Depuis son apparition au XIXe siècle, jusqu’à l’avènement du numérique, un gros siècle plus tard, la photographie a été un parcours vers la miniaturisation, mais aussi une marche au piqué. Cette marche s’est faite à l’intérieur d’une technologie inchangée, avec des progrès irréguliers, mais continus, amenés par la chimie des émulsions. Parallèlement la sensibilité a augmenté, lentement mais sûrement, freinée cependant par la baisse de « qualité » accompagnant l’augmentation de la sensibilité.

 

Tableau des performances des objectifs Pentax.

Quelques boîtiers historiques. Chronologie.                Les échelles ne sont pas respectées.

 

 

La rupture

Puis les années 80 du XXe siècle voient l’arrivée du numérique, et avec cette nouvelle technologie, une situation de rupture inédite. La surface sensible n’est plus chimique, mais électrique, électronique. Concrètement, chaque avancée technologique va obliger à changer d’appareil, pour changer de capteur. Certains y ont vu une aubaine, pas instantanément. D’autres, très vite, y ont vu une malédiction…

La photographie était entrée, la tête la première, dans l’économie de la consommation intensive.

Techniquement, dans un premier temps, la définition des images obtenues est à peu près similaire à celles des premières images des débuts de la photographie, c’est à dire assez affligeante. Mais cette qualité ne fait pas l’objet de publicité. Les progrès de la technologie de fabrication des capteurs font que, rapidement, les images deviennent « regardables ». Elles supportent bientôt la comparaison avec les tirages argentiques. Les tests indiquent qu’une photo argentique en format 24×36 correspond à un fichier de 6 Mpx. C’est à dire ce que donnent les appareils numériques dès 2005.

Une réflexion vient très vite à l’esprit : soit le chiffre de 6 Mpx n’est pas exact ; soit le jugement des photographes est partial et embellit leur perception des tirages argentiques d’antan. Ou bien encore la tendance des techniciens à se dépasser, à faire mieux pour prouver qu’ils peuvent faire mieux, a fait que la montée en puissance des capteurs ne s’est pas arrêtée à 6 Mpx. Rapidement les capteurs sont passés à 10 Mpx. puis 12, puis 16.

À ce stade du développement des capteurs, la fabrication de pièces de format 24×36 devient techniquement et économiquement possible. Et s’amorce alors un retour en force du format 24×36, que l’on appelle du nom anglais FF. Nous ne ferons pas de commentaire sur l’opportunisme d’appeler FF/Full Frame (plein format) ce qui est plus petit que le plus petit des Moyens Formats !!! La langue a le dos large ! Elle permet d’y dissimuler les commerciaux-communicants. Et puis la langue de Shakespeare est réellement créative ! Passons.

Formats des capteurs. le cadre extérieur est celui d'un capteur Moyen Format. La aussi il y a plusieurs formats, mais ce n'est pas le sujet de notre article.

Formats des capteurs. Le cadre extérieur est celui d’un capteur Moyen Format. Là aussi il y a plusieurs formats, mais ce n’est pas le sujet de notre article.

 

Le format APS

Il convient ici de rappeler que les constructeurs, sous l’impulsion de Kodak (*1) avaient proposé en 1996 un nouveau format APS (Advanced Photo System) 16,7 x 24,9mm (415,83 mm2, soit environ 2 fois moins que les 864 mm2 du format 24 x 36). Ce nouveau format qui s’accompagnait de promesses d’améliorations de manipulation et tirage pour les consommateurs ne tint jamais ses promesses (des promesses de commerciaux « demain je rase gratis » probablement). Il eut pour conséquence d’achever la photographie argentique déjà en crise.

Un bel exemple fut le naufrage de Minolta qui s’était lancé à fond dans l’APS-C et ses boîtiers miniaturisés. Après un passage au numérique, Minolta sera racheté en 2006 par Sony qui utilisera jusqu’au bout le contenu de ses cartons de projets… puis passera aux hybrides, avec des objectifs griffés Zeiss. Et Kodak, chef de file du passage au format APS disparaîtra en tant que marque visible du paysage photo !

À l’orée du XXIe, le numérique vient prendre la relève. Si au début, les tous petit capteurs seront légions (un capteur de 1″ étant alors considéré comme du haut de gamme), Canon et Nikon vont partir du format APS (-C ou H) pour concevoir leur reflex numérique. Ceci, pour des raisons économiques uniquement, un capteur de plus petite dimension coutant moins cher à produire. Ce handicap pèsera comme il a pesé sur l’argentique 10 ans avant.

Pour Pentax le handicap sera d’un autre ordre. La marque n’avait pas suivi le « coup » de l’APS. Lorsque le numérique arrive, Pentax reste au 24 x 36 et tente le pari technologique. Mais Philips ne parvient pas à finaliser le capteur 24 x 36 qu’il devait lui fournir. Et Pentax perdra 2 à 3 ans.

Le format APS-C est dominant pendant une décennie, mais le retour du 24 x 36 (FF), dès que la logique économique le permet, est très normale. En effet, quels que soient les progrès fantastiques qu’apportent la miniaturisation des photosites et l’augmentation de leur nombre et l’augmentation de leur densité dans une même surface, la vieille règle de la taille du format reste incontournable. D’autant plus que d’autres problèmes apparaissent, comme la diminution de la dynamique et les inconvénients liés à l’angle d’incidence sur les bords du champ, ou à l’ombre portée sur les photosites voisins dans la même zone.

Cette règle du format qui date de l’époque argentique dit que : « Plus la taille du négatif (capteur) est grande, meilleure est la photo ».

Cela reste vrai même si l’objectif est intrinsèquement moins bon. Cette règle se vérifie bien avec les MF, dont les objectifs aux diamètres plus grands sont très souvent moins « qualitatifs », mais leurs photos à angle de champ équivalent sont meilleures.

Ce serait devenu moins vrai récemment. Mais certains photographes professionnels, jeunes et moins jeunes, disent le contraire. Malgré la mise en œuvre laborieuse des matériels de moyen format…

Tableau des performances des objectifs Pentax.

Tableau des performances des objectifs Pentax.

 

On remarquera que les objectifs testés datent, pour les plus plus récents datent d’avant 2012. Malheureusement, aucun tableau récapitulatif n’a été publié depuis.

K-1, capteur visible.

K-1, capteur visible. Grandeur réelle sur un écran de 21″

 

Photo comparative de 2 boîtiers Pentax : le Z-1 24x36 et le K-7 APS-C. Les capteurs, non visibles ici, ont la même taille que les miroirs.

Photo comparative de 2 boîtiers Pentax : le Z-1 24×36 et le K-7 APS-C. Les capteurs, non visibles ici, ont la même taille que les miroirs. Cette photo n’est pas à l’échelle de la précédente.

 

 

Le retour du 24 x 36 et de la marche au piqué

En format APS-C, le score est actuellement de 24 Mpx. En format FF, il est de 36 – 42 – 50 Mpx. Cette augmentation du nombre de pixels s’est évidemment accompagnée de l’augmentation du piqué des images obtenues. Plus de pixels par mm2 donnent forcément plus de détails. Ce résultat est bien sûr optimisé par l’amélioration des objectifs. Celle-ci est obtenue dans un premier temps par l’amélioration du traitement de surface des lentilles et de l’intérieur des fûts. Puis dans un second temps par l’amélioration des formules optiques et le recours (le retour !) des verres spéciaux, LD (*2), ULD, Fluorite (*3)… la multiplication des lentilles asphériques… (voir partie 1)

La montée en qualité est indéniable et générale, que ce soit celle des capteurs, celle de la mesure de la lumière, celle de l’AF ou encore celle des objectifs. Cette montée en qualité a deux conséquences importantes de deux natures différentes :

  • La première est quantitative : les fichiers deviennent très lourds, de plus en plus lourds. Ce qui nécessite une suite informatique musclée, aussi bien pour développer et post-traiter que stocker et sauvegarder. Tous les photographes amateurs n’ont pas forcément les moyens de telles suites et il y a fort à parier que les cas de non-achat de nouveau boîtier, à cause de l’informatique qui ne suivrait pas, ne sont pas si rares que ça. Un architecte photographe pentaxiste me disait récemment qu’il avait eu l’occasion d’utiliser un Canon 5Ds à 50 Mppx. Il n’a jamais pu traiter les photos faites avec dans son logiciel Photoshop. On peut supposer que la mésaventure a dû arriver à certains (néanmoins heureux) acheteurs de 645 Z. Si acheter un boîtier FF à 2000€ (minimum) signifie ajouter 1500€ (minimum) pour un objectif et ensuite encore 2 à 3000€ d’informatique, on comprend que le boîtier à 2000€ reste dans sa vitrine.
  • La seconde est qualitative : la montée en pixels s’est accompagnée d’une montée en qualité des objectifs, souvent nécessaire, cité ci-dessus. Cette évolution a amené des objectifs de plus en plus performants, exempts, totalement ou presque, de flare, d’AC et offrant un piqué exceptionnel. Mais cette avancée a un revers : ces objectifs, tous modèles confondus, toutes marques confondues, annoncent sur la balance environ 1 kilo, voire plus. Ils donnent des images qui se ressemblent toutes. Et que les critiques qualifient de plus en plus de la même manière : elles sont « sèches », et même « chirurgicales ». On peut aimer les photos très détaillées, très piquées, ou bien plus douces, aimer ou le grain, ou le flou, lesquels n’a souvent rien à voir avec le piqué de l’objectif. Toutes ces qualités ne sont pas contradictoires. C’est une question de goût.

 

 

Le piqué comme critère unique de qualité

Mais cela peut devenir un problème si ces images « sèches, chirurgicales » tournent au modèle dominant. L’appellation « mainstream », pour exotique qu’elle soit, ne rend pas le phénomène moins préoccupant. Les tests d’objectifs récents les présentent comme des modèles de qualité, affichent des tableaux de données chiffrées sur leurs performances, accompagnés de 2 mots touchant au type d’images obtenues, noyés dans le reste de l’article. Sachant comment sont lus ces articles, on peut imaginer la suite. Tout cela concourt à faire de ces objectifs une tendance forte, et des photos qu’ils donnent un type d’images ultra-dominant : très piquées, très détaillées, aux micro-contrastes quelquefois hallucinants, aux effets de 3D artificiels, aux couleurs moins nuancées, mais tellement « waouh ». Le mot est d’ailleurs entré dans le vocabulaire des communicants, c’est dire.

Tout cela a surtout pour résultat de nous habituer progressivement à des images où le détail masque le reste, où la vision de type microscope devient le must, refoulant dans le néant tout ce qu’il peut y avoir de subtil, d’équivoque, de flottant, d’évoqué, d’ambiance, de rêvé, dans une photo.

Cela vient tout simplement du pouvoir hypnotique que peut avoir le détail. Pouvoir auquel personne ne peut totalement résister. L’autre côté de cet attrait hypnotique, ce sont les objectifs « sans défaut », mais plus lourds, plus gros, et bien sûr plus chers. Ce qui va de pair avec des boîtiers également plus chers, même s’ils ne sont pas plus gros.

Dans le paysage global d’un marché phagocyté « par le bas » par les smartphones, qui eux-mêmes poursuivent une courbe vers le haut, avec pour toile de fond un pouvoir d’achat en régression, il n’est pas certain que la solution du haut de gamme, s’il celui-ci n’est pas convaincant, soit vraiment la bonne.

Ce qui nous semble inquiétant, c’est que cette évolution s’accompagne du glissement progressif vers une uniformité du monde de l’image. Mais le pire n’est pas forcément obligatoire. L’apparition des premières remarques citées plus haut, sur le caractère sec et chirurgical d’optiques récentes, d’optique à portrait qui plus est, est peut-être un rayon de soleil dans ce tableau pessimiste. Nous terminerons donc sur ce possible rayon de lumière, en espérant qu’il ne soit pas seulement un souhait illusoire.

À ce possible rayon de lumière s’en ajoute un autre. Comme la réédition de l’objectif de Petzval par Lomography. Si Lomography le propose, c’est que ça se vend. Je ne connais pas le ratio de rentabilité de Lomography, mais ils donnent l’impression de ne pas être spécialement des pieds nickelés. Une autre nouvelle vient conforter cette remarque : Zenit ressort l’Hélios 40, juste relooké et peut-être avec un nouveau traitement de surface (???) pour répondre à la demande.

C’est dire que nous ne sommes peut-être pas définitivement condamnés à faire des images stéréotypées.

 

 

(*1) Kodak – Fuji – Canon – Nikon et Minolta.
(*2) LD Low Dispersion = faible dispersion. ULD Ultra Low … = très faible…
(*3) Fluorite : minéral paré de vertus physiques depuis l’antiquité, le fluorure de calcium est utilisé en optique photographique pour ses propriétés de très basse dispersion et diffraction… depuis longtemps (par Canon pour ses « gros blancs » particulièrement). Moins utilisé pour son coût, il revient à la mode actuellement.