La lomographie est, dans le paysage de la photographie, une sorte d’OPhNI, c’est-à-dire un Objet Photographique Non Identifié. La seule chose identifiée est que c’est un phénomène, qui marche bien économiquement.

 

 

D’où est partie la lomographie ?

Au siècle dernier, avant l’effondrement de l’URSS, une des usines mécanoptiques (*1) du pays, située à Leningrad (Saint Petersbourg) produisait le meilleur et quelquefois le moins bon.

Elle a produit le Leningrad (voir article à paraître sur la rafale), mais aussi le petit LOMO LC-A, boîtier 24×36 compact en plastique de 250 g.

Ce LOMO LC-A (pour Lomo Compact modèle A était doté d’un 28mm f:2,8 et d’un obturateur central allant du 1/500 à 2sec. C’était à la fois un boîtier bien conçu et un truc qui vignette, sans cellule, qui avec des pellicules soviétiques donnait des photos inattendues, pour pratiquer le néologisme délicat. Ce boîtier a été produit de 1983 à 1990. Un caisson étanche nommé KRAB a même vu le jour en 1985, ainsi qu’un LC-M avec un obturateur amélioré et une façade avant légèrement modifiée en 1987.

le Lomo LC-A à l'origine de toute l'histoire

Le Lomo LC-A à l’origine de toute l’histoire

Paradoxalement il est nommé LC-A, alors qu’il est semblable au LC-M de 1987.

 

 

Comment est née la lomographie ?

En 1991 (*2) deux étudiants autrichiens en marketing dénichent sur un marché aux puces de Prague un LOMO-LC-A. Ils comprennent le potentiel économique des images que produit le Lomo.

Ils fondent la Lomografische AG l’année suivante. Ils convainquent les Russes de reprendre la production du Lomo, avec un contrat de distribution exclusif. Ils ajoutent au contrat le Lioubitel (copie très simplifiée du Rolleiflex). Le succès commercial vient vite.

La firme Lomography ajoute à son catalogue d’autres appareils jouets, produits à bas prix dans l’ex-URSS ou en Chine, comme

  • le Holga (cousin des années 60 du Lomo au format 6×6),
  • le Diana (autre 6×6 chinois, auquel Réponses Photo a décerné le titre « de pire appareil photo jamais construit » et qui aurait été distribué en son temps par Pif Gadget),
  • Le Lioubitel
  • l’Action Sampler,
  • le Pop 9,      ou encore
  • le Super Sampler,
  • le Colorsplash,
  • l’Oktomat,
  • le Konstruktor (appareil à monter soi-même), créés par la marque.

 

Le Holga chinois, tout plastique visible

Le Holga chinois, tout plastique visible

 

Le Lioubitel (version russe d'origine)

Le Lioubitel (version russe d’origine)

 

Le Konstruktor, à monter soi-même -2

Le Konstruktor, à monter soi-même. Existe aussi en noir !

Le kit du Konstruktor

Le kit du Konstruktor

 

Tout cela peut paraître anecdotique, comme un gag grotesque. Mais pas du tout.

La Lomographic Society International, extension internet de la Lomography propose en ligne appareils et accessoires, ainsi que des pellicules et permet aux quelques 500 000 «lomographes» d’exposer leurs photos sur la toile.

La phase la plus récente de l’évolution de Lomography est la mise en vente d’objectifs anciens légendaires (ou considérés, pas forcément à tort, comme tels), comme

  • le Daguerrotype Achromat 2,9/64 mm (499€),
  • le Petzval 58 Bokeh control (749 – 774€) pour Canon et Nikon),
  • le Petzval 85 à 549€. Et plus récemment
  • le Minitar du Lomo,
  • le Roussar (ou Russar) MR-2 5,5/20 mm en ø39 (599€),
  • le Jupiter 3 1,2/50 mm en ø39 diaphragme à 15 lames arrondies (599€) directement inspiré du premier Sonnar, récupéré par les Russes en 1945,
  • le Zenitar-N 2,8/16 mm (pour Nikon, à 250€) [malheureusement pas le Zenitar-K doté de la baïonnette K]
  • le Télézenitar Apo 2,8/135 (550€),
  • le Mir 20M 3, 5/20mm (299€).

Enfin toute une série d’adaptateurs pour Leica M, 4/3, etc., à 59€ ainsi que la bague M42-K à 17€.

 

Le Petzval 85 sur un Nikon Df

Le Petzval 85 sur un Nikon Df

 

Le Roussar MR-2 sur un Leica M6

Le Roussar MR-2 sur un Leica M6

 

Le Jupiter 3 sur un Sony Alpha 7

Le Jupiter 3 sur un Sony Alpha 7

 

Lomography est en train de devenir l’exportateur exclusif des (beaux) restes de KMZ. Si ce n‘est pas déjà fait, puisqu’est proposé également l’Horizon perfekt (202) à 349€…
Ce catalogue qui s’élargit montre que l’entreprise marche. Il montre aussi une connaissance fine du fait photographique. Proposer des Petzval ou le Jupiter 3 à des leicaïstes n’est pas si incongru que cela peut sembler à première vue.

 

 

La lomographie

L’idée de départ était la bonne, elle fonctionne. La lomographie est un exemple rare de fusion entre une entreprise commerciale qui diffuse des objets réels et un mouvement photographique aux apparences spontanées de pratique anticonformiste volontaire. Cette fusion est une trouvaille et une gageure visiblement réussie.

En effet, dans le contexte d’un courant ultra dominant de photo numérique, engagée dans la recherche du piqué maximum, de la définition «wouah» (*3), de capteurs «bodybuildés», de la photo sans une ride, de l’objectif sans le moindre petit défaut, autrement dit de la perfection absolue, la lomographie propose de faire des photos loufdingues, atteintes d’un vignettage appuyé, aux couleurs improbables, à la lumière facétieuse, au cadrage inexistant… Elle cherche le défaut, le bizarre. Elle prône une photographie décalée, déjantée. Quand l’objectif ne la fait pas directement, on use du développement croisé (*4) pour avoir des beaux verts fluo.

Et ça marche ! Les 500 000 lomographes affichés en sont la trace, sinon la preuve.

 

Les règles de base de la lomographie (*5)

C’est une pratique exclusivement argentique. Elle est très bien résumée dans les 10 règles d’or suivantes :

  1. Emporte ton Lomo où que tu ailles (Take your Lomo everywhere you go) [Note de l’auteur : Il faut comprendre ici Lomo comme signifiant tout appareil commercialisé par Lomography et pas seulement le seul appareil Lomo LC-A.]
  2. Utilise-le à n’importe quel moment — jour et nuit (Use it any time — day & night)
  3. La lomographie ne fait pas intrusion dans ta vie, elle en fait partie. (Lomography is not an interference in your life, but a part of it)
  4. Essaie la prise de vue sans viser (Try the shot from the hip)
  5. Approche-toi au plus près des objets que tu veux lomographier (Approach the objects of your lomographic desire as close as possible)
  6. Ne réfléchis pas (Don’t think)
  7. Sois rapide (Be fast)
  8. Tu n’as pas à savoir à l’avance ce que tu prends en photo (You don’t have to know beforehand what you captured on film)
  9. Ni par la suite (Afterwards either)
  10. Ne te préoccupe pas des règles ! (Don’t worry about any rules)

Cela donne des photos comme celles que vous pouvez voir dans la Galerie ci-dessous.

Le contournement des règles et l’exploitation des erreurs étant une source de créativité avérée dans l’histoire de l’Art en général, ce courant photographique n’est pas du tout sans intérêt, même si la règle 6 peut être contradictoire avec l’exploitation des erreurs. Mais ceci est un autre problème…

Le «cocktail lomographie», en tous cas, a un parfum complexe qui fait son charme.

 

*1mécanoptique : qui combine la production mécanique et optique.

*2 date de l’effondrement de l’URSS.

*3 la signification de ce mot ne figure dans aucun dictionnaire papier ou en ligne

*4 procédé de développement qui consiste utiliser les chimies prévues pour de la pellicule papier (C41) avec de la pellicule inversible (diapo) (au lieu de E6), et inversement. Le résultat obtenu est une dénaturation des couleurs assez poussée.

*5 nous faisons la différence entre Lomography qui est une marque, et la lomographie qui est une pratique photographique.

 

 

GALERIE LOMOGRAPHIQUE

 

Portrait au Petzval 85. Bokeh tournant caractéristique

Portrait au Petzval 85. Bokeh tournant caractéristique de l’objectif, mais pas de la lomographie…

 

Contraste violent, bande voilée à gauche

Contraste violent, bande voilée à gauche

 

Une photo presque normale

Une photo presque normale

 

Cliché typique au Lomo

Cliché typique au Lomo

 

Sorte de selfie

Sorte de selfie

 

Encore une photo pratiquement normale

Encore une photo pratiquement normale

 

Surimpression et vignettage. Couleurs ressemblant à celles d'une pellicule voilée.

Surimpression et vignettage. Couleurs ressemblant à celles d’une pellicule voilée.

 

Résultat typique: vignettage, grain, couleurs approximatives saturées ou délavées

Résultat typique : vignettage, grain, couleurs approximatives saturées ou délavées