toujours choisi ses sujets, notamment au cours des reportages dont il a assuré la couverture. Il a ainsi photographié de nombreux évènements parmi lesquels on peut citer les difficultés de l’Inde de Gandhi (1947), la fin du Kuomintang en Chine, des reportages en URSS sous Staline, à Cuba après la crise des missiles, ou encore, en France, les manifestations étudiantes de mai 1968.

Cartier-Bresson
Mai 1968
Cartier-Bresson
Slogan de mai 1968
La danse

Il ne s’intéressait pas à la photo de mode (la mode elle-même ne l’intéressant pas) et, sur ce point, il ne fit qu’une exception pour Bettina dans les années 1950.

En revanche, il aimait la danse, notamment orientale. Avec sa première épouse, « Eli » (Carolina Jeanne de Souza-Ijke) elle-même danseuse indonésienne, il réalise, hors de toute commande, un important travail sur la danse à Bali. Mais il n’en restera pas là et, plus tard, la danse continuera d’être présente dans nombre de ses photos.

La photo de rue

Cela constitue indéniablement un des axes majeurs de sa pratique de l’image. Elle a trouvé à s’exercer à de nombreuses occasions : en URSS, en France lors des évènements de mai 1968, mais aussi bien avant, par exemple lors de la libération de Paris.

Cartier-Bresson
Arrestation d’officiers allemands
Cartier-Bresson
Libération – Août 1944

On trouve toujours dans ces « images de rue »  tous les éléments nécessaires à la compréhension de la photo, parfaitement agencés et, le plus souvent, avec le « détail » – bien entendu essentiel ! – qui donne vie à ce qu’il montre.

Cartier-Bresson
Derrière la Gare St Lazare
Cartier-Bresson
Vitrier

 

Cartier-Bresson
Rue de Crimée (1953)

 

 

Les portraits

Le portrait sur commande est un exercice que Cartier-Bresson ne goûte guère car, selon lui, pour bien photographier une personne, il faut la connaître, elle, et aussi son oeuvre. C’est son amour de la peinture qui le conduira à cette pratique. Il commencera par photographier des peintres comme Matisse ou Braque. Puis, il fera du portrait tout au long de sa vie, même quand il arrêtera le photo-reportage dans les années 70. Ce qui l’intéresse, c’est le moment où « l’être est mis à nu ». Cette façon d’appréhender le portrait se retrouve d’ailleurs dans le mode de prise de vue, « à la sauvette », sans flash. 

 

« Pas de flash, ce n’est pas l’éclairage de la vie ».

 

Cartier-Bresson
Portrait de Frédéric et Irène Joliot-Curie

 

Ainsi, le cliché de Frédéric et Irène Joliot-Curie (ci-dessus) a été fait au moment où la porte s’est ouverte, les prenant au dépourvu.  «J’ai sonné, la porte s’est ouverte, j’ai vu ça, j’ai tiré, j’ai dit bonjour après, ce n’était pas très poli». Devant photographier Ezra Pound (poète américain sulfureux), Cartier-Bresson est resté face à lui pendant plus d’une heure et demie, dans un très long silence. Pas un mot ne fut prononcé et seuls 7 clichés ont été pris sans que jamais HCB ne portât l’appareil à son oeil. Pour le photographe, 4 clichés étaient mauvais, 2 acceptables et un intéressant. 

C’est ainsi que l’on peut trouver dans sa production des portraits de Coco Chanel, Alberto Giacometti, Isabelle Huppert, Leonor Fini et aussi parfois de parfaits inconnus. On retiendra 2 portraits en particulier, celui de Jean-Paul Sartre et celui de Samuel Beckett.

Cartier-Bresson
Portrait de rue de Jean-Paul Sartre
Cartier-Bresson
Portrait de Samuel Beckett (1964)
La trace laissée par Cartier-Bresson

Nombreux sont ceux qui aiment la photo pratiquée par Henri Cartier-Bresson. Nombreux aussi sont ceux qui ne l’aiment pas. Tous les grands artistes sont sujets à controverses et « HCB » n’y échappe pas. Au delà de son parcours et de ses choix personnels qui, selon nous, n’appartiennent qu’à lui et ne se discutent donc pas, il est indéniable qu’il a laissé une trace nette et indélébile dans le monde de la photo du 20ème siècle.

A ses débuts, la photographie était ce qui comptait le plus. Pourtant, bien des années plus tard, il avouera : « En fin de compte, la photo en soi ne m´intéresse absolument pas. La seule chose que je veux, c´est retenir une fraction de seconde de réalité ».

Si, par certaines de ses photos, il peut indéniablement être qualifié de photographe humaniste, ses dessins mériteraient, de mon point de vue, une plus grande reconnaissance.

 

 

Nota :

Depuis 1989, la Fondation Cartier-Bresson décerne un prix tous les 2 ans. Et, 2 ans après l’attribution du prix, elle organise une exposition des œuvres du lauréat.

Parmi ces lauréats, notons la présence, parmi d’autres grands artistes, de Josef Koudelka et de David Goldblatt.

En juin 2021, le jury a décidé d’attribuer ce prix à Carolyn Drake, jeune photographe américaine dont les travaux seront exposés à la fondation en 2023. Pourquoi en parle-t-on ici ? Tout simplement parce que les EXIF des très belles photos publiées sur le site de la Fondation montrent que Carolyn Drake, travaille aussi sur du matériel Pentax, en l’occurrence un 645Z. Lauréate par ailleurs de maintes récompenses, elle est membre de Magnum Photos.

 

L’intégralité des clichés d’Henri Cartier-Bresson sont la propriété de HCB, de ses héritiers et de la fondation Cartier-Bresson. Ils servent uniquement à l’illustration de l’article afin de mieux comprendre les propos. Ces représentations numériques ne rendent pas justice à son travail qu’il vaut mieux admirer sur papier.

  • Oodini
    20 juillet 2021 at 22 h 13 min

    HCB a pour moi toujours été surcôté.

    Il a bénéficié de ses origines bourgeoises à une époque où la pratique photographique était coûteuse, et la concurrence pas si nombreuse. Il n’atteint son autonomie financière qu’à 28 ans, en travaillant dans le milieu du cinéma où ses amis communistes ont beaucoup d’influence. Puis il travaillera aux USA, où il ne révèlera surtout pas son passé communiste. Bref, il a su « saisir les opportunités ».

    Son œuvre a un intérêt principalement historique (photoreportages) ou de témoignage d’une époque. Artistiquement, il n’égale selon moi pas Atget ou Brassaï.

    • F.
      21 juillet 2021 at 16 h 00 min

      Vos propos ont une connotation politique assez surprenante. La liberté d’opinion existe. La liberté de parole aussi (tant qu’elle n’est pas diffamatoire), raison pour laquelle votre commentaire est publié.

      Cartier-Bresson faisant l’objet d’expositions à Paris cet été, son choix était logique pour un portrait. Nous avons parlé du photographe, pas de ses amitiés politiques qui importent peu au fond.

      HCB surcoté ? Possible… Comme de nombreux autres artistes alors. Il a su saisir ses chances ? Très certainement, mais nombreux sont les artistes qui ont percé grâce à des opportunités saisies. C’est même la raison principale de leur succès. Communiste ? Rien qu’à voir les portraits officiels, les doutes étaient permis. Mais est-ce un problème d’être communiste ?