Nous avons retracé l’historique de la monture photographique dans la partie 1 de cet article, voici donc l’aspect actuel de la question.

Jusqu’à la Photokina 2018 le paysage photographique était le suivant :

  • Le contexte général est celui d’un marché photo en retrait, face à la montée des eaux du marché smartphones
  • Dans ce contexte, Sony, qui après avoir épuisé les cartons de la R&D de Minolta, s’est lancé sans complexe dans la solution hybride et assez vite dans l’hybride FF. Rapidement la marque a occupé une position centrale avec l’Alpha 7 et ses développements. Sony est suivi par Panasonic. On remarquera que ces deux marques ne sont pas des marques photographiques historiques. Il n’y a probablement pas plus de hasard en photographie qu’en psychanalyse…
  • Dans un premier temps l’hybride ne démarre pas aussi vite que ses promoteurs l’auraient souhaité, mais il grignote quand même des parts d’un marché qui se rétrécit. Progressivement l’hybride avance, s’étoffe, Olympus en est. Leica s’y est mis, Fuji aussi, ainsi que Hasselblad. Et même Zeiss, qui n’avait pas produit de boîtier depuis 70 ans…
    L’entrée sérieuse de Canon et Nikon dans l’arène des hybrides n’aurait peut-être pas signifié à elle seule la mutation. Mais l’annonce dans le même temps de l’accord de Leica, Panasonic et Sigma autour de la baïonnette L porte bien cette signification. Il devient clair qu’a commencé l’époque dont la marque est l’hybride, doté de larges baïonnettes, de reflex FF de haut de gamme et des smartphones. Les deux premières catégories sont pourvues d’objectifs de plus en plus remarquables.

 

Les nouvelles montures

Les nouvelles montures sont, dans l’ordre chronologique, les suivantes : La E de Sony, la L de Leica, la Z de Nikon et la FR de Canon.

Montures d'hybrides - diamètres et tirages mécaniques

Montures d’hybrides – diamètres et tirages mécaniques

 

La première chose qui saute aux yeux, c’est que l’acquis de la baïonnette Rectaflex perdure : on retrouve cette même structure robuste, à ailettes intérieures.  Ces 4 baïonnettes ont eu visiblement des cahiers de charges similaires, et ont donc des caractéristiques finales communes :

  • Un diamètre plus grand que celui des baïonnettes de la génération reflex précédente, associé à des boîtiers à tirage mécanique plus court, puisque le miroir a disparu.
  • L’AF est pris en charge par le capteur. Un acquis « collatéral » est à signaler, qui s’ajoute aux caractéristiques de ces baïonnettes :  il n’y a plus deux chemins divergents de rayons lumineux – celui de l’image jusqu’au capteur et celui de l’AF vers le prisme -, donc plus de problèmes de front ou bacs focus ! Ce qui est un des mérites des appareils hybrides.

Ces baïonnettes plus grandes correspondent à une nécessité réelle de répondre à l’addition des contraintes mécaniques et géométriques :

  • Les premières sont dictées par les contacts électriques nombreux (10 à 12) qui sont installés à l’intérieur de la baïonnette -en bas ou en haut, en retrait de la monture pour ne pas empiéter sur la place à laisser à la partie arrière de l’objectif -.
  • Les secondes sont dictées par l’espace latéral nécessaire au parcours des rayons lumineux d’objectifs désormais plus larges. Le tirage étant plus court, il y a moins de place pour permettre des angles d’incidence plus grands.

Pour faire bref : plus les rayons sont divergents, plus le vignettage est important. Les puits de lumière des capteurs sont très sensibles (c’est-à-dire captent moins bien) les rayons leur parvenant sous un angle de « soleil couchant ». Aussi le diamètre des objectifs doit être le plus large possible, et celui de la baïonnette également. Du même coup les objectifs deviennent plus lumineux, ce qui facilite la visée, même EVF, mais augmente leur poids. Si l’on se penche sur la question, on peut se demander qui est la poule et qui est l’œuf ? Nous sommes prêts à pencher pour la primauté des lois de l’optique concernant les capteurs. Ce qui arrange les affaires du bokeh, maltraité par la technologie des capteurs, surtout de petits formats.

Les différentes tailles de ces nouvelles baïonnettes s’expliquent par les contraintes techniques de la construction des boîtiers, mais aussi par les pratiques ingénieriales et les traditions techniques de telle ou telle marque. C’est un compromis, tout comme le calcul d’une optique, entre les divers choix techniques, industriels et commerciaux qui interviennent à un moment donné du processus qui se déroule entre un cahier de charges et la réalisation définitive d’un projet.

Ce qui reste de commun aux différentes baïonnettes qui existent déjà, c’est une fourchette de diamètres qui vont de 46,1 à 55 mm (un rapport de 1,19), le minimum étant défini par ce qui est nécessaire autour d’un capteur défini, ici le FF (24×36), et le maximum par ce qui est possible, la taille du boîtier. Nous ne citons ici que les éléments principaux, mais il est évident que d’autres entrent en ligne de compte, comme la rigidité des boîtiers, les ancrages de la baïonnette sur celui-ci, son poids, son coût de production, tous éléments fortement interdépendants. On peut constater que la plus ancienne est la plus petite des 4. Les suivantes prennent du diamètre chronologiquement. Les 2 dernières sorties simultanément ne diffèrent que peu, probablement pour les raisons citées précédemment.

Un autre fait mérite également d’être relevé : Panasonic, qui n’est pas mal placé dans le chœur hybride installé choisit la monture L pour passer au format 24×36, le jugeant probablement suffisant pour des développements futurs. Mais le choix de Sigma d’adopter lui aussi la baïonnette L pour ses boîtiers à la technologie Foveon est encore plus significatif des problèmes que rencontrent actuellement les marques photographiques. Ces manœuvres sont aussi importantes que l’installation déterminée des 2 grosses marques dans le paysage hybride. Reste une question qui nous intéresse au premier chef :

 

Et la baïonnette K dans tout cela ?

Nous rappellerons d’abord que la baïonnette K est, avec de Nikon, celle qui a traversé sans faillir les différentes évolutions depuis 45 ans. Et sans abandonner personne au bord du chemin. Ces deux baïonnettes siamoises offrent une architecture assez caractéristique avec leurs ailettes inscrites dans le cercle complet qui se cale sur le boîtier. Toutes les baïonnettes qui ont perduré un tant soit peu présentaient ou présentent une parenté évidente avec la K ou la N. Les nouvelles montures E, L, Z et FR ne font pas exception à cette ressemblance, comme nous l’avons dit plus haut. Vous pourriez dire : mais une baïonnette est une baïonnette, c’est normal qu’elles se ressemblent toutes. Eh bien non, il a existé un certain nombre de baïonnettes qui ne ressemblaient pas à cette Rectaflex d’origine, elles ont disparu, soit parce qu’elles étaient trop petites, inaptes à évoluer, soit parce qu’elles se sont avérées peu rationnelles, fragiles, sujettes à rupture, déformations, usure rapide et apparition de jeu, plus compliqués ou plus fragiles, elles ont disparu. L’histoire a donc fait des choix darwiniens. Les baïonnettes hybrides le confirment, elles sont robustes, visiblement fiables, et pourront offrir leurs bons et loyaux services pendant de nombreuses années. La baïonnette K, parfaitement adaptée au reflex 24×36, l’histoire l’a montré, a été accusée d’empêcher une évolution de Pentax par un certain nombre de photographes pentaxistes. Cela a seulement montré la confusion entre la baïonnette et le tirage. Le K-01 a d’ailleurs apporté de l’eau au moulin de cette confusion. Pour évoluer vers un hybride FF que pourrait faire Pentax ? Cette question appelle une réponse à trois volets.

  1. Il est évident que conserver la baïonnette K originelle serait peut-être possible techniquement, mais dangereux à cause du risque de montage d’objectifs, conçus pour le système reflex avec un tirage de 46,5 mm sur un hybride dont le tirage serait d’environ 30 mm plus court. Réglage à l’infini impossible garanti.
  2. Pentax pourrait très bien équiper cet hybride d’une baïonnette similaire à la K, mais d’un diamètre plus grand, entre 50 et 55 mm. R&D simplifiée garantie et efficacité tout aussi garantie.
  3. Pentax pourrait aussi créer un modèle similaire à la baïonnette 645 (diamètre 61mm), de diamètre réduit à la dimension citée plus haut. R&D là aussi simplifiée.

 

Mais la mise au point de la monture n’est certainement pas le plus gros travail à faire pour mettre au point un boîtier hybride. La ligne reflex conserverait sa baïonnette K historique qui remplit très bien son rôle. Elle est déjà un fait historique, la seule baïonnette à avoir été utilisée par plusieurs constructeurs photo : Pentax, Chinon, Cosina, Ricoh, Vivitar, Zenit, rêve caressé d’une baïonnette universelle. Il semble assez évident que les reflex continueront d’exister, à côté des hybrides. Leurs caractéristiques sont différentes et offrent des prestations différentes. Les avis des professionnels de la photo le montrent à l’envie. Nombre d’entre eux travaillent déjà avec les deux systèmes qu’ils jugent complémentaires pour des types de travail différents. Les marques qui viennent de se positionner dans l’arène hybride rendent potentiellement l’hybride dominant, l’avenir nous dira leur positionnement réel sur le marché hybride. Ces marques ont déjà fait savoir que, chez eux, les 2 lignes continueront d’exister en parallèle. La proposition d’adaptateurs proposée en kit avec les nouveaux boîtiers ne dit pas autre chose. Cette pérennité des deux types des systèmes n’est pas d’ordre technique, mais uniquement commercial. L’avenir nous donnera la réponse. Nous avons nous aussi notre mot à dire dans cette affaire, par nos choix.