La monture – partie 1

Une certaine confusion est attachée (si l’on peut dire) à la monture en photographie. Nous dissiperons donc quelques aspects de cette confusion.

  • D’abord et avant toute autre chose : la monture photo n’a rien à voir avec un cheval, fût-il de marque, euh, de race.
  • La monture photo aurait plutôt des points communs avec une paire de lunettes. C’est la pièce qui porte la partie optique de l’objet placé devant nos yeux.

Cette comparaison est moins saugrenue qu’il y parait au premier regard (si l’on peut dire). Nos yeux sont l’élément sensible, les verres de lunette sont l’objectif, et la monture (si, si), l’élément qui permet de fixer cet objectif devant cet élément sensible de façon que l’image soit satisfaisante. Pour que la comparaison soit complète, il suffit de se référer aux appareils photographiques stéréoscopiques dotés de 2 objectifs.

La monture est donc ce qui permet de monter un objectif photo sur un boitier.

Cet élément a d’abord été une plaque de bois sur laquelle était fixé l’objectif. Laquelle plaque de bois se montait à l’avant du soufflet de la chambre photographique. Car au début était la chambre.

Chambre de voyage 18x24cm - Objectif I-13 de focale 30cm f/4,5
Chambre de voyage  18x24cm – objectif И -13 (I-13) focale 30 cm f:4,5).

L’objectif était amovible, donc interchangeable. Il se fixait de façon plus ou moins précise dans une plaque plus grande, la façade avant. La mise au point se faisait par déplacement de cette façade, ou de la façade arrière, le dos. Les deux façades étaient réunies par un soufflet. La notion de tirage n’existait pas. Il fallait seulement que l’objectif ait un grand cercle image. Très vite est apparu le diaphragme. Celui-ci, inclus dans l’objectif se réglait sur l’objectif. Tout cela était rudimentaire mécaniquement, et dans le même temps sophistiqué du point de vue optique. Ainsi les deux façades permettaient bascule et décentrement. Ce qui permettait de jouer respectivement sur la profondeur de champ et de corriger les déformations géométriques en photo d’architecture.

Puis, avec la réduction de la taille des appareils, le passage aux foldings et aux claps, la mise au point s’est faite dans l’objectif. Et le soufflet à disparu, l’appareil est devenu réellement compact, avec le Leica en 1932. La distance entre l’objectif et la surface sensible ne variait plus. Le tirage mécanique était apparu. Les optiques étaient calculées en fonction de ces tirages, de façon précise. Venait de commencer l’époque des boitiers télémétriques. Les objectifs interchangeables des boitiers (haut de gamme) exigeaient des viseurs à tourelle montés sur la griffe de flash.

Télémétrique Foca *** avec un 135mm et un viseur universel. Le viseur de l'appareil, calibré pour 50mm, est au centre du boitier, près de l'axe de l'objectif. la parallaxe est ainsi réduite, mais l'ergonomie de la visée est malcommode.
Télémétrique Foca *** avec un 135mm et un viseur universel. Le viseur de l’appareil, calibré pour 50 mm, est au centre du boitier, près de l’axe de l’objectif. La parallaxe est ainsi réduite, mais l’ergonomie de la visée est malcommode.

 

Par la suite Leica ajouta des cadres gravés dans le viseur, limités à 3 focales : 35, 50 et 135 mm. En mettre plus eût rendu le viseur illisible. Quoi qu’il en soit, ce système télémétrique présentait un défaut insoluble : la parallaxe. On ne voyait pas la même chose que l’objectif. À l’infini c’était négligeable, mais de plus près c’était gênant, et avec les focales plus longues que celle du viseur, très gênant. Un peu comme si vous visiez avec l’œil gauche et photographiez avec l’œil droit placé derrière une loupe ! La seule solution à ce problème était la visée reflex. Elle a été essayée en deux versions : bi-objectif « préhistorique » façon chambre et en version « moderne » avec le Rolleiflex. Ce dernier, avec un format 6×6, restera en usage jusque dans les années 70. Puis en version mono-objectif (– single lens — le SL de l’acronyme DSLR), celle que nous connaissons.

Margaret Bourke-White et sa chambre 4x5" circa 1930
Margaret Bourke-White et sa chambre 4×5 » circa 1930
Coupe d'un Rolleiflex historique
Coupe d’un       Rolleiflex historique
Doisneau et son appareil système Rollei
Doisneau et son appareil système Rollei

La visée reflex

On voyait à travers l’objectif ! Tous les problèmes étaient résolus d’un coup. Mais cette merveille avait un défaut, elle était rendue possible par l’utilisation d’un miroir qui renvoyait l’image « à l’étage au-dessus ». Cela augmentait l’épaisseur de l’appareil de la hauteur du miroir, c’est à dire de celle du format : environ 3 cm pour le format roi de l’époque, le 24×36. Et, par voie de conséquence, cela augmentait aussi son poids… et sa fragilité. Dans un appareil photo, toute pièce mobile est source de fragilité.

Avec la visée reflex, sont apparus d’autres problèmes : d’abord celui de la luminosité de la visée, donc des objectifs. Ceux-ci sont progressivement passés de f : 5,6 ou 4,5 à f : 4, 3,5, puis 2,8 et 2 et plus si …  Vous connaissez la suite. Au début les objectifs interchangeables se vissaient. Leica avait doté son boitier 24×36 d’un pas de vis de diamètre 39mm. Puis Contax a proposé 42mm, devenu universel, et ensuite une baïonnette, plus précise, et plus rapide et plus sûre à utiliser. Contax, LE concurrent de Leica, a toujours préféré les solutions techniques complexes. Son obturateur à rideaux de lamelles métalliques à translation verticale était une horreur mécanique à fabriquer, comparé aux deux rideaux de tissus à translation horizontale des Leica. Il a posé de problèmes de fiabilité à ses débuts, mais plus tard c’est cette solution technique qui est restée. Contax a également utilisé une monture appelée Breech Lock (blocage de culasse), la mécanique est commune à beaucoup de branches de la métallurgie, l’armement en tête, chronologiquement. Ce système comporte une partie mâle et une partie femelle qui s’emboitent avec précision, l’une des 2 parties est entourée d’une couronne qui bloque le tout par rotation. Outre Contax, ce système a été utilisé par Edixa, Zenit (Start), Pentacon (Pentacon Six), Canon (A-1 et AE-1) et Pentax (6×7). Vous aurez remarqué que ce sont les Allemands qui mènent la danse jusque là.

 

Le chemin de la maturité

Après la guerre, en 1949, un ingénieur italien de génie, Télémaco Corsi a « inventé » une baïonnette, gigantesque pour l’époque -46 mm de diamètre — . Après la faillite de sa marque, Rectaflex, des Japonais de chez Pentax et Nikon, se déplacent et rachètent ladite baïonnette. Pentax en fait la K qui tourne dans le sens des aiguilles d’une montre, celle du pas de vis, Nikon la fait tourner dans l’autre sens, celui de Contax et Exacta. Ce sont les seules baïonnettes qui digèreront les évolutions photographiques successives jusqu’à aujourd’hui : couplage du diaph, AF, motorisation, numérique.

Donc pour bien synthétiser : une monture est un système de fixation d’un ensemble optique (objectif) sur un boitier, dont la distance de la surface sensible à ce système de fixation est fixe. D’où l’idée répandue que le tirage mécanique est lié à la baïonnette. Mais à l’époque des vissant 39 ou 42 mm, vous pouviez monter un Sonnar de 50 calculé pour un télémétrique, par exemple Zorki ou Fed — avec un tirage < à 28 mm sur un boitier Zenit dont le tirage était > à 44 mm. Mais vous n’aviez aucune chance de faire le point à l’infini (à plus de 100 m), l’objectif était myope. C’était la même formule optique, mais recalculée pour l’adapter au tirage. Et l’apparence extérieure des 2 variantes était différente. Et puis les utilisateurs n’étaient pas assez stupides pour mettre un Sonnar pour télémétrique sur un reflex ou inversement…

Concrètement cette monture doit être la plus commode possible, pour l’usager (facilité et rapidité de manipulation) comme pour le constructeur (précision de la fixation et usure par frottement réduite au minimum et coût de production…). Cela a donc conduit les constructeurs à adopter la baïonnette qui cumulait ces qualités mieux que le pas de vis ou le breech lock. La problématique de l’évolution, peu sensible aux débuts de la photographie, car celle-ci n’évoluait que lentement, est devenue dans les années 60-70 celle d’un modèle de baïonnette permettant l’évolution des objectifs (d’un point de vue optique, et de transmission des automatismes), aussi bien que celle des boitiers. Toutes les marques n’ont pas été égales face à ce problème. Ainsi Canon a changé une demi-douzaine de fois de modèle de baïonnette, condamnant les objectifs précédents à l’abandon et leurs propriétaires à leur remplacement, avant de trouver la grande baïonnette EOS. D’autres marques ont disparu, leurs baïonnettes également. La bascule XX-XXIe siècles a vu une dominante de baïonnettes de 43 à 48mm de diamètre, pour des tirages variant dans la même fourchette de grandeur avec les reflex.

MarqueAnnéeTypeDiamètreTiragePérennité
Zeiss Contax I1932baïonnette??Non
Leica I1935vis3928,8Oui vis 39
Zeiss Contax1949vis4230Oui vis 42
Leica M1954baïonnette4427,8Oui
Minolta SR1958baïonnette4943,5Non
Zenit M 391958vis3945,2> 1965
Nikon F1959baïonnette4446,5Oui
Leica R1964baïonnette4947Oui
Pentax 6x71965baïonnette71/8784,95boitier discontinué
Zenit M421965vis4245,2boitier discontinué
Canon FD1971breech lock4842Non
Pentax K1975 (brevet 1958)baïonnette47,645,46Oui
Zenit K1982baïonnette47,645,46boitiers discontinués
Pentax 6451984baïonnette6670,87boitier discontinué
Sony - Minolta1985baïonnette49,744,5Non
Canon EOS1987baïonnette5444Oui
Hasselblad 5002000baïonnette6979,4Oui
Micro 4/32008baïonnette3819,25Oui
Sony E (hybride)2010baïonnette46,118Oui
Pentax 645 D2010baïonnette6670,87Oui
Pentax Q 3/2"2011baïonnette K31,79,2discontinuée
Fujifilm2012baïonnette4417,7Oui
Leica L2015baïonnette48,819Oui
Nikon Z2018baïonnette5518
Canon R2018baïonnette5420

 

Le passage au numérique, les évolutions accélérées par les avancées des technologies et l’arrivée de l’électronique et de l’informatique ont précipité les mutations. Les inconvénients du système reflex — poids et encombrement, coûts de production et limites à la cadence de prise de vue — sur fond de crise économique ont conduit à la montée des appareils hybrides, dont le tirage est inférieur à 25 mm, comme celui des boitiers télémétriques, dont ils reprennent la structure. Cette mutation met sur le devant de la scène des problèmes nouveaux : les contacts électriques nécessaires à la gestion de plus en plus fine des objectifs demandent de la place. Les objectifs de plus en plus plus lumineux auxquels a conduit le système reflex sont arrivés à des valeurs tournant désormais autour de f:1,4. Ils sont donc devenus plus larges. La combinaison de ces 3 facteurs dimensionnels conduit à adopter des montures plus larges. Tant que les deux plus gros producteurs photographiques, Canon et Nikon, n’étaient pas entrés vraiment dans l’arène des hybrides le phénomène pouvait rester au milieu du gué. Avec la Photokina 2018, les choses sont claires ; on assiste à une mutation majeure. Le premier indice est celui de la mutation des montures que nous aborderons plus en détail dans une deuxième partie.

  • Amanda
    9 décembre 2018 at 22 h 55 min

    La monture Pentax 645 en 1884 ? Hum la petite coquille 🙂

    Sinon je suis étonnée de voir Pentax K et Zenit K séparé dans le tableau. J’étais persuadée que c’était la même monture, aurais-je eu de mauvaises infos ?

    • Valia
      9 décembre 2018 at 23 h 55 min

      Oui, 1884 c’est une coquille, corrigée (merci). Par contre si la monture Pentax K et Zenit K sont séparées dans le tableau, c’est parce qu’entre les deux il y a le délai entre le brevet Pentax et le domaine public. On retrouve d’ailleurs le même délai entre la baïonnette Nikon et la H (N en cyrillique) de Kiev. Dans les deux cas, les montures sont bien similaires.

  • Mickaël
    10 décembre 2018 at 12 h 48 min

    Article très intéressant.
    Mais je ne pensais pas que les zenit M42 avaient une monture à baïonnette.
    Tout comme je suis surpris d’apprendre que la monture Pentax 645 est discontinuee, ce format bénéficiant de boitiers numériques.
    Coquilles ?

    • Valia
      10 décembre 2018 at 15 h 29 min

      Effectivement, c’était une coquille. Les Zenit K sont directement compatibles avec les boitiers Pentax. La référence du tableau signifie que Zenit a équipé ses boitiers de la baïonnette à partir de I982, ces boitiers sont référencés -K.
      Ce n’est pas la monture 645 qui est discontinuée, mais le boitier 645 argentique, auquel a succédé en 2010 le 645 D, avec la même monture. Le tableau est quelque peu ambigü. Toutes nos excuses.

      • Mickaël
        11 décembre 2018 at 21 h 41 min

        L’erreur est humaine, en me relisant 3 fois et plus je trouve encore couramment des fautes dans mes textes.
        Je suis rassuré quant à la pérennité de la monture 645 chez Pentax (et par voie de conséquence de ce format, l’un des derniers segments même s’il reste de niche où Pentax reste bien placé)

        • Valia
          11 décembre 2018 at 22 h 56 min

          Merci Mickaël.