Parmi les acteurs de cette histoire, il y a eu bien sûr les pionniers Nièpce, Nadar, Talbot… les inventeurs et bricoleurs de génies, mais aussi, assez vite, les fabricants de supports sensibles qui ont permis à la photographie de sortir du cercle restreint des créateurs farfelus pour devenir populaire. Plusieurs marques ont laissé leur nom dans l’histoire de la photo, mais deux d’entres elles se dégagent nettement: Kodak et Fuji. KODAK, la marque historique américaine et  FUJI, l’outsider japonais qui est désormais la seule marque «visible».

Les autres ont laissé également leur nom, mais plus spécialement dans la production de pellicules, papier et chimies. Elles ont le plus souvent sombré avec l’arrivée du numérique. Nous en parlerons dans un article à venir.

KODAK & FUJI, c’est une page d’histoire de la photographie.

 

KODAK

L’historique Kodak a été fondée par Georges Eastman en 1881. Elle produisait des émulsions et des plaques photographiques.

En 1888 Eastman lance une pellicule souple qui visait le public amateur, potentiellement important aux Etats-Unis et fonde une société à visées internationales. Il cherche un nom facile à prononcer et à mémoriser, pour cela il prend le K, initiale du nom de sa mère, ajoute le O et le A présents dans toutes les langues; le D aurait été choisi au hasard. KODAK était née.

Très vite l’appareil que commercialise la firme comme vecteur de la pellicule devient populaire. Le système imaginé par Eastman est simple : une fois la pellicule de 100 photos terminée, la client dépose l’appareil dans une boutique de photographe qui l’envoie à l’usine Kodak. Celle-ci retourne les photos développées et tirées et l’appareil rechargé d’une nouvelle pellicule. Kodak devient synonyme de box (appareil photo en forme de cube). C’est à cette époque que Kodak invente le slogan publicitaire: « Déclenchez, nous faisons le reste ! » auquel succèdera la formule célèbre « Clic-Clac, merci Kodak ».

En 1897 Kodak achète le français Pathé (qui produit des pellicules pour le cinéma et la photographie).

En 1898 Kodak sort un «folding pocket», un appareil qui, plié, tient dans une poche. Sur un des grands côtés, un capot se déplie et du boitier sort un bloc objectif/obturateur qui glisse sur des rails fixés dans le capot en tirant un soufflet. L’appareil fait des photos de 57 x 82mm. Ce format va devenir LE format standard pour plus d’un demi-siècle, avec des ajustements minimes (6×9 cm).

En 1935 Kodak élabore une pellicule de 35mm couleur inversible, c’est à dire donnant des diapositives projetables. La sensibilité est de 21° DIN (25 ASA). Elle s’appelle Kodachrome. Elle va avoir une carrière mondiale, qui pour l’Europe commence après la Deuxième Guerre Mondiale.

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Kodachrome 25 – 36 poses

A la même époque la firme lance les films 35mm Kodacolor, pellicule négative papier.

Le développement de la Kodachrome est complexe, c’est un processus à 3 bains qui ne se fait que dans les laboratoire de la marque.

En 1946 Kodak lance l’Ektachrome, dont le développement peut être fait par n’importe quel laboratoire photographique. L’Ektachrome va rapidement devenir la pellicule de référence des professionnels, même si elle est jugée un peu froide. A tel point que toute diapo va être appelée Ekta. En 1948 Kodak remplace la cellulose, inflammable, par le triacétate. Le reste du monde suivra.

En 1956 Kodak commercialise une nouvelle pellicule couleur papier la Verichrome Pan, mise au point en 1931.

Pour les boitiers, Kodak vise le marché populaire avec des box mises au goût du jour comme les Brownies (1900-1967), Brownies flash (1955), ou les Instamatics (1963-1966) La firme lance également un tout petit folding de format 35mm, le Retina (1951-1954), suivi de la Retinette (1961-1967), fabriqués en en Allemagne. Ces appareils connaitront un énorme succès.  Dans les années 80 Kodak va lancer un nouveau format et les appareils qui vont avec le Disc et les Kodak Disc 3500 (1983), 3600(1986 à 1990) et suivants. La pellicule est formée d’une série de petits carrés assemblés sur le bord extérieur d’un cercle en carton qui tourne dans un boitier plastique plat que l’on glisse dans l’appareil. Le système présente des similitudes lointaines avec le barillet d’un révolver. L’appareil aura un certain succès, mais éphémère et surtout relatif.

Mais Kodak n’occupe pas le créneau des reflex, ce qui va lui coûter cher.

Kodak Brownie

Brownie

 

Brownie flash

Brownie Flash

 

Retina IIa

Retina IIa

 

Retinette

Retinette, premier appareil de l’auteur en 1961

 

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Kodak disc 3500 -1983

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le disque pellicule du 3500

FUJI

La firme japonaise FUJIFILM est une entreprise ancienne elle aussi, moins que Kodak certes. Elle date de 1934 et produit des émulsions photographiques, des pellicules, des papiers photographiques , des chimies, des boitiers, sous la marque FUJICA, des objectifs, sous la marque FUJINON…

En 1965 la marque se fait remarquer par une pellicule de cinéma amateur Super 8 Single, du même format que Kodak, mais dans une cassette incompatible.

En 1970 est lancé le FUJICA ST 801,  boitier reflex à objectifs interchangeables vissant de 42mm de diamètre, avec priorité à l’ouverture et cellule TTL à mesure centrale pondérée.

En 1979 sortent simultanément 4 boitiers reflex: les FUJICA AX-1, AX-3, AX-5 et STX-1 qui ont en commun d’être équipés d’une baïonnette X, spécifique à FUJI. Les 3 AX sont des boitiers automatiques plus ou moins sophistiqués, le 5 étant le plus évolué. Le dernier est semi-automatique. Ce sont des appareils de construction métallique, robuste, classiques. Ils sont dans la lignée des Chinon, un peu en retrait des Pentax, mais bien conçus, sans fioritures inutiles, d’un rapport qualité / prix intéressant.

Fujica AX-1

automatique non débrayable, mode Av.

Fujica AX-3

automatique débrayable Mode AV

Fujica AX-5

automatique débrayable, avec modes P, Av, Tv et manuel.

Fujica STX-1

Semi-automatique

 

En 1990 Fuji lance sur le marché la Velvia, une inversible de 50 ASA très saturée et extrêmement fine, aux bleus et aux verts profonds. Très vite Kodak perd du terrain, quand le phénomène s’étend même chez les professionnels, le déclin des hégémoniques pellicules Kodak  commence.

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Velvia 50

 

LA RIVALITE  KODAK – FUJI

En 1996 Kodak lance l’opération APS. Autour d’un format plus petit qui utilise une pellicule de 24mm de large et dont le format initial est 16,7 x 30,2 mm. Cette pellicule devait être dotée d’une piste magnétique où seraient enregistrés les paramètres de prise de vue, lesquels permettraient d’optimiser le tirage des photos. Les boitiers seront plus petits, les objectifs également. Kodak sera suivi dans cette aventure par Minolta, Fuji, Nikon, Canon. En fait toutes les avancées techniques promises ne verront pas le jour de façon opérationnelle.

Ce sera un échec qui accélèrera la fin de l’argentique qui se profilait depuis une dizaine d’années. Et qui précipitera la chute de marques importantes, comme Minolta, rachetée par Sony, et de Kodak.

Cette histoire est comme un écho de ce que qui s’est passé avec les appareils photos 30 ans auparavant, Kodak et Fuji rejouant la partition des Foca, Zeiss Ikon et Contax face aux Nikon, Pentax et Canon ou encore celle de la baïonnette du Rectaflex italien de Telemaco Corsi pérennisée et devenue mondiale sur les Pentax et les Nikon. Leica et Hasselblad, plus tard Phase One jouant en mode mineur le rôle de Ilford, contre vents et marées…

Le talon d’Achille de Kodak résidait dans la place hégémonique qu’occupait la marque sur le marché mondial d’un côté, et la vision du monde qu’avaient les Américains alors.  Pour eux, de façon très sincère et honnête, l’Amérique est le monde. La taille du marché américain, les tendances isolationnistes récurrentes, le rôle central dans la victoire dans la Seconde Guerre Mondiale puis le leadership du monde libre dans la Guerre Froide, tous ces éléments ont construit un regard spécifique sur le reste du monde (et du marché) qui est particulièrement évident chez KODAK. A Rochester on regarde le monde de la photo de haut et à travers les perforations d’une pellicule.

Kodak n’ a pas vu venir Fuji. Quand Fuji se lance en 1990 sur le marché mondial, on sourit chez Kodak, sûr de sa supériorité. D’autant plus que les premières pellicules Fuji, calées sur la carnation de peau  des « jaunes », donnent des résultats pitoyables avec la « délicate carnation des Irlandais ». Fuji corrigera cet oubli très rapidement, en souriant in petto sur la carnation rose cochon des « blancs ».  La « guerre » des pellicules sera brève.  Les Ektas, dont le nom avait remplacé le mot diapo dans le monde de la photo professionnelle, vont céder la place à la Velvia et à la PROVIA 100. les professionnels continueront à dire une « Ekta » pour une diapo, mais désormais ce sont des pellicules Fuji qu’ils posent sur les comptoirs des labos. L’effacement progressif de Kodak, absent du marché des appareils de haut de gamme, va lui faire perdre sa place de leader visible. Il est intéressant de noter que c’est la rivalité sur le marché des pellicules qui a fixé l’attention, alors que les enjeux étaient ailleurs.

De façon paradoxale, les Etat-Unis n’ont jamais été des producteurs notables de boitiers télémétriques et reflex de type professionnel.  Le choc, dans les années 60-70, entre les constructeurs européens et les japonais, ne sera pas perçu à sa juste valeur aux Etats-Unis. Kodak porte à l’évidence une part de responsabilité dans cette cécité et cette non-réactivité. Son cœur d’activité était la pellicule. Les autres branches, « mineures » ont mieux survécu, mais Kodak est passé à côté de la mutation, sans en voir la portée. Alors que Fuji s’est évidemment appuyé sur l’aura des ses pellicules pour rebondir avec ses boitiers qui s’appellent désormais FUJIFILM.

Un fait est symbolique de cette grande mutation qu’est le passage de la photographie argentique à la photographie numérique: la matrice de Bayer, élément cardinal de la photographie numérique, est née chez Kodak, et la marque est totalement absente du marché des boitiers numériques. Couronnement de cet fait symbolique, personne ou quasiment personne ne sait qu’une partie des grands capteurs de MF sont produit par une firme issue de Kodak, qui ne porte pas le nom de Kodak. Fait révélateur s’il en est.

 

Paradoxe ou grimace moqueuse de l’histoire, Kodak ne va pas savoir négocier le virage du numérique. Alors que les premiers pas dans ce domaine ont été faits chez Kodak. La matrice de Bayer a été inventée en 1976 par Bryce Bayer, ingénieur chez Eastman Kodak… La marque a bien commercialisé des appareils numériques, mais qui n’ont pas trouvé leur public.

Dès 2012, la marque est menacée de faillite et passe en chapitre 11 de la loi US sur les faillites, ce qui lui permet d’être protégée. Elle vend des brevets en quantités. Apple et Google sont parmi les gros acheteurs.

Kodak disparait du paysage photographique visible, même si sous la marque True Sense Imaging sont produits des capteurs haut de gamme pour MF. Ironie tragique…

Dans le même temps Fuji qui produisait des boitiers reflex argentiques évolués parallèlement à ses pellicules passe aux boitiers numériques et monte en puissance en faisant montre d’innovation dans le domaine des hybrides, avec les boitiers X 100 dotés de viseurs électroniques ou mixtes optico-électroniques comme les X pro 1, XT1 …, des bridges, des compacts … et des Instax petits boitiers de toutes les couleurs technologiquement descendants du système polaroïd qui délivrent des photos cartes de visite et se vendent très bien.

Fuji X100

Fuji X100

 

Fuji XT1 noir

Fuji XT1

 

Fuji Instax

Fuji Instax mini

En 2015 Fuji produit des papiers photographiques, des tirages papier, de services de façonnage d’albums photo par tirage numérique sur des imprimantes Fuji et continue à produire des pellicules négatives couleurs: Fujicolor Pro 160 – 400, Superia 200 – 1600, XTRA 400 – 800 , des N&B Neopan 100 Acros et a même relancé la production des inversibles Provia 100F et de la Velvia 50. Parallèlement FUJI s’intéresse aux biotechnologies et a racheté, totalement ou partiellement deux entreprises américaines du secteur.

 

Epilogue 

Il convient cependant de relativiser le propos et de « ne pas tirer sur l’ambulance » KODAK. Les constructeurs européens, spécialisés dans les boitiers, n’ont pas beaucoup mieux résisté. Ils ont disparu, ou ont été rachetés par les Japonais. Leica,qui a survécu miraculeusement, est l’exception qui confirme la règle. Cette période recèle quelques faits anecdotiques parfois savoureux : Contax a été racheté par Yashica, (puis Kyocera) et les petits Finecam numériques (très bons) se sont vendus en Allemagne sont la marque Contax, partout ailleurs sous la marque Yashica… quand la susceptibilité se fait instrument de marketing ! Mais à l’inverse : les constructeurs japonais tiennent aux labels européens prestigieux pour des objectifs hauts de gamme comme les Zeiss ou les Leica made in Japan…

De cette période charnière de l’histoire de la photographie on peut s’essayer à tirer un enseignement sinon une conclusion.

Des acteurs importants du paysage photographique des temps argentiques n’ont survécu que 2 sortes d’acteurs, FUJI qui produisait  des pellicules et ce qui l’accompagne -papiers, chimies , etc- et Nikon, Canon, Leica, Hasselblad qui produisaient déjà des des appareils haut de gamme ou très haut de gamme. Pentax a failli disparaître et s’en sort actuellement par le rachat et la production d’appareils haut de gamme comme le 645 et la montée en gamme avec le 24×36. les autres ont disparu, à la transition argentique/numérique, ou plus tard, laminés par l’arrivée des smartphones. Ou bien encore sont devenus invisibles pour le grand public.

Les quelques autres survivants sont des producteurs de matériel de type professionnel, comme Sinar, Arca ou Silvestri qui étaient confidentiels et haut de gamme et le sont toujours, ou bien des producteurs de pellicules qui ont eu leur période glorieuse, une renommée internationale comme Ilford ou Agfa (*), et subsistent comme des témoins de l’histoire de la photo, après des tribulations financières improbables.

Le monde de la photo souffre du syndrome de la bipolarité. Il n’est pas le seul, la concurrence foisonnante est tellement fatigante, n’est-ce pas?  Et pourtant le diversité est tellement belle.

(*) Ces derniers feront l’objet d’un autre article.