La photo autochrome

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Comme nous l’avons déjà écrit dans de précédents articles, pratiquement tout a été inventé dès les premiers temps de la photographie. Ce fut le cas de la photo autochrome. Mais les capacités techniques, ou technologiques de cette époque ne permettaient pas de réaliser des produits fiables, ou commodes. Il a fallu souvent attendre plusieurs décennies, voire un siècle, avant que n’apparaissent des matériels ou des produits réellement utilisables.

Ce qui est valable pour la photographie en N&B l’est tout autant pour la couleur.

La trichromie

Le 23 novembre 1886, Louis Arthur Ducos du Hauron dépose un brevet d’impression trichromique.

Il s’agit de réaliser 3 prises de vue à travers des filtres Rouge, Vert et Bleu (cyan). Puis de les imprimer sur de fines feuilles de gélatine bichromatée. Celles-ci sont chargées en pigment au charbon de couleurs verte, rouge et jaune orangé (complémentaires des couleurs des négatifs). Lorsque l’on superpose les trois images positives, on obtient une photographie en couleur.

Les premières photos publiées datent de 1877

 

Première photo couleur (trichromie) de Louis Ducos du Hauron en 1877 à Agen.
Première photo couleur (trichromie) de Louis Ducos du Hauron en 1877 à Agen. *

 

Ce procédé trichrome a vu des brevets très proches les uns des autres déposés dans divers pays. Plus ou moins à la même époque.

Le procédé est évidemment lourd, assez délicat et surtout long. Long parce que les surfaces sensibles de l’époque étaient assez peu sensibles. Vous imaginez aisément que chaque coup de vent, chaque animal ou personne qui passe dans le cadre au moment d’une des trois photos compromet le résultat final.

Cette technique va perdurer pendant une vingtaine d’années avant que n’arrive l’autochrome.

 

* Vous remarquerez les bandes latérales colorées, dues aux défauts de chevauchement des 3 clichés. Ce défaut est assez fréquent avec les trichromies

 

Photographie d'Edward Steichen prise en 1904
Photographie d’Edward Steichen prise en 1904
Joueurs d'échecs -cliché de Stieglitz -1907
Joueurs d’échecs -cliché de Stieglitz -1907

 

Portrait de Afsandiyar-khan - Khiva, Ouzbekistan (Russie)- circa 1911
Portrait de Afsandiyar-khan – Khiva, Ouzbékistan (Russie)- circa 1911

L’autochrome

Le 17 décembre 1903, les deux frères Louis et Auguste Lumière déposent le brevet du procédé autochrome. Il sera dévoilé par l’Académie des Sciences le 30 mai 1904.

Les frères Lumière commercialisent leurs plaques en 1907. Elles sont assez sensibles et permettent d’obtenir en un seul cliché une image en couleur.

Le procédé des frères Lumière

Le procédé autochrome utilise un mélange homogène de minuscules grains de fécule de pomme de terre teintés en rouge, vert et bleu (cyan). Ce mélange dense (7000 grains au mm2) est étalé sur une plaque de verre enduite d’un vernis poisseux contenant du charbon de bois, puis laminé par pressage pour l’uniformiser et augmenter sa transparence à la lumière. Cette couche qui fait office de sélecteur trichrome est recouverte d’un vernis imperméable, puis d’une émulsion panchromatique N&B aux gélatines-bromure d’argent. La plaque de verre doit être placée du côté de l’objectif, de façon que ce soit la couche de fécule qui soit traversée d’abord par la lumière, remplissant ainsi son rôle de filtre sélectif.

Les plaques autochromes Lumière étaient disponibles dans les formats courants des chambres photographiques. La « seule » contrainte qui subsistait était la nécessité d’utiliser un filtre jaune pour réduire la dominante bleue en lumière du jour.

Madelaine et Andrée Lumière - cliché de 1910
Madelaine et Andrée Lumière – cliché de 1910
Photographie d'Edward Steichen prise en 1904
Autochrome de Madelaine, Suzanne et Andrée Lumière, cliché pris en 1908
Nature morte aux fruits - plaque de 18x24cm
Nature morte aux fruits – plaque de 18x24cm

L’autochrome des frères Lumière rencontra un succès immédiat et durable. Il resta sans concurrence réelle jusqu’à l’apparition à la fin des années 30 des pellicules chimiques de Kodak et d’Agfa.

Cliché autochrome d'une tranchée de première ligne dans le Haut-Rhin en 1917
Cliché autochrome d’une tranchée de première ligne dans le Haut-Rhin en 1917
Drapeau du 66e Régiment d'Infanterie - cliché du Cdt Tournassoud en 1918
Drapeau du 66e Régiment d’Infanterie – cliché du Cdt Tournassoud en 1918
 
Autochrome de la baie de Garavan -Provence - plaque 13x18cm
Autochrome de la baie de Garavan -Provence – plaque 13x18cm

 

Note générale sur la pratique photographique de cette époque

Ce qui va suivre n’apprendra probablement rien à nombre d’entre vous, mais sera utile à tous les autres. Vous aurez remarqué que les frères Lumière produisent des plaques photographiques, c’est-à-dire des surfaces sensibles fragiles, pesantes et encombrantes. Ces plaques servent à charger des chambres plus ou moins grandes.

Cela implique concrètement tout un matériel qui occupe beaucoup de volume, à transporter, à stocker, à décharger, à mettre en place. Une chambre, en bois, de format 18x24cm est qualifiée à l’époque de « chambre de voyage » ! Un engin de plusieurs kilos qui implique un pied, lui aussi en bois, également de plusieurs kilos, des boites pour ranger les plaques vierges, pas mal de kilos en supplément.

Ce qui signifie au moins un âne pour se déplacer ou, mieux, une automobile. C’est dire que la photographie ne peut intéresser que des gens disposant de moyens conséquents, de temps libre et… passionnés.

À cela il faut ajouter le temps que prend la mise en place de la chambre, puis le cadrage de la photo sur le dépoli. Ensuite vient la vérification de tous les réglages préalables à la prise de vue proprement dite. Et enfin la mise en place de la plaque photo suivie du déclenchement, la poire dans une main, un chronomètre dans l’autre. Toute cette opération prend un bon quart d’heure pour un photographe averti…

Vous comprenez donc que le succès commercial des productions photographiques n’a rien de comparable au concept actuel de succès commercial. Ce qui également permet de mieux comprendre le succès de Kodak à partir des années 30. Et plus généralement celui des États-Unis, qui ont une époque d’avance sur l’Europe.

 

Les pellicules chimiques

La Kodachrome

En 1935, Kodak dépose le brevet d’un procédé qui utilise toujours la trichromie, mais par le biais de produits chimiques différents. Le processus ne nécessite plus trois photos successives, mais un développement complexe à trois bains. Mais Kodak le maîtrise et il est invisible pour les utilisateurs. Dès 1936 la Kodachrome est disponible plus seulement en 16 mm, mais aussi en 8 mm pour les films amateurs et en 35 mm pour la photographie. La même année Agfa sort une pellicule en format 6×6 cm et 24×36 mm, dont les coupleurs de colorants sont déjà incorporés dans les couches d’émulsion. Ce qui permet un seul bain de développement. Cette pellicule sera très vite suivie par une version négative, l’Agfacolor. La Kodacolor la suit dès 1942. Toutes ces innovations sonnaient le glas du procédé autochrome.

Cliché en Agfacolor - Hongrie 1939
Cliché en Agfacolor – Hongrie 1939

 

Le contexte de la guerre retardera la popularisation de la photographie couleur en général. Pour ce qui est de l’Europe, cette popularisation n’interviendra que dans les années 50 avec une très nette hégémonie des produits Kodak, avec les Kodachrome, Kodachrome II, etc., puis Ektachrome. Ainsi dans le monde de la photo professionnelle le nom « Ekta », signifiera longtemps diapositive.

Le seul grand succès d’Agfa sera la troisième partie du film d’Eisenstein « Ivan le terrible », tournée en couleur avec des pellicules Agfa de prise de guerre !

 

L’alternative à Kodachrome

À côté des produits Kodak, d’autres pellicules ont bien sûr existé, comme Agfa bien évidemment, mais aussi Perutz, Anscochrome… Elles ont toutes en commun de ne nécessiter qu’un seul bain pour le processus de développement. Ce qui est le cas de l’Ektachrome également. Le procédé de développement à trois bains de la Kodachrome ne pouvait se faire que dans vingt usines réparties dans le monde entier. Ce qui signifiait environ 15 jours de délai de délai de traitement. Malgré cela, l’hégémonie de Kodak (Kodachrome et Ektachrome pour le monde professionnel) durera presque un demi-siècle. La Kodachrome ne sera réellement battue en brèche qu’en 1990 par Fujifilm avec la Velvia. La domination de Kodak sera achevée par la fin de la période argentique, à la bascule du XXIe siècle. La dernière Kodachrome produite a été pour Steve Mc Curry. Elle a été développée le 13 juillet 2010 par le labo Dwyane’s Photo Service dans le Kansas.

Le dernier labo de traitement Kodachrome en Europe, à Renens, près de Lausane.
Le dernier labo de traitement Kodachrome en Europe, à Renens, près de Lausanne.

En guise d’épilogue

La période initiale

Contrairement à que l’on croit couramment aujourd’hui, la photographie couleur autochrome a donné de très belles photographies dans les 30 premières années du XX e siècle. Cette technologie appartient à la première période de la photographie, que nous appellerons la période initiale. Celle qui produit de très belles photos N&B et couleur, mais avec des technologies artisanales, malcommodes, lourdes, encombrantes et chères, très chères.

La période de maturité

Ce que l’on pourrait appeler la seconde période, de la fin de la Seconde Guerre Mondiale à la fin du XXe siècle, la période de la maturité, correspond à la capacité à produire en grande série des matériels de plus en plus évolués, dotés d’éléments mécaniques toujours plus fiables et miniaturisés, et d’éléments optiques d’une qualité croissante. Cette période s’accompagne d’une démocratisation de la photo, qui va de pair avec une qualité des clichés qui progresse, surtout au vu de la taille des surfaces sensibles en diminution et de la sensibilité des pellicules en augmentation.

C’est la période des temps de pose qui diminuent et de la généralisation de la photographie instantanée, sans pied.

La période numérique

Et la troisième période est la période numérique. Celle de la photographie numérique. Ou encore de la photographie virtuelle, qui marque une rupture importante avec les deux périodes précédentes.

La possibilité de franchir la limite entre l’image réaliste et l’image transformée n’est pas nouvelle en photographie, elle existe bien avant l’image numérique. Dès Méliès (1861-1938, c’est à dire exactement les dates de la période initiale !) cette transgression est présente. Mais comme beaucoup de pratiques de cette époque initiale de la photographie, elle est artisanale, donc lourde à mettre en œuvre ; ce qui fait qu’elle reste marginale et assez facilement repérable.

Avec la photographique numérique elle devient facile à utiliser, presque à la portée de tout un chacun et a tendance à se banaliser. Ce qui en fait une rupture certainement plus importante que ce que l’on imagine actuellement. Très probablement du genre de ce qu’Internet produit déjà sur la société : les vérités alternatives…

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