Plutôt que de vous proposer un article théorique sur la photographie animalière, nous avons préféré rencontrer un photographe amateur, comme vous et moi, qui pratique ce type de photographie, peut-être un peu plus que vous, certainement plus que moi.

 

Interview de Dominique F., Passionné de photographie animalière

Autrefois professeur d’Éducation Physique et Sportive, Dominique pratiquait beaucoup l’escalade et le VTT de montagne en dehors de ses activités professionnelles. Désormais retraité, il habite au nord d’Avignon, sur la rive droite du Rhône, hors agglomération.

 

V- Quand et comment as-tu commencé la photographie ?

D- J’ai acheté mon premier appareil pour faire des photos de mes gamins. Après, ça a été des photos de vacances, de voyages. Des voyages plus ou moins longs, plus ou moins exotiques.

 

V- Comment as-tu été attiré par la photo animalière ?

D- J’avais eu des expériences ponctuelles de chasse photographique, comme on disait à l’époque. Parmi d’autres types de pratique photo. Et puis les années passant, la retraite approchant, j’ai commencé à penser que j’allais avoir plus de temps, et que j’allais faire moins de sport. Parce que malgré tout on vieillit. C’est à ce moment-là, quelques années avant ma retraite, que la photo animalière est devenue pour moi une activité importante.

 

V- Comment caractériserais-tu la spécificité de la photo animalière ?

D- Par le rapport à la nature. Il faut absolument respecter la nature et les animaux. Pour pouvoir les photographier dans leurs comportements habituels. Pour cela il est nécessaire d’apprendre beaucoup de choses sur eux pour éviter de les déranger de quelque manière que ce soit. Ça passe par de l’apprentissage naturaliste, ornithologique des espèces auxquelles on s’intéresse.

 

V- Est-ce que cela nécessite un matériel particulier ?

D- Ça dépend du résultat recherché. Pour faire de la photo souvenir, un matériel classique, boîtier et objectif, est suffisant. Pour passer à la photo qui fourmille de détails, il faut passer à du matériel plus qualitatif, plus spécifique, des focales plus lumineuses et de haut de gamme. Donc pas dans une même gamme de prix.
Et concrètement, cela dépend aussi de l’espèce à photographier. Pour des photos de gros animaux (cerfs, chevreuils, biches, sangliers), dont le milieu naturel est la forêt, sous-bois et clairières, ce qui prime, c’est l’ouverture. Parce que dans ce milieu naturel les contraintes de lumière sont importantes, sauf en clairière. Mais qui peut le plus peut le moins. Ce seront des télés de type 300 f/2,8, 400 f/2,8, ou encore 200 f/2,8, ou même 70-200 f/2,8. En fait, cela dépend de ce que l’on veut faire (du portrait ou du cadrage plus large) et à quelle distance.

 

500mm camouflé monté sur boitier pro également camouflé. Les accessoires de camouflage sont conçus spécialement pour chaque modèle.

500mm camouflé monté sur boîtier pro également camouflé. Les accessoires de camouflage sont conçus spécialement pour chaque modèle.

 

V- La distance joue un rôle majeur ?

D- La distance joue un rôle important dans la qualité finale de la photo. Mais il est rarement facile de s’approcher beaucoup. Et d’ailleurs pas souhaitable si l’on veut respecter la tranquillité des animaux. Et il est toujours difficile de s’approcher très près sans déranger. Les variations de distance sont liées aux espèces et font intervenir pas mal de paramètres. Ainsi, quand on veut faire du blaireau, qui est un animal crépusculaire, voire nocturne, le problème serait plus une question de lumière que de distance. Une optique ouvrant à f:1 serait fabuleuse. Mais monstrueuse par son diamètre frontal, son volume, son poids et son prix. Les gars qui font du blaireau peuvent par exemple utiliser des flashes avec des barrières infrarouges. Ce qui implique un énorme travail de repérage préalable, du temps investi dans la recherche des traces, des crottes. À partir de là, on commence par observer les animaux eux-mêmes, puis leurs habitudes. Et enfin, à partir de tous ces éléments, on peut passer au repérage des lieux et des heures les plus propices à de bons cadrages. Tout ce travail, préalable aux affûts, permet de constituer un dictionnaire personnel des lieux, des horaires qui permettent d’avoir les meilleurs clichés, avec une bonne lumière. C’est l’expérience accumulée qui permet de savoir qu’en revenant à tel moment et en se postant à tel endroit on aura plus de chance d’avoir de bons clichés.

 

V- Est-ce que ce n’est pas de la chance qu’on fabrique ?

D- Oui, bien sûr, mais il reste un facteur chance quand même. On peut faire des affûts de 3 à 4 heures voire beaucoup plus et ne rien voir.

 

V- J’imagine qu’on ne peut pas, comme ça, quand vient l’envie, se dire : « Tiens, je vais aller faire du grand tétras ! »

D- (rire) Surtout pas du grand tétras ! C’est un oiseau qui vit en montagne, au-dessus de 2000 mètres. Donc, photographier des grands tétras, c’est monter une expédition bien préparée, prévoyant les lieux, l’itinéraire d’approche. Puis la montée finale. Je devrais plutôt dire l’ascension. Il faut préparer le matériel. Ce qui inclut les vêtements adaptés aux conditions climatiques… En outre, c’est conditionné par la connaissance de l‘espèce, de son mode de vie, par exemple de la période où l’on a le plus de chance, ou plutôt de probabilité, de les voir.

Pour tous les animaux, ce sont les périodes de reproduction. Donc les parades nuptiales, la confection des nids, les accouplements, et ensuite le nourrissage. Le nourrissage implique beaucoup d’activité, y compris pour les crépusculaires et les nocturnes. On a beaucoup plus de chances de les voir à ces moments-là, parce que les parents, les deux parents selon les espèces, font des allers et retours incessants autour du nid ou du terrier.

 

Grand Tétras à la parade

Grand Tétras à la parade

Grand Tétras - portrait

Grand Tétras – portrait

V- Donc il y a des périodes fixes plus favorables à la photo ?

D- Tout à fait. Ces périodes sont plus ou moins variables selon les espèces. Il y a des cycles naturels. Avec des moments précis. On a le même phénomène avec les migrations. Pour beaucoup d’animaux, c’est au printemps, mais pas obligatoirement. Pour les gros rapaces, c’est en décembre-janvier, les gypaètes commencent les parades à cette époque, même les couples constitués à vie font leur parade nuptiale chaque année. Les buses paradent un peu plus tard, début mars. Avec les parades il y a les chamailleries avec d’autres oiseaux, les corbeaux, les aigles, les vautours de passage…

 

V- Donc, de toute évidence, pour être un bon photographe animalier, il faut être un bon naturaliste.

D- Forcément, ne serait-ce que pour reconnaître les animaux. Je crois qu’il faut être d’un bon niveau dans chaque discipline. Il est impossible de faire de bons clichés, sauf coups de bol, sans connaître l’espèce, les mesures de préservation vis-à-vis d’elle, et les périodes d’activité. Pour les grands tétras, par exemple. Ils s’activent au lever du jour, vers 5-6 heures. Et à 10 -11 heures, c’est fini. Ils vont « se brancher » (se percher dans les branches des arbres qu’ils préfèrent, dans lesquels ils mangent). Et ils peuvent réapparaître le soir, au crépuscule, avant de retourner au dortoir. On l’appelle le « cheval des montagnes » parce qu’il n’arrête pas de marcher, marcher dans la montagne à la recherche de nourriture. Il peut franchir des dénivelés impressionnants.

 

V- Il ne vole pas ?

D- Si si, il vole, mais pour se nourrir il marche beaucoup. D’où son surnom. On retrouve ses traces, on peut voir où il va manger. Quelles baies. Dans quels arbres. Dans quels champs il va / ils vont- s’affronter pour les parades. Et autour de ces champs se cachent les poules qui assistent aux « combats » et ensuite vont retrouver les élus… Cette dernière phase est plus difficile à photographier.

 

V- Si l’on considère le côté purement photo, cela signifie un matériel adapté.

D- Au début, dans les années 2000, j’ai eu un 100-400mm, des boîtiers APS-C. J’ai cumulé tous les handicaps : objectifs à rendement moyen, mauvaises lumières, etc.

On peut avoir n’importe quel matériel, même le top du top, si on ne sait pas s’en servir, on va faire des bouses ! (rires). Même avec du matériel de moyenne gamme, on peut faire des bonnes photos, si on connaît très bien ce matos, les lieux, les moments, les lumières et comment se placer pour avoir ces lumières. Et les espèces bien sûr.

Ensuite seulement je suis monté en gamme, avec un 300 f:2,8. Puis un 500 f:4 et deux boîtiers de type pro, achetés d’occasion.
La montée en gamme est une question de choix. Quelles photos on veut faire, et à quel prix.

 

Circaete-Jean-Le-Blanc - retour de chasse

Circaete-Jean-Le-Blanc – retour de chasse

Circaete-Jean-Le-Blanc. Nourrissage

Circaete-Jean-Le-Blanc. Nourrissage

Grande Aigrette chassant.

Grande Aigrette chassant.

Grèbe et son petit.

Grèbe et son petit.

 

V- Une campagne de prises de vues s’organise comment ? Concrètement, tu vas partir en Finlande, tu as procédé comment ?

D- J’ai fait des choix ces derniers 2-3 ans. Il y a des choses que je peux faire seul, d’autres pas. Autour de chez moi, j’ai eu pendant deux ans un couple de faucons. Régulièrement j’ai des migrateurs, des huppes, des loriots, des guêpiers, des rolliers…

Les ornithos font des coches dans leurs guides sur les animaux : j’ai vu celui-ci, celui-là, etc. Les photographes-ornithos font des coches doubles : j’ai vu, j’ai photographié…

Renard en chasse

Renard en chasse

Huppe fasciée

Huppe fasciée

 

Et pour élargir le champ des coches, on regarde où il faut aller pour voir telle ou telle espèce. Mais quand on décide d’aller sur des terrains qu’on ne connaît pas, il vaut mieux prendre conseil auprès de gens qui les connaissent, des photographes qu’on rencontre, avec lesquels on échange des indications sur les lieux, avec lesquels on peut aller sur les spots. Comme les photographes de meetings aériens, de concours hippiques, de courses de voitures, etc., le font… C’est ce que je fais pour la Finlande.

Désormais, je profite de tout ce que je peux faire, autour de chez moi, comme je l’ai dit, ou plus loin en France. J’ai un camping-car, avec lequel je peux me déplacer facilement, et me loger (moins) facilement. Par exemple, du côté du mont Ventoux (rapaces), en Camargue (oiseaux aquatiques), dans les Pyrénées (coqs de bruyère). Mais je suis allé plus loin ; en Écosse où tout est somptueux, les oiseaux comme les paysages… Maintenant en Finlande, pas tout seul, pour 10 jours (hiboux, aigles, chouettes, gloutons, renards, peut-être loutres et loups…).

L’animalier est devenu une passion qui me pousse à aller chercher ailleurs ce que je ne trouve pas chez moi.

 

Cette phrase fait penser à ce que disait un autre photographe : « Les bonnes photos, il faut aller les chercher, ne pas attendre qu’elles viennent toutes seules. » J’ajouterai qu’elles ne viennent jamais toutes seules. Et c’est vrai pour tous les types de photos.

 

 

Séquence de chasse d’une chouette polaire, Finlande février 2019

Chouette polaire en chasse

Chouette polaire en chasse

Chouette lapone juste avant la plongée sur sa proie

Avant la plongée sur sa proie

Juste après. Même un boitier à l'AF de course, avec une cadence de 12 images/sec, peut se faire piéger... La photo reste superbe, mais elle est d'une autre nature (NdA).

Juste après. Même un boîtier à l’AF de course, avec une cadence de 12 images/sec, peut se faire piéger… La photo reste superbe, mais elle est d’une autre nature (NdA)

Proie capturée.

Proie capturée.

Redecollage avec sa proie

Redécollage avec sa proie

 

Petites notes techniques de base

On disait autrefois « chasse photographique » (et fusil photographique, photosniper…), on dit plutôt aujourd’hui photo animalière. C’est une évolution positive, car il ne s’agit pas de chasse, qui veut dire gibier et prédateur. Il s’agit d’observer des animaux dans leur biotope naturel.

On est là aux antipodes de la chasse bruyante, de la battue qui débusque les animaux pour les tirer. L’animalier se fait le plus discret possible. Il est l’invité de passage qui vient admirer des animaux qu’il respecte et laisse la nature dans l’état où il l’a trouvée, avec le même respect.

 

La photo animalière comporte plusieurs aspects incontournables.

Le camouflage

Le matériel photographique. Ce sont des housses de protection souples et sur mesures, de couleurs végétales et bariolées aux motifs de sous-bois. -le photographe lui-même Ce sont les vêtements, chauds et imperméables, taillés pour ne pas gêner les mouvements, à poches multiples et aux mêmes motifs végétaux, ocres, bruns, verts et jaunes.

Les abris et affûts, légers et facilement transportables, dans les mêmes teintes. Il existe des variantes flottantes, pour affûts immergés. Ces articles peuvent exister en versions automne (plus feuilles mortes) et hiver (plus blanc brouillé). On les trouve assez facilement et si on est bricoleur on le fabrique soi-même.

 

Le matériel de prise de vue

Il est très variable, comme dit plus haut. Mais il tourne toujours principalement autour de téléobjectifs plus ou moins lumineux : f : 2,8 à 2, pour les plus « courtes » focales, 200 et 300 mm. Sur un 300mm la lentille frontale est de 77 mm de diamètre pour f:4, elle passe à 165 mm pour f:2,8… Et bien sûr les téléobjectifs de plus longues focales : 400, 500, 600… dont les ouvertures sont plus de l’ordre de f:4 à 5,6.

L’utilisation de TC x1,4, x2 est courante. L’utilisation du crop en APS-C sur les boîtiers FF est possible aussi, bien sûr (avec Nikon et Pentax). De 1000 à 2000 € pour les 200 et 300 mm, le prix est multiplié par 5 quand on grimpe à 500 mm et plus. Les boîtiers adéquats sont eux aussi variés.

 

Les principales caractéristiques déterminantes sont les suivantes :

  • La qualité de la visée
  • La qualité de l’AF (rapidité, précision, suivi et anticipation, collimateurs
  • La cadence de prise de vue en AF-C -la stabilisation 3 ou 5 axes. Au-dessus de 300mm la stabilisation optique facilite la précision de la visée.

Le tarif des boîtiers va de 2000 € à plus de 6000 € pour les boîtiers pro monoblocs qui proposent les 4 critères au top ! Une paire de jumelles x10 n’est pas inutile.

 

Les trépieds

Qui dit affût, dit stabilité et longue position immobile, c’est-à-dire pied. Stable et pas trop lourd. Ce pied n’a pas besoin d’être très haut, les affûts se font rarement debout.

 

Le portage

Étant donné la taille et le poids du matériel, le portage se fait presque exclusivement par sac à dos. Il faut compter dans le matériel les accus nécessaires pour une sortie complète. Les chargeurs souvent non utilisables sur place. Et ne pas oublier boissons et nourriture. Ce qui donne rapidement une charge individuelle entre 10 et 20 kg. Le rapport charge /personne diminue légèrement pour plusieurs participants.

La photo animalière est un sport, un vrai, dans une certaine mesure un sport extrême.

 

Photos Dominique F.© (alias Gypaète barbu) Cliquer sur les photos pour les agrandir.