La photographie à la chambre

 

Parler de la photographie à la chambre, oblige d’abord à préciser ce que l’on entend par chambre photographique.
Traditionnellement, et le plus souvent, on parle de formats d’un côté et de types d’appareils de l’autre. Ainsi on parle de 6×6 (moyen format) et de mono-objectif (type Hasselblad) ou bi-objectif (type Rolleiflex). Pour les chambres, c’est un peu la même chose, mais à l’envers. On parle de chambre selon la technologie, et on précise ensuite le format, si nécessaire. Pourquoi cette différence ? Parce que la spécificité de la chambre, c’est la possibilité de déplacer librement la partie avant (qui porte l’objectif et l’obturateur) et la partie arrière ( qui porte la surface sensible). Les appareils qui n’offrent pas ces possibilités « ne sont que » des moyens formats. Ça c’est pour la simplicité. Dans les faits ces derniers appareils étaient -et sont encore- le plus souvent appelés par le nom de leur constructeur : Linhof, Arca, Sinnar, Toyo , etc …

 

LES SPECIFICITES D’UNE CHAMBRE

La première spécificité tient au fait qu’une chambre est un gros mécano. Ce gros mécano est l’assemblage des éléments techniques permettant de faire une photo et d’un objectif muni d’un système de diaphragme permettant de modifier la surface de l’ouverture. Plus tard on a introduit dans cet objectif un composant permettant de fermer ou d’ouvrir le passage de la lumière pendant un temps déterminé, l’obturateur. La Rolls des obturateurs ayant été longtemps le Compur, inventé en 1910 et dont le brevet a été racheté par Carl Zeiss … dès 1911. Il était toujours produit dans les années 60 !  Tout cela était monté sur une platine verticale : la platine avant.

Objectif Schneider-Kreuznach, vue de face.
Le même objectif vue par l’arrière

 

 

Une autre platine verticale, la platine arrière, permettait de fixer la surface sensible. Elle aussi était installée en position verticale. Ces deux platines étaient, et sont toujours reliées par un soufflet en cuir noir qui crée un volume abrité de la lumière. Dans cet espace/volume protégé les rayons lumineux vont de l’objectif à la surface sensible. Ces deux surfaces sont également reliées par un élément rigide – planche munie de rails ou système de rail. (voir photo ci-dessous). Cet élément rigide permet le déplacement de la platine avant pour assurer la mise au point (voir photo ci-dessous). La réalisation précise de cette structure peut présenter des variantes. Mais le but est toujours le même : assurer la rigidité et permettre la Mise au Point.
En outre les deux platines ont pu, assez rapidement, grâce à des systèmes mécaniques réglables, se déplacer autrement. C’est à dire s’incliner et/ou glisser dans les deux plans vertical et horizontal, pour pouvoir corriger des défauts ou des inconvénients optiques, dont nous parlerons plus loin.

Chambre ARCA 20x25cm

 

 

 

LA PRATIQUE MECANIQUE : Mise en place de la chambre

La photographie avec une chambre de ce type signifie d’abord un pied photo. Un modèle de pied capable de supporter la dite chambre. Ce qui implique que l’on repère les sujets que l’on veut photographier. On ne se balade pas impunément avec un chambre et son pied photo, le nez au vent, à la recherche d’un sujet. On peut bien sûr, mais c’est déconseillé pour des raisons concrètes facilement compréhensibles…

Donc … une fois que l’on a trouvé son sujet, que l’on est parvenu à l’endroit d’où l’on peut le photographier, il ne reste plus qu’à …

  1. Choisir l’emplacement exact où l’on va installer son pied
  2. Mettre en place le pied pour qu’il soit stable et bien d’aplomb
  3. Installer la chambre sur le pied. Le plus souvent l’installation se fait sans rotule.

Parvenu(e) à ce stade on procède au cadrage et éventuellement aux réglages de bascule ou de décentrement. Ces derniers réglages impliquent très souvent d’autres réglages de compensation. Tout ce processus est relativement long, surtout lorsque l’on n’est pas encore rompu à ces pratiques. D’autant plus qu’il se fait par visualisation sur le dépoli arrière. On n’a pas trouvé mieux comme moyen de maîtrise de son cadrage. Comme l’image n’est pas redressée, il faut de l’habitude pour procéder « rapidement ». Mais la précision du cadrage est incomparable. Et l’on voit déjà la photo parce que l’on n’est pas « le nez dans la photo », on a du recul.

Une fois cette étape achevée on termine par la mesure de la lumière. Celle-ci peut se faire selon deux méthodes :

  • La mesure de la lumière incidente. C’est celle qui consiste à mesurer la lumière qui tombe sur la partie du sujet que l’on veut privilégier. Par exemple sur le visage pour un portrait. Pour une valeur ISO déterminée on choisit le diaphragme voulu et la vitesse qui en découle. A la chambre la vitesse est assez rarement l’élément déterminant. Cette méthode demande à pouvoir s’approcher du sujet (éventuellement à avoir un(e) assistant(e)).
  • La mesure de la lumière réfléchie. C’est celle qui domine actuellement. Celle qui est installée dans nos boîtiers. Le choix de la zone à privilégier est généralement plus délicat que dans la méthode précédente.

 

La photo à la chambre se pratique aussi bien en extérieur qu’en intérieur, dans des conditions de studio ou pas. En extérieur le transport le plus commode est plutôt valise à roulettes que sac d’épaule, pour des raisons de volume et de poids, mais aussi parce que ce moyen de transport offre aussi les services d’une desserte hors-sol où l’on peut poser des accessoires sans danger de les salir. Ce moyen de transport prend mieux en compte le transport des plans films.

 

 

LA PRATIQUE OPTIQUE : Réglages de la chambre

Nous avons évoqué plus haut le décentrement et la bascule. Mais à quoi cela sert-il ? Lorsque par exemple on lève le nez de l’appareil pour faire entrer le sujet, le plus souvent un monument, dans le cadre, ses lignes verticales se couchent. Très fortement lorsque la focale est courte, moins fortement lorsque celle-ci est plus longue; mais elles se couchent toujours. Aucun objectif n’est capable de corriger ce phénomène comme le fait notre cerveau. Les platines mobiles de la chambre, elles, permettent de corriger ce phénomène et d’autres encore. Voyons ce que sont ces manœuvres optiques.

Photo 1 ci-dessous : Le décentrement avant (shift) consiste à faire glisser l’axe de l’objectif perpendiculairement à l’axe longitudinal de l’appareil. Vers le haut corrige les verticales inclinées .

Photo 2 :Le décentrement latéral avant corrige la perspective dans le plan horizontal.

Photo 3 : La bascule (tilt) avant consiste à créer un angle entre l’axe de l’objectif et l’axe longitudinal de l’appareil. Vers le bas elle augmente fortement la PdC proche. Cette manœuvre oblige à refaire la MaP. Si la mise au point est faite loin toute la photo sera nette.

Photo 4 : La bascule vers la gauche ou la droite augmente fortement la PdC latérale. Comme précédemment mais sur le plan horizontal.

shift avant vertical hautshift avant horizontal droit tilt avant bastilt avant latéral gauche

NOTA : Les objectifs utilisés pour ces manœuvres doivent avoir un grand cercle image pour couvrir tout le champ. Ce sont donc des objectifs chers !

Photo de gauche ci-dessous : La bascule arrière (tilt) consiste à modifier l’angle de 90° que forme normalement le plan-film/surface sensible avec l’axe longitudinal de l’appareil. Vers le haut augmente fortement la PdC, oblige à refaire la MaP. Vers la gauche ou la droite modifie la perspective, redresse la fuyante augmente la PdC. Oblige à refaire la MaP.  Cette manipulation donne le même résultat que la tilt avant bas, mais elle est moins exigeante quant à la taille du cercle optique de l’objectif utilisé. Donc elle est globalement meilleur marché.

Photo de droite : grand étirement du soufflet pour la photomacrographie. Le rapport de grossissement augmente avec la distance entre plan focal (platine avant) et plan du film (platine arrière). Mais attention, l’image entière va vite déborder le cadre de la surface sensible !

tilt arrière vertical hautposition macro

 

 

 

 

Les deux manœuvres simultanées jouent avec la perspective, la PdC et la netteté en même temps. Elle obligent à refaire la MaP et à corriger manœuvres avant et arrière pour arriver au résultat souhaité. Et demandent de l’expérience. Ainsi le décentrement de la photo 1, s’il s’avère insuffisant, peut être remplacé par une inclinaison de contre-plongée du rail et un tilt vers le haut de l’objectif et un tilt inverse du plan film…

 

La montée en puissance du format roi, le 35mm, dans la seconde moitié du XXe siècle, a vu aussi l’apparition d’objectifs shift et tilt. Puis ils ont disparu, chers et jugés malcommodes, remplacés par les possibilités du post traitement. Mais il s’est avéré que ce dernier ne pouvait pas tout résoudre, que certaines manœuvres amenaient d’autres déformations irrécupérables.

photo originale photo corrigée en PT *

 

 

 

 

 

 

 

 

* Cette correction peut amener moins de déformations gênantes que sur la photo de droite ci-dessus. Mais elle impose systématiquement un recadrage qui réduit sérieusement l’angle de champ. On touche là les limites du Post Traitement géométrique.

 

Cliché sans correctionVerticales corrigées à la prise de vue par usage du shift **

** Vous remarquerez une légère tendance à la divergence de verticales, dues à un décentrement un poil exagéré.  Dans ce domaine, tout est dans la nuance…

 

bascule avant basse – tout est net

 

Ce qui explique la réapparition d’objectifs à malices (chez Hasselblad et autres opticiens européens) à des prix eux aussi à malices… Mais cela conforte aussi les chambres avec leurs géométries variables.

Objectif Pentax smc 3,5/28mm shift (24×36)

Cet objectif est devenu « collector ».

 

 

L’APPROCHE PHOTOGRAPHIQUE

La « raison pratique »

Elle est matérielle et découle de ce que nous avons exposé dans le paragraphe 2. C’est à dire que la dimension temporelle de la photo à la chambre est celle du temps long. Long avant de faire sa photo. Et long après, car tous les formats dépassant le MF (6×6, 6×7, 6×9) signifient la capture de l’image sur support argentique. Donc un temps long entre la prise de vue et la récupération des clichés (diapos ou négatifs) et à plus forte raison des fichiers scannés. Ce temps long nécessite de quitter les réflexes désormais dominants de l’instantanéité qui nous influencent tous. Avec une chambre il faut prendre son temps. Vraiment. Chaque photo étant conçue comme un objet unique, avec le plus grand soin. Grâce auquel on réduira au minimum le risque de s’apercevoir plusieurs jours après que le résultat est médiocre, même mauvais étant donné l’investissement.

La « raison pure »

Faire des clichés dont chacun est unique, pour lequel le niveau d’exigence est élevé, signifie forcément une approche particulière. C’est à dire une préparation en amont soignée; une grande attention portée à chaque détail du cadrage, un soin apporté à chaque élément de la composition, à l’éclairage en intérieur, à l’heure de la prise de vue en extérieur poussés au maximum. De tout cela découle un rapport autre à ses propres photos. Une sorte de rapport personnel. Dans ce rapport personnel entre un élément technique qui se prête très mal à l’estimation chiffrée et qui est très lié aux grands formats, celui du modelé. Vous aurez remarqué qu’on ne voit pratiquement ce terme artificiel ni dans les colonnes des magazines photo, ni dans les posts des forums faiblissants.

 

 

Nous sommes, que nous le voulions ou non, dans une époque de goût prononcé (naturel ou artificiel) pour les micro-contrastes, de triomphe du piqué, de la luxuriance des détails (où, dit-on, se cache le diable). Le modelé qui va avec les transitions chromatiques progressives et douces n’a qu’à bien se tenir. C’est un peu ce qu’il fait avec les chambres. Pour céder à la mode du fight (face au ringard corps à corps), nous avons les 21 (ou plus) images/seconde de certains boîtiers pro versus les 5 photos/heure d’une 20x25cm. Deux mondes qui doivent pouvoir cohabiter sans problème.

La photo à la chambre est une pratique très particulière qui ne correspond plus à l’esprit de ce début de XXIe siècle. Par toutes les particularités qui constituent sa carte d’identité, elle ne représente plus qu’un petit créneau de la photo. Pourtant ce créneau semble ne pas devoir disparaître. Grâce au caractère des images que délivrent les chambres. A leur côté irremplaçable en photographie d’architecture. Qui va de pair avec un regain de popularité des pellicules argentiques qui semble ne pas vouloir faiblir.