La photo présidentielle officielle va s’afficher dans de nombreux endroits, des mairies aux ambassades. Ce portrait institutionnel est donc un message qui sert à véhiculer une intention, une idée forte. Ce n’est pas récent comme intention. Presque tous nos dirigeants se sont fait représenter. On peut remonter ainsi loin dans le temps et prendre pour exemple les portraits de nos rois.

Notre nouveau président, Emmanuel Macron, ne va pas y échapper, sans doute sous le regard de Soazig de la Moissonnière, photographe ‘officielle’ de « La république en marche ».

Retour sur le portrait officiel.

 

 

La symbolique de la photo présidentielle officielle

 

Quelques rappels

Pour commencer, une petite précision. La photo présidentielle n’est pas le président. Elle n’est que son incarnation à un moment précis de la vie politique, peu après son accession au pouvoir. Ce n’est donc pas en se basant sur son décryptage qu’on pourra tout comprendre des actions futures du chef de l’état.

Néanmoins, cette photo officielle est sa représentation qui va s’afficher partout dans le monde pendant 5 ans. Elle va donc devenir un enjeu important, fixant dans la pose, l’autorité présidentielle. Son efficacité ne sera réelle que si elle parvient à instituer une relation de respect entre les Français et l’État. Le défi n’est pas simple, surtout dans notre époque d’instantanéité où l’image est consommée à grande vitesse.

Avec la Ve République, le chef de l’État qui est élu au suffrage universel direct, incarne la nation. Un peu à la manière des rois de l’ancien régime ou des 2 empereurs. La IIIe République, consciente des problématiques importantes de cette incarnation, avait décidé de s’en passer. Le président était un poste honorifique, sans pouvoirs, lesquels étaient concentrés dans les mains du Président du conseil, issu du parlement (on dit le Premier ministre aujourd’hui).

 

 

Et la photo présidentielle ?

Malgré la méfiance de Gambetta pour qui « la République n’a pas besoin d’un homme (…) Elle a besoin de tous et de chacun », une représentation, même allégorique, était nécessaire. Parce que la France restait la France et que le pouvoir devait pouvoir s’incarner dans un visage, même fantoche.

C’est ainsi que tous, ou presque, se font tirer le portrait. D’Adolphe Thiers (premier président de la IIIe République) à René Coty (second et dernier président de la IVe République). Chacune de ces photos voulait montrer le visage de la France. Le message devait être clair : il s’agissait de mettre en image la majesté de la Nation Française. Même si, pour ces deux républiques, le président est une potiche.

Quelques présidents de la IIIe République : Adolphe Thiers (1871-1873) - Jules Grévy (1879-1887) - Félix Faure (1895-1899) - Armand Fallières (1906-1913) - Albert Lebrun (1932-1940)

[de gauche à droite] Adolphe Thiers (1871-1873) – Jules Grévy (1879-1887) – Félix Faure (1895-1899) – Armand Fallières (1906-1913) – Albert Lebrun (1932-1940)

On remarquera que la plupart de ces portraits sont similaires. Costumes d’apparat de type frac et décorations. Le sceptre royal est remplacé par la grand-croix de la Légion d’honneur. Seul Jules Grévy s’en démarquera, volontairement. En réaction par rapport à Mac-Mahon, son prédécesseur, et par son histoire personnelle (profonde défiance suite au coup d’état de 1851).

À travers les années et les présidents, des constantes s’imposent. Les portraits se ressemblent :

  • le président est debout ;
  • la photo est souvent en plan « américain », pris de ¾. Plus rarement, il s’agira d’un plan rapproché ;
  • costume d’apparat et décoration ;
  • symboles des livres sur lesquels le président s’appuie ;
  • le regard est rarement direct, souvent hors champ ;
  • le décor reste impersonnel, tenture ou boiserie nue.

 

 

 

La photo officielle de nos présidents depuis 1958

Depuis 1958 et l’avènement de la Cinquième République, seul Alain Poher n’a pas eu droit à sa photo officielle. Pour rappel, Alain Poher a été, en tant que Président du Sénat, deux fois Président de la République Française. La première, c’était à lors de la démission de Charles de Gaulle. La seconde, à la mort de Georges Pompidou. En France, notre constitution actuelle prévoit en effet que le président du Sénat remplace le Président de la République en cas de défaillance grave, le temps d’organiser de nouvelles élections. Il s’agit donc d’une présidence trop brève pour que l’on fasse une photo officielle.

Depuis 1958, Emmanuel Macron est notre huitième président (on considère que, même si certains ont fait 2 mandants consécutifs, il s’agit du même président). Passons donc en revue leur photo officielle et le message véhiculé.

 

 

Charles de Gaulle

Quand le grand Charles (surnom affectueux donné par ses proches) devient le premier président de la Ve République, c’est assez naturellement qu’il reprend les codes des précédents portraits. Certains penseront qu’il s’agit d’une opération de communication vis-à-vis les accusations de « coup d’état » qui ont perduré à la fin des années 50. Charles de Gaulle veut s’inscrire ici dans la tradition, proposant une photo assez proche de celle d’Adolphe Thiers réalisée en 1871 !

Charles de Gaulle par Jean-Marie Marcele

Charles de Gaulle par Jean-Marie Marcele

 

Le président est photographié en plan américain, avec un habit officiel de type frac. Il aborde les décorations signifiant sa fonction, comme l’écharpe de la Grand-Croix de la Légion d’honneur et le collier de Grand Maître de l’Ordre de la Libération. Jean-Marie Marcele, portraitiste reconnu de l’époque, s’inscrit dans la tradition. S’il a utilisé une chambre pour la photo, le portraitiste s’est appuyé sur des flashs modernes pour instiller une lumière solennelle. On remarquera ainsi l’éclairage sur le visage de De Gaulle.

Le message est fort, avec le point fermé sur les livres, le monarque républicain est de retour, avec la puissance de sa fonction. Rien ne semble laissé au hasard, de la pose debout au regard en passant par les livres sous sa main (dont un exemplaire de la nouvelle constitution).

Finalement, le formalisme règne en maître, dans une pose que n’auraient pas reniée les peintres au moment de faire le portrait de Louis XIV.

 

 

Georges Pompidou

À son arrivée au pouvoir, l’ancien Premier ministre du Général va refaire le même portrait ou presque que son prédécesseur.

Georges Pompidou par François Pages

Georges Pompidou par François Pages

 

La photo est toujours prise dans la bibliothèque de l’Élysée, le costume frac et les décorations solennelles sont toujours de sortie. Les seules différences réelles et sans importance étant la direction du regard, l’absence de livre sous la main droite, laquelle est ouverte et non plus fermée. On notera que l’arrière-plan est plus flou, mettant ainsi le président mieux en avant.

Pour le reste, c’est la même photo avec le même message, une France forte. Et surtout, en adoptant la similitude avec son prédécesseur, Pompidou veut se poser comme son successeur, incarnant une forte continuité politique.

 

 

Valéry, un vent de fraîcheur

Est-ce justement pour se poser comme l’incarnation du changement que Valéry Giscard d’Estaing casse les codes de la photo présidentielle ? Très certainement. Car rupture il y a de par l’âge du nouveau président et de la famille politique. Le troisième président est un homme jeune et de centre droit.

Valéry Giscard d'Estaing par Jacques-Henri Lartigues

Valéry Giscard d’Estaing par Jacques-Henri Lartigue

 

Avec cette photo, on dit adieu au costume d’apparat hérité du Second Empire. Des décorations, il ne reste que la rosette de la Légion d’honneur à la boutonnière. On notera aussi que le célèbre photographe Jacques-Henri Lartigue aura choisi de faire le portrait dans un format paysage, moins courant.

Pour la petite histoire, la séance a été réalisée rapidement, dans la cour d’honneur de l’Élysée et devant un drapeau français flottant au vent. Avec son costume de ville et le regard bien dirigé vers l’objectif, le président instille plusieurs messages. La modernité toute d’abord, la proximité plus grande avec les gens et surtout la grandeur de la France à laquelle il semble signifier son attache.

Ce portrait est une réussite, permettant une redynamisation de la fonction tout en conservant une certaine forme de solennité.

 

 

Mitterand intellectuel

François Mitterrand avait-il des arrières pensées en pensant à la réalisation de la photo officielle ? Lui qui n’aimait rien laisser au hasard jusqu’à choisir le moment de sa mort, a très certainement scénarisé ce moment.

François Mitterand par Gisèle Freund

François Mitterrand par Gisèle Freund

 

À De Gaulle et Pompidou, il emprunte la scène de la bibliothèque et la verticalité. De Giscard, il récupérera le costume civil, la rosette de la Légion d’honneur et le regard droit. Un compromis pour rassurer la France. Le reste innove quelque peu.

Là encore, plusieurs messages se font jour. D’un côté il s’agit de rassurer ceux qui ont peur de ce président socialiste qui vient d’être élu avec des communistes. En s’inscrivant dans la continuité du fondateur de la cinquième république, il donne ainsi un gage visuel. De l’autre, il s’affiche comme un intellectuel. La photo semble surprendre un président plongé dans les essais de Montaigne. Sa lecture est interrompue, mais il garde son sourire et un air rassurant.

Gisèle Freund réussit ici, au travers de son Leica M, à condenser l’engagement, la mémoire collective et la culture française. La photo est le reflet parfait du slogan « force tranquille » martelé pendant la campagne. Seul petit reproche, les messages semblent plus s’adresser la France intérieure et projettent assez peu l’idée d’une France forte face au monde. Mais en 1981, il s’agissait d’une autre époque.

 

 

Chirac, un président plus proche

Cette photo réalisée avec un Rolleiflex 6×7 par Bettina Rheims est un choc à plus d’un titre. Jacques Chirac a personnellement choisi cette artiste plutôt classée à gauche et qui sent le souffre. La photographe est principalement connue pour ses nus, ses strip-teaseuses, les jeunes androgynes… et les animaux empaillés. On est loin d’un photographe classique.

La photo officielle de Jacques Chirac, par Bettina Rheims

Jacques Chirac, par Bettina Rheims

 

Jacques Chirac va ainsi dynamiter un peu plus les codes. Le costume frac semble désormais complètement oublié au profit d’un costume de ville arborant la rosette de la Légion d’honneur. On notera la chemise bleue, peut-être un hommage à sa ville de Paris. Le président apparaît sans un style décontracté chic, au sein du parc du château de l’Élysée. À l’arrière-plan un peu flou, l’Élysée sur lequel flotte le drapeau français.

De fait, le cinquième président de la Ve République tente ici de proposer une alliance subtile entre proximité vis-à-vis les français et fermeté de la France en cas de nécessité. Il n’y a certes pas la même solennité, mais il se dégage un parfum de « Je suis la France ».

 

 

Sarkozy ou la hauteur ratée

Photographe de la télé-réalité, Philippe Warrin, son choix se serait-il révélé prophétique ? Pour certains, sans nul doute.

La photo officielle de Nicolas Sarkozy par Philippe Warrin

Nicolas Sarkozy par Philippe Warrin

 

Ce qu’on peut dire de cette photo, c’est que notre sixième président cherche à reproduire les codes de l’ancienne époque. Il pose debout, à la manière de De Gaulle et Pompidou. Il ne manque que l’habit et les décorations… Néanmoins, de nombreux détails diffèrent. On notera l’apparition des drapeaux français et européen, une première pour ce dernier. Il est donc logique de penser que le président souhaite faire passer un message d’une Europe au centre de la préoccupation française. Et qu’il s’agit de notre avenir.

En revenant dans la bibliothèque de l’Élysée, il tente aussi de s’inscrire dans les grandes présidences et de donner l’idée d’un président plus en hauteur. Malheureusement, la prise de vue académique, de type portrait en pied, donne à l’ensemble une impression de petitesse au président. Pire, il a l’air engoncé dans son costume. Le portrait présidentiel propose une image empruntée. À aucun moment le lecteur ne perçoit une aura autour de Nicolas Sarkozy. Il donne plus l’impression de subir le poids de la fonction que d’incarner la France. Le costume semble trop grand pour ses épaules.

Sous bien des aspects, cette photo est finalement plus ratée que réussie.

 

 

Hollande a eu tout faux

Quand on voit la photo de prime abord, on se dit qu’il y a continuité avec la photo du président Chirac. Comme ce dernier, le président Hollande se trouve dans les jardins de l’Élysée.

La photo officielle de François Hollande, par Raymond Depardon

François Hollande, par Raymond Depardon

Mais d’une tonalité désuète, au format carré (Rolleiflex 6×6) qui ne convient absolument pas pour ce type de portrait institutionnel, cette photo fait amateur. Depardon qui n’est pas portraitiste pour 2 sous, dit que cela a été « pris comme un paysage, le paysage de la France. Je voulais une photo qui traverse le temps ! »

Elle suscita d’ailleurs bien des railleries de la part du monde photographique. Graphiquement, avec l’Élysée en arrière-plan et les drapeaux français et européen en façade sur la gauche, Depardon propose quelque chose. De plus, François Hollande semble en mouvement et regarde plus le photographe que l’objectif. Ce qui propose un résultat assez étrange, car le président, en ne regardant pas la France, donne l’impression de s’intéresser à un élément en particulier. Il semble ainsi attentif à ce qui l’entoure, à son interlocuteur éventuel.

Là où le bât blesse, c’est que, l’attitude générale (bras ballants et maladroits, mains relâchées, position du corps dans un mouvement peu adapté) va véhiculer une impression de mollesse générale. Ce qui est préjudiciable aux idées et valeurs que doit incarner la fonction présidentielle. Cela rejoint le slogan « un président normal« . Sauf qu’un président, il n’est pas normal ! Il ne peut l’être.

 

 

Et Macron ?

Au moment de rédiger cet article, on ne connaît rien de la future photo présidentielle. Sera-t-elle plus institutionnelle dans la bibliothèque ou bien décontractée dans les jardins ? Emmanuel Macron sera-t-il debout ou bien assis ? Quels seront les symboles mis en avant par lui et son équipe ? Et surtout, quel photographe choisira-t-il pour l’incarnation ? Autant de questions dont la réponse sera donnée dans peu de temps.

Ce qui est certain, c’est que l’expression « jupitérien » a été instillée par son entourage, dès son élection. Ce terme a été repris par tous les commentateurs politiques, toujours avides de bons mots. C’est ainsi qu’on a pu voir une forte symbolique affichée de la part d’Emmanuel Macron dès le soir de son élection. La marche solitaire à travers le Louvre tranchait avec la traversée de Paris par Jacques Chirac.

Par toutes ses attitudes depuis le 7 mai, on perçoit une volonté de restaurer l’esprit originel de la Ve République. La distance affichée à l’égard des médias, entre autres, le montre bien. Emmanuel Macron tente là d’effacer « l’hyper présidence » de Nicolas Sarkozy ou la « présidence normale » de François Hollande.

La photo présidentielle officielle devra donc incarner cette tendance.

 

 

Les photos officielles des présidents de la république ne sont pas libres de droit. Elles appartiennent à la Documentation Française.