Ce terme de « Photographie d’illustration » est un piège aux mâchoires grandes ouvertes. Pour éviter d’y tomber, nous allons nous référer d’abord à la rigueur des définitions. « Une illustration est une représentation visuelle de nature picturale qui a pour fonction d’amplifier, de décrire ou de compléter un texte ». Nous trouvons aussi :

  • « Une illustration implique une commande a priori, c’est une affaire de graphiste, qui admet la retouche. Elle est le support d’un message ».
  • « Une image documentaire implique une publication a posteriori, c’est une affaire de photographe, qui requiert l’authenticité et exclut la retouche ».

Ces définitions sont très claires. Mais dans le même temps, elles montrent que la notion même d’image est sujette à interprétation. En effet, « a pour fonction d’amplifier, de décrire ou de compléter un texte » introduit « décrire », or décrire peut se démarquer sérieusement d’« amplifier » ou « compléter ». Nous voyons donc, dès le départ, que cette question n’est pas exempte d’interprétations possibles. Mais tel n’est pas notre propos ici. Tenons-nous-en à ce qui est clair.

Les principes de la photographie d’illustration

Il est assez aisé d’imaginer l’étendue, immense, que recouvre la photographie d’illustration. Encore plus à notre époque qu’auparavant. Toutes les photos qui sont le résultat d’une commande sont conçues pour répondre à cette commande. Et le plus généralement pour -montrer -présenter -faire connaître des produits – artisanaux, industriels, immobiliers, artistiques -, mais aussi des services – à caractère social, touristique… Tout ce qui, en langage commercial, s’appelle promouvoir. La liste pourrait s’allonger à l’infini. Nous vous épargnerons cela.

Photo corporate pour Firestone d'André Kertesz

Photo corporate pour Firestone d’André Kertesz

Photo corporate pour la US Steel de Margaret Bourke-White

Photo corporate pour la US Steel de Margaret Bourke-White

S.Verglas- Photo de produit- Bernafon

S.Verglas- Photo de produit- Bernafon

M. Desmoulin – corporate boulangerie

 

Ajoutons seulement que ces commandes peuvent être non seulement commerciales, mais également artistiques, culturelles, politiques. Dans le dernier cas, la promotion s’appelle propagande. Le distinguo entre ces derniers domaines est flou, voire artificiel. Disons simplement que dans ce cas, la photographie peut s’apparenter aux deux catégories promotion / propagande avec le curseur de proportion variant entre l’un et l’autre des deux pôles.

Photo politique (défilé du Front Populaire en 1936) d'André Kertesz

Photo politique (défilé du Front Populaire en 1936) d’André Kertesz

Photo politique (défilé militaire Urss - 1935) de Margaret Bourke-White

Photo politique (défilé militaire Urss – 1935) de Margaret Bourke-White

 

L’aspect technique de la photographie d’illustration

Quelle que soit la commande, tous les moyens d’expression, tous les éléments de la grammaire de l’image vont être utilisés. La composition, le cadrage vont être mis à contribution pour rendre l’image à livrer la plus efficace possible. La photo d’illustration va exploiter au maximum la plongée, la contre-plongée, la mise en avant du sujet – du propos par l’usage de choix judicieux du plan de netteté pour faire ressortir le sujet sur un fond flou ou au moins estompé.

De la même façon seront exploités le plus possible « les belles lumières de pays de rêve », les paysages enchanteurs de plages aux eaux bleu lagon. [La couleur bleu lagon © n’est-elle pas en elle-même une couleur de rêve, une couleur d’illustration de revue pipeul ?] Et dans les outils au service de l’illustration, n’omettons pas les ciels brouillés, les demi-teintes poétiques, le N&B nostalgique, ou pas, le jeu d’opposition du cut-out. Ici la photo publicitaire et ses canons doivent être considérés comme une des grandes branches de la photo d’illustration.

Photo d'illustration Maldives

Photo d’illustration Maldives

Photo d'illustration champêtre

Photo d’illustration champêtre

Photo d'illustration au choix

Photo d’illustration au choix

 

Une règle fondamentale dans le genre « illustration » est la lisibilité. Il faut que l’image soit aisément compréhensible. Qu’elle parle au maximum de monde possible. Pour cela elle doit renvoyer à des représentations qui parlent à tout le monde. Donc elle doit user d’images simples, claires, non équivoques. Et éviter le plus possible, l’ironie, le double sens, l’antinomie, le second degré, souvent compris comme un premier degré, avec pour effet le résultat opposé à celui recherché. Bien entendu, cette règle est générale. Ce qui signifie qu’elle admet les cas particuliers, adaptés à une communication visant des publics particuliers.

Mais si vous allez vous promener sur Internet, vous trouverez principalement des images à l’esthétique « consensuelle », aux couleurs consensuelles, aux cadrages « superbement » équilibrés et même au montage techniquement bien réalisé, mais éhonté. Si vous regardez attentivement, vous verrez dans l’œil du grand-duc la fureur d’avoir été traité de chouette…

 

Concrètement

Toute photographie peut être utilisée comme élément d’illustration. Dès qu’elle est insérée dans un texte, elle devient illustrative. Mais cette utilisation peut induire des décalages de sens malheureux si le choix de l’image est approximatif, voire maladroit. Mal choisie, une photographie d’illustration peut être contre-productive. C’est cet écueil que nous nous efforçons d’éviter dans nos articles lorsque nous décidons d’illustrer notre propos. Nous essayons, autant que faire se peut, d’éclairer, de renforcer celui-ci. Et ce n’est pas toujours facile.
La photographie d’illustration de type littéraire ou artistique est plus libre. Elle peut se permettre plus d’écarts. Elle est plus tempérée que la photo de type publicitaire. Elle peut même sembler ne pas procéder des mêmes règles. Car le rapport entre le propos du « texte » et celui de la photo peut être plus souple, moins rigoureusement logique, du moins en apparence. Pourtant il est toujours de même nature. Simplement le résultat recherché n’est pas aussi univoque.

Mais la photographie d’illustration se définit toujours par le fait que l’objet de l’illustration préexiste à la création de la photo. C’est cet objet qui fait exister la photo, du moins sa nécessité.
À l’inverse, quand les photos précédentes l’édition, elles sont documentaires. Alors, c’est le texte qui commente et non l’image qui illustre. Ou bien encore l’image existe seule, sans aucun texte explicatif. Il convient d’ajouter qu’il existe aussi une catégorie, clairement illustrative, mais pas de commande. Ce sont les images génériques que proposent les fonds d’images, où l’on peut aller faire ses courses, gratuitement ou pas. Étant donné le caractère générique de ces images (qui ne sont pas toutes des photos), il ne faut pas être trop regardant sur leur qualité…

Photo d'illustration rayon musique (libre de droit)

Photo d’illustration rayon musique (libre de droit)

Photo d'illustration générique (thème Noël) libre de droit.

Photo d’illustration générique (thème Noël) libre de droit.

Photo d'illustration rayon mobilier ou rangement ou bibliothèque (libre de droit)

Photo d’illustration rayon mobilier ou rangement ou bibliothèque (libre de droit)

 

L’Entre-Deux

Quand un photographe se donne un thème et construit série après série, ses photos sont-elles des illustrations du thème, ou bien des photos documentant ce thème ?
On peut effectivement hésiter. Un bon exemple est celui du photographe Didier Lefèvre, parti en 1986 en Afghanistan pour Médecins Sans Frontières, qui en a rapporté 130 pellicules de 36 poses (4860 photos). Ne seront publiées que 732 d’entre elles. En 2003, 2004 et 2006, 17 à 20 ans plus tard, dans les 3 volumes de la BD (bande dessinée) « Le photographe » (Aire Libre – Dupuis). Certaines photos qui montrent les dispensaires ouverts par MSF correspondent à la demande de MSF, on peut donc les considérer comme des illustrations. Mais les autres sont à l’évidence documentaires. Il a même fait une photo au 20 mm de l’endroit où il se trouvait au moment où il pensait qu’il allait mourir, pour que ses parents puissent savoir où il était mort ! Appeler ça photo d’illustration serait d’un humour macabre !

Portrait d'un enfant afghan par Didier Lefèvre (1986)

Portrait d’un enfant afghan par Didier Lefèvre (1986)

Photo de Didier Lefèvre en Afghanistan (1986) -1

Photo de Didier Lefèvre en Afghanistan (1986) -1

 

Il ressort de cet album BD-triptyque, où sont mélangées vignettes dessinées et photos, que son caractère est mixte. Que, outre les pertinentes définitions du début de l’article, ce caractère dépend également de l’usage que l’on fait des photos. À ce type d’utilisation mixte de la photographie appartient un genre qui a eu sa grande époque : le roman-photo.

Cette « grande » époque (*) a vu fleurir des tas de romans à l’eau de rose, d’un niveau graphique assez affligeant. Mais qui ont fait vivre de nombreux photographes. Ce genre a disparu pratiquement corps et âme (si l’on peut dire), vers la fin des années 60.
Et quarante à cinquante ans plus tard, alors que ces productions se sont effacées de la mémoire, on voit réapparaître le genre, sous une forme métamorphosée, avec « Le photographe » ou par exemple « Les racines de la colère » de Vincent Jarousseau (Les Arènes-2019). Cette tendance émergente est à l’évidence, plus documentaire qu’illustratrice.

Les racines de la colère - roman-photo construit à partir d'un reportage - Vincent Jarousseau

Les racines de la colère – roman-photo construit à partir d’un reportage – Vincent Jarousseau

 

Mais parallèlement, un nombre relativement important de jeunes photographes « montants » considèrent que la photographie est à tort dite objective. Ils se positionnent aux marges de la photographie reçue/conçue comme témoignant du réel et de la bande dessinée. Ils bravent les codes tacites de l’image représentant fidèlement le réel. Ils utilisent tous les moyens que donne le post traitement numérique pour sortir de l’image réaliste. Ils créent autre chose ; que l’on peut juger comme n’étant plus de la photo, mais qui n’existerait probablement pas sans la photo. Ce deux branches sont assez éloignées l’une de l’autre, mais elles mélangent les modes opératoires avec la même audace…

Photo d'Alex Majoli (Magnum)

Photo d’Alex Majoli (Magnum)

Phpto d'Alex Majoli (Magnum) sur les migrants.

Photo d’Alex Majoli (Magnum) sur les migrants.

Reprise 30 ans après d'une photo de Michel Setboun (Iran)-1

Reprise 30 ans après d’une photo de Michel Setboun (Iran) -1

Reprise 30 ans après d'une photo de Michel Setboun (Iran)-2

Reprise 30 ans après d’une photo de Michel Setboun (Iran)-2

 

Ce qui nous semble évident, c’est qu’il n’y a aucune hiérarchie entre les photos d’illustration et les photos documentaires… et les photos de création. Ce sont simplement trois types différents de photos qui répondent à des buts, ou cherchent à obtenir des résultats différents. Par des voies différentes. En fait il n’y que deux vrais types différents de photos : les bonnes et les autres…

 

(*) Cette « grande » époque est celle de l’après-guerre, des années cinquante et des 30 glorieuses… et de la guerre froide. Elle correspond à l’époque des « illustrés » (ou comics) à bon marché, dont étaient remplis les kiosques à journaux.