Parler de la nature morte photographique signifie parler d’abord de sa mère, la nature morte dans la peinture.

 

 

Un mot d’histoire

Le genre est apparu très tôt dans la peinture profane, comme un des grands courants de cette dernière. Il a, dès le début, représenté des pièces de gibier, des pièces de viande, des fruits, des fleurs, des légumes. Les peintres de nature morte ont développé des trésors d’inventivité pour présenter ces sujets parfois morbides avec de la vaisselle rutilante, des drapés de tissus chatoyants pour habiller les fonds, habiter les bords du cadre, créer de la profondeur, l’étagement des objets. Enfin, ils ont beaucoup travaillé les lumières, les éclairages, le contraste entre les clairs-obscurs et les parties bien éclairées, pour mettre en valeur tel ou tel fruit ou bien tel cuissot de sanglier ou tel lièvre non encore dépouillé de sa peau.

Nature morte flamande du XVIIe siècle

Nature morte flamande du XVIIe siècle

 

La nature morte permettait, mieux que le portrait, les longues séances de pose nécessaires à l’obtention des détails qui allaient rendre l’œuvre la plus réaliste possible, la plus fine possible dans le rendu des couleurs, des textures, des surfaces, etc. Vous avez remarqué que ce texte pourrait aussi bien parler de la photographie que de la peinture flamande ou italienne ou bien française ou espagnole. Ce qui n’a rien d’étonnant. Dans ses débuts la photographie a pris le relais de la peinture, libérée par l’arrivée de la photo.

Désormais la peinture pouvait s’occuper d’autre chose que ce qu’elle faisait auparavant : représenter fidèlement la réalité. Ce propos, bien sûr, est synthétique, il indique des tendances. Il ne dit surtout pas que tous les peintres sont devenus impressionnistes, fauves, Cézanne, Matisse, Gauguin, cubistes, Derain, Picasso, etc. Mais globalement la photographie a ouvert toutes ces portes et a occupé le terrain représentatif de la peinture. Et particulièrement celui de la nature morte.

 

 

La nature morte

Comment l’aborder ? Comment la pratiquer ?

 

Premier pas —Le choix du sujet

Dès que vous photographiez un sujet/objet qui a la gentillesse de ne pas fuir, de ne pas bouger, de se laisser faire de façon totalement immobile, vous faites de la nature morte. Au café, vous photographiez votre tasse pleine, à moitié pleine/vide, ou vide, c’est de la nature morte. Et vous avez automatiquement les gestes de tout photographe de nature morte. Sur ce cliché on peut se demander :

  • Pourquoi CETTE tasse ? (Beaucoup de gens vous poseront la question.)

Les réponses sont :

  • Parce qu’elle est belle — par sa forme.
  • Parce qu’elle est belle — par sa couleur.
  • Parce qu’elle est belle — par le dessin des traces de mousse du café.
  • Parce qu’elle est belle — par la lumière sur elle.
  • Parce qu’elle était là.
  • Parce que j’ai eu envie de la photographier.

Vous avez là (presque) toutes les (bonnes) raisons de faire cette nature morte.

Il faut en rajouter une autre : Parce qu’on me l’a commandée. Nous en parlerons plus tard.

 

 

Deuxième pas —La composition, sujet et fond

Dès que vous avez votre sujet, vous voyez les problèmes de composition se poser. L’objet vous plaît, mais ce qui est autour ne vous convient pas. Donc il faut déplacer le l’objet ou en ajouter un autre qui masque les éléments gênants, une serviette un sucrier, une tartine, un croissant, du bokeh. Avec une tasse à café à courte distance le bokeh va être coton à obtenir ! Ou alors vous faites de la macro sur le bord de la tasse. Donc vous en arrivez à composer votre sujet et à modifier, voire à créer son environnement.

Dans ces conditions, le cadrage et donc, le choix du type de plan, est fondamental. Plus vous travaillerez en plan général (angle de ~70°), plus vous aurez de difficultés à vous débarrasser des points gênants de votre cadre. Au contraire plus vous travaillerez en plan resserré moins vous rencontrerez ce problème. Bien évidemment, la corrélation avec la focale est mécanique. Plus votre focale sera courte, plus ardu sera le cadrage, sauf à recadrer en PT.

 

 

Troisième pas —La lumière

Pour résoudre les questions de composition, vous en êtes rapidement arrivés à déplacer votre sujet pour qu’une partie soit mieux éclairée et mieux mise en valeur. Vous devez tout déplacer tout pour mieux l’orienter par rapport à la lumière (naturelle);  le sujet et l’appareil et vous-même. Vous allez jusqu’à ajouter un coup de flash en fill-in ou mieux un réflecteur. Pas après pas, vous en êtes venus au stade au stade du studio, en plein air ou en intérieur. Cette démarche est normale, universelle. Le studio est le degré ultime de ce qu’il faut pour faire de grandes natures mortes. Et pas seulement.

Mais beaucoup plus délicate est la mise en pratique. Il faut acheter le matériel : plateau ; sellettes, fonds, éclairages, et supports pour tout ça. Et le local de stockage. Une petite fortune en investissement. Plus les cartes de visite pour tenter de rentabiliser l’investissement. Il existe une alternative qui est la location du matériel et des locaux. (voir l’article sur les studios).

 

 

Dans la pratique

Il existe deux approches distinctes de la nature morte.

 

L’approche lourde/rigoureuse

Dont je viens de décrire le stade ultime. Son aboutissement logique est le studio. Un des termes non évoqués dans cette approche est le stockage des fonds variés… et d’objets divers dans lesquels le photographe va piocher ou pêcher (selon son goût) tout ce qui lui convient pour telle ou telle prise de vue… C’est une approche plutôt professionnelle qui elle-même est menacée par les loyers et leur prix au m2. Le studio pour être rentabilisé ne sera pas uniquement consacré à la nature morte. Dans ce cadre la nature morte est souvent appelée nature morte publicitaire.

Photographier un flacon de parfum est souvent le fruit d’une commande de son producteur. C’est de la nature morte publicitaire. Simplement chaque phase du travail est l’objet d’un soin et d’une sophistication maximum qui va jusqu’à la chasse du moindre grain de poussière potentiellement visible et d’éclairages parfois assurés par une seule fibre optique qui met un éclat de lumière d’un demi-millimètre carré au point voulu du flacon. Ou bien de la mousse à raser qui sera celle de la bière le temps des réglages de lumière et du shooting. Dans ces conditions de sophistication, la nature morte culinaire est une affaire dantesque.

 

 

L’approche légère

Nous l’appelons ainsi, car elle correspond à la légèreté du matériel, de l’investissement et de la façon de considérer la photo. Vous ne recherchez pas la rigueur du studio, vous ne courez pas les contrats ? Cool donc ! la seule chose qui devra rester rigoureuse dans cette approche, comme dans l’autre, c’est la qualité de l’objectif. Les natures mortes sont toujours photographiées d’assez près. Elles sont faites dans le créneau des distances où les défauts des objectifs se voient le mieux. Votre objectif doit être bon, impérativement.

Cela dit, ne vous affranchissez pas de soigner composition et cadrage *, le plus souvent en changeant votre point de vue, en déplaçant votre viseur dans tous les sens haut/bas — droite/gauche – avant/arrière — horizontal/vertical. (voir articles) La nature morte moderne. La photographie, continuatrice de la peinture, certes, devait apporter sa pierre à l’art. Elle l’a fait avec sa capacité photomacrographique **, qui lui permet de fixer des détails de matière, de texture, de couleur. Elle a introduit dans la nature morte la photo concrète. Et par là même de la diversité.

* voir articles sur la composition, partie 1 & partie 2

** Nom exact de ce que nous appelons macro-photographie

 

Nature morte à la tasse.

Nature morte à la tasse.

 

Tasse à café - version coloriste: champ plus large, fond en écho.

Tasse à café – version coloriste: champ plus large, fond en écho.

 

Verre de bière - version symboliste: PdC très réduite, flou omniprésent

Verre de bière – version symboliste: PdC très réduite, flou omniprésent

 

Verres - version graphique: monochromie contrastée, PdC moyenne et recadrage.

Verres – version graphique: monochromie contrastée, PdC moyenne et recadrage.

 

 

Nature morte aux lunettes

Nature morte aux lunettes. photo G. Loukianova

 

Nature morte à la fenêtre

Nature morte à la fenêtre. photo G. Loukianova

 

L’approche légère se décompose en deux familles qui présentent deux pratiques différentes:

1- Les objets posés sur un plan horizontal

Attention, en plan serré l’avant-plan peut gâcher la photo plus facilement que les arrière-plans, plus facilement éliminables de surcroît. Ce type de photo – objets étagés/empilés sur un plan à distance réduite – est celui de la gestion de la PdC la plus exigeante.** Le choix de la zone nette, profonde ou pas, est capital. Toute la structure et surtout le caractère de votre photo en découleront.

Ainsi, plusieurs fruits, tous nets, ne donnent pas du tout la même impression qu’une zone de peau de pomme (p.ex.), finement colorée, avec des nuances délicates, seule partie nette dans une photo qui évoque les fruits. La première est une nature morte pure et dure, la seconde est plus un travail sur une matière et ses couleurs, même si ça reste une nature morte.

 

2 — Les variantes

Elles regroupent toutes les photos de matières et matériaux, tissus, bois, pierre, béton, mais aussi feuilles, fruits sur pied. Stricto sensu, ces derniers surtout, ne sont pas des natures mortes. Nous ne serons pas sectaires et allons les admettre dans le genre nature morte.

Nature morte - Rue Charlot. Paris

Nature morte — Rue Charlot. Paris

Attention toutefois, si elles sont plus faciles à photographier techniquement, ces photos – surtout celles des feuilles et fruits sur pied – risquent souvent d’être touffues, car extraire un objet des autres par la PdC n‘est pas toujours facile à gérer, ni même possible. Cette remarque en amène une autre.

Le minimalisme

La nature morte cohabite bien avec le minimalisme en allant jouer du côté de Marcel Duchamp, plutôt que de la peinture flamande et ses tables de mets à faire baver. Question d’époque et de culture qui va, qui vit avec. La nature morte permet aussi de saisir un fruit (ou tout autre objet) installé dans un cadre dénudé, uni, où il est mis en valeur par sa solitude, la lumière, la couleur, le contraste avec le fond…

Prunes

Prunes

 

Aubergine

Aubergine

 

Fruit du pêcher

Fruit du pêcher

 

La nature morte, qui est reçue comme une représentation d’un objet, est souvent tout autant la représentation du regard de l’auteur sur cet objet, de son rapport à cet objet, de la représentation qu’il s’en fait. En fait une nature morte peut être un autoportrait.

 

 

Peut-être Archimboldo* n’a-t-il fait que des autoportraits.

 

* Peintre italien du XVIe siècle, célèbre pour ses « portraits » faits de représentations très fidèles de fruits et légumes astucieusement assemblés.

 

Crédit photographique Valia, sauf précision Cliquez sur les photos pour agrandir