Les premiers pas

Tout commence en 1969 avec l’invention du capteur CCD [ Charge Couple Device ou dans la langue de Molière « Dispositif à Transfert de Charge» DTC] par deux ingénieurs des Laboratoires BELL, George Elwood Smith et William Boyle, ce qui leur vaudra de se partager le prix Nobel de physique en 2009. Très vite cette invention apparaît dans les caméras vidéo pour le grand public.

 

Steven Sasson et son prototype

Steven Sasson et son prototype

 

En 1975 un ingénieur de Kodak, Steven Sasson, met au point le premier appareil photo électronique, un prototype de 3,6 kg qui capture des images de 100×100 points (on ne dit pas encore pixels) en N&B. L’enregistrement d’une photo sur une bande magnétique en cassette prend 23 secondes. Les images sont visionnables sur un écran de télé. Des mauvais esprits présents à la première démonstration se demandèrent à quoi ressemblait un album photo visionnable sur un téléviseur. Ce prototype resta sans suite.

Six ans plus tard, en août 1981, Sony présente le MAVICA (Magnetic Video Camera), qui stocke 50 images couleur de 490×570 points au format NTSC, lisible sur un téléviseur.

Sony Mavica1981

Le MAVICA de Sony

 

En 1983, c’est au tour de Pentax de sortir son concept, le NEXA. L’appareil ne restera qu’un prototype…

Le NEXA de Pentax. Les yeux directeurs gauche doivent s'abstenir.

Le NEXA de Pentax. Les yeux directeurs gauche doivent s’abstenir.

 

La concurrence adopte la disquette 2 pouces. L’appareil correspondant était analogique électronique. En 1989 Canon sort le XAPSHOT qui crée des images de 786x300pixels. Il sera suivi par des ION, à stockage encore analogique.

Canon Ion1989

Le Canon ION de 1989

 

L’année suivante sortent plusieurs appareils à usage professionnel.

En 1991 Kodak Digital Science, département de Kodak, sort un dos numérique pour le Nikon F3. Il vaut tellement cher que seule la NASA l’utilisera sur un F4 au cours d’une mission Discovery. Il produisit des images de 1024×1024 pixels su 15x15mm.

En 1992 Logitech sort le PHOTOMAN, premier appareil entièrement numérique avec sa mémoire de 1Mo qui stocke 36 fichiers de 376×248 pixels.

 

Le Quick Take d'Apple lancé en 1984.

Le Quick Take d’Apple lancé en 1994.

Apple propose le même type d’appareil avec le QUICKTAKE qui enregistre en 640×480 ou 320×240. Elaboré en collaboration avec Kodak, il est encore rudimentaire et cher. Malgré son coté visionnaire, il ne « rencontrera pas » le public.

Le temps s’accélère et les appareils se perfectionne. En 1995 Casio lance le CASIO QV10, premier appareil numérique compact grand public. C’est à partir de 1997/98 que le marché décolle. Sony va proposer le MAVICA FD7, premier bridge équipé d’un zoom tandis que Pentax sort de son coté l’EI-C 90.

Sony MavicaFD88-1999

Le Sony MAVICA FD88, sorti en 1999

 

En 1999 Nikon sort le D1, équipé de la monture argentique. Sony sort le FD88, doté d’un zoom plus puissant que le FD7 de 1998.

 

La fin de l’argentique

Pendant ce temps là, Kodak, qui a pris la mesure de la crise qui touche la photographie argentique – ventes en recul, flambée des cours de l’argent -, lance l’idée d’un nouveau format plus petit que le 24×36. Un petit format existait déjà, de 12×18 qui permettait de faire 72 photos sur un rouleau de 36 poses. Il était anecdotique et mal considéré, appelé «demi-format» il était regardé de façon au mieux condescendante.

Ce nouveau format, l’APS (Advanced Photographic Standart), devait permettre d’économiser les sels d’argent, grâce à la surface sensible 2 fois moins grande, sans perforations, sur laquelle l’émulsion n’était couchée que sur la bande centrale utile. Les cassettes contenant la pellicule, d’un nouveau modèle plus petit seraient utilisées par des boîtiers et des objectifs plus compacts, plus légers. La mise en place, délicate, de la pellicule dans le boîtiers devenait automatique. On glissait la cassette dans le boitier comme on glisse maintenant l’accu, et le reste devait se faire tout seul : transfert de la pellicule sur une bobine installée de l’autre côté du boitier, de façon à ce que les photos, après exposition, reviennent dans la cassette, à l’abri de tout risque d’exposition accidentelle. Cerise sur le gâteau, l’enregistrement des données de prise de vue sur une bande magnétique analogique collée sur une des bandes latérales de la pellicule.

Un problème, cependant, grippa la machine. Afin que le système fonctionne, les photographes détaillants devaient, pour développer ces pellicules, acquérir les machines automatiques à développer et imprimer les tirages, commercialisées principalement par la firme française KIS. Or ils venaient tout juste de s’équiper avec des machines récemment conçues pour le 24×36 classique…

Ce «détail», ajouté à des problèmes avec les cassettes et leur prix plus élevé que celui des 24×36 classiques, fit que le format APS fut un fiasco qui acheva la photo argentique.

Ce qui favorisa la photo numérique.

 

Le décollage du numérique

En 2000 les appareils numériques sont opérationnels, sinon matures.

Ricoh RDC -7

Le Ricoh RDC-7, sorti en 2000

Les années qui vont suivre seront animées principalement par la course aux pixels, aiguillonnée par l’obsession de rattraper la qualité des tirages argentiques, dont le format standard de négatif était le 24×36, alors que celui du numérique va être principalement l’APS ( C ou H) L’autre aiguillon étant celui du «progrès technologique» propre à tous les ingénieurs.

En 2002, 70% du chiffre d’affaire des ventes d’appareils photos vient du numérique, les compacts représentant la plus grosse part. La même année Canon lance le 1Ds avec 2 capteurs CMOS accolés qui donnent 11Mp en 24×36.

En 2003 Pentax, qui a perdu du temps avec le MZ-D et son capteur 24×36 (un 6Mp Philips jamais abouti suite à l’abandon  de Philips), sort le *ist D APS-C de 6Mp (qui est un échec), puis le *ist DS et le DL avec un APS-C. Contax, qui s’est acharné à sortir son 24×36 avec le capteur Philips, sombre. Le nom est racheté par Yashica. C’est alors que Canon sort le 300D, dérivé de l’EOS 10D, premier réflex à connaître le succès.

Canon 300D

Canon 300D

 

Le Maxxum 7D sorti en 2004 ne fut pas un succès.

Le Maxxum 7D sorti en 2004 ne fut pas un succès.

En 2004 Konica Minolta sort le Maxxum 7D stabilisé dans le boitier, dont Pentax, Olympus et Sony reprendront la technologie. Les téléphones portables (on ne dit pas encore smartphones) commencent à s’équiper de capteurs, d’abord des 640×480, la même définition que celle du Quicktake d’Apple 12 ans après.

Kodak, ainsi que Fuji, Konica Minolta, Agfa, connaissent de forts reculs de leur chiffre d’affaires, à cause de l’échec des APS argentiques.

En 2005 sortent le 5D, puis le 5D Mark II de Canon et les D300 et D700 de Nikon, qui vont devenir les boîtiers de photo-journalistes. En 2006 Pentax sort le K10D tropicalisé, qui permet à la marque de revenir dans la course. En 2008 Panasonic lance de nouveaux APN LUMIX au format 4/3, les hybrides sont nés. Le numérique est vraiment sur orbite.

Cette période est marquée par des progrès techniques et technologiques continus, quantitatifs avec les capteurs qui passent entre 2003 et 2013 de 6Mp à 24Mp, et qualitatifs avec le passage du CCD au CMOS  à partir de 2002. Cette évolution touche tous les constituants des boîtiers, comme les objectifs.

De cette histoire se dégagent deux point intéressants à noter. Dans la phase de naissance du numérique ont cohabité des fabricants d’appareils photographiques et des électroniciens. Parmi les premiers, certains on disparu, parmi les seconds, certains ont quitté le marché photographique pur.

De ce creuset sont sortis des appareils photographiques bourrés d’électronique où subsistent plus ou moins les mêmes composants optiques, avec le temps plutôt moins, et ou cohabitent très logiquement des appareils d’ingénieurs et des appareils de photographes. Les Canon 5D, les Nikon D1… , D300, D750, les premiers Sony issus des cartons Minolta après le rachat ou encore les Pentax sont de ces derniers. D’autres, les hybrides essentiellement, sont des appareils d’ingénieurs, se rapprochant plus de concepts que d’outil photographique.

On peut, par exemple, reprocher à certains d’entre eux d’avoir été mis en vente alors que certaines technologies embarquées ne sont pas abouties, comme les problèmes d’énergie, de sa consommation et de son stockage…

Quelles que soient les causes de la transition argentique/numérique, et les ressorts de celle-ci, l’histoire est en marche. Les appareils argentiques duraient des années, voire des dizaines d’années, cela ne favorisait pas ou très peu l’évolution, les progrès des boitiers et des objectifs. Les appareils numériques ont évolué à une vitesse fantastique, et avec eux les objectifs. La contre-partie est une «usure» elle aussi rapide. Cette usure fait partie intégrante du système, elle n’a pas besoin d’être programmée pour exister. La plupart des montres à quartz ne repartent pas si l’on attend quelques mois avant de remplacer leur pile.

Pour les appareils photo on peut espérer, si l’on met un accu à la recharge au bout d’un long délai, qu’il se rechargera et que l’appareil repartira, mais ce n’est pas certain. Et puis cette usure, c’est aussi le besoin très fort de changer son appareil muni d’un capteur de 12Mp quand on voit ce que font ses petits frères à 20Mpx, sans parler de la montée en Iso et de l’AF, etc. « Autrefois », quand les pellicules s’amélioraient, tout photographe pouvait bénéficier de l’amélioration en utilisant les nouvelles pellicules. Aujourd’hui, quand un nouveau capteur, meilleur, sort, chaque photographe doit remplacer son appareil pour en profiter.

La photographie a changé, fondamentalement, en un temps record. On peut se demander si l’homme est adapté aux changements rapides. Il y a 30 ans, photographe déjà expérimenté, j’ai mis 2 ans pour vraiment découvrir et m’approprier toutes les possibilités du LX. Avec le remplacement des boîtiers tous les 18 mois, que devient le rapport photographe/boitier ?

Devra-t-on se résigner à n’utiliser que 40% des possibilités de nos appareils? Il est vrai qu’ils présentent des possibilités autrement plus étendues que les meilleurs boîtiers des années 80. Ou bien devons nous souhaiter des boîtiers moins riches, assimilables en 6 mois, pour pouvoir en profiter pleinement pendant un an ?

Doit-on regretter les increvables formules Sonnar des années 50, dont l’aluminium un peu piqué en surface disait seulement les années de labeur, sans trahir aucune fatigue optique, ou bien adhérer à la philosophie Lomography qui allie boîtiers jetables et reprise d’objectifs russes vendus à des prix indécents ?

On se prend à rêver d’une autre voie, médiane, plus sereine, plus profonde.