Dans l’expression « la photographie humaniste », le mot le plus important est bien sûr « humaniste ». C’est ce mot qui définit, qui circonscrit, le domaine photographique concerné. Et qui dit « humaniste », dit bien sûr « humain ».

La photographie humaniste est un domaine où l’Homme (avec un « H » majuscule, puisque, s’agissant du genre humain, les femmes sont bien entendu partie intégrante – et primordiale – de ce qu’est l’humanité) est au centre des préoccupations des photographes.

Ainsi, quand on fait une photo de famille, à l’occasion d’une fête, d’un anniversaire ou même d’évènements moins réjouissants, on fait de la photo « de type humaniste » sans y penser et même sans le savoir.

Le domaine est si étendu, et ses adeptes si nombreux, qu’il serait utopique d’être exhaustif sur un tel sujet. Contentons-nous de notions essentielles !

 

Les origines de la photo humaniste

Oui, j’ai écrit ci-dessus « de type humaniste », car ce qui nous intéresse ici, ce n’est pas tellement l’anniversaire de Papy ou du petit dernier – choses intéressantes par ailleurs, bien sûr ! – mais plutôt le mouvement photographique qui a pris naissance, en France, dans les années 1930. En France, et plus précisément dans les quartiers populaires de Paris et de sa banlieue.

Si, par ailleurs, on observe l’évolution de ce mouvement, on note que sa « période de gloire », celle où son importance a été la plus grande, se situe entre la fin de la 2ème Guerre Mondiale et les années 1960. Et il existe des explications à cet état de fait.

Cette période est celle de grandes difficultés pour les populations ayant vécu les évènements tragiques de la période 1939-1945. Les premières années suivantes ont été celles des privations, des tickets de rationnement : tout l’appareil de production avait été détruit, l’agriculture elle-même avait subi l’impact des destructions (bombardements, campagnes saccagées, …), les pertes humaines considérables n’arrangeant pas, bien sûr, une situation déjà dramatique.

Pour autant, si le mouvement humaniste a fortement pris corps au cours de la période citée, il n’est pas douteux que, dès lors qu’ils photographiaient leur prochain, les premiers photographes ont aussi, en quelque sorte et sans le savoir, été des précurseurs de ce mouvement. Cependant, notre propos n’est pas là.

 

Pourquoi est-elle considérée comme étant d’origine française ?

La raison principale, c’est probablement le nombre – et la qualité – des photographes français qui ont œuvré dans ce domaine.

Trouve-t-on plus célèbres que Robert Doisneau, Henri Cartier-Bresson, Willy Ronis, Edouard Boubat ou encore, plus près de nous, Marc Riboud ? Ces photographes ne sont que des exemples, il en existe bien d’autres, bien entendu ! Mais quels exemples !

Autre élément en faveur de cette « paternité » : d’innombrables photos ont été prises, à l’époque, à Paris et dans sa proche banlieue. Par exemple, le célèbre « Baiser de l’hôtel de ville » de Doisneau. Et certaines ont eu un retentissement mondial.

 

L’environnement de la photographie humaniste

Par « environnement », nous n’entendons pas les lieux dans lesquels elle s’exerce, mais plutôt son contexte et ses imbrications avec d’autres activités.

Ainsi, son essor est allé de pair avec celui de la presse illustrée. Initialement, la presse ne publiait que du texte. L’avènement des dessinateurs, illustrateurs et caricaturistes avait ensuite engendré une certaine modernisation de cette presse.

La photo est ensuite venue, avec tout son réalisme parfois, faire évoluer cette manière d’illustrer les propos des journalistes. Et cela a été facilité par la miniaturisation des appareils photo : on pouvait ne plus transporter de lourdes chambres, mais se satisfaire d’appareils bien plus petits, plus légers et, par certains côtés, plus performants. Pas obligatoirement en termes de qualité d’image, mais plutôt en termes de technique de gestion de la lumière, des supports, etc…

 

La « mission » des tenants de la photographie humaniste

Dans cette période de reconstruction, en France, mais pas seulement, de nombreux photographes ont voulu être les témoins des difficultés rencontrées par les populations. L’application du Plan Marshall et, plus généralement, l’aide apportée par les Etats-Unis, n’étaient pas étrangers à cette reconstruction. Si les difficultés ont été montrées de façon prioritaire, les photographes dits « humanistes » n’ont pas pour autant oublié les victoires économiques remportées et des joies et bonheurs de la vie.

La guerre étant finie, le soulagement que cela engendrait, devait être montré et ainsi donner espoir à celles et ceux qui n’en profitaient pas encore. Les humanistes apparaissent ainsi comme des témoins crédibles et précieux de cette période de reconstruction.

 

Les caractéristiques de la photographie humaniste

C’est bien sûr, en premier lieu, la place donnée à l’humain. Dans cet ordre d’idée, on peut estimer que la photo de rue peut être considérée comme faisant partie de la photographie humaniste. Au moins dans la mesure où elle fait la part belle aux humains. Mais l’environnement a aussi son importance. Ainsi, les lieux de travail ou de loisirs, faits par des humains pour des humains, entrent parfaitement dans le cadre de la photo humaniste. Le réalisme des lieux et des situations ne fait toutefois pas obstacle à la poésie des situations, pas davantage à l’esthétique.

De fait, l’un ne va pas sans l’autre : photographier un humain seul, c’est en quelque sorte faire du portrait. Photographier son environnement seul s’assimile facilement à de la photographie de paysage, fût-ce du paysage urbain. La photo humaniste « exige » quasiment de saisir l’humain dans son environnement. Et non pas en pose, bien sûr, mais dans l’exercice de son activité, quelle qu’elle soit, professionnelle, bien sûr, mais aussi de loisirs. Cela dit, on trouve aussi dans le mouvement humaniste nombre de photos où la présence de l’humain n’est que suggérée.

 

Les lieux de prédilection de la photographie humaniste

La photographie humaniste, c’est la rue, indéniablement. Pas n’importe quelle rue. On peut faire certes des images humanistes sur les grandes artères des grandes villes. Toutefois, ce sont rarement des lieux d’exercice d’activités visés par la photo humaniste. Notre photo de titre en est cependant un contre-exemple flagrant. La photographie humaniste privilégie les ruelles sombres, les quartiers les plus populaires, voire parfois les bas-fonds. En bref, des lieux « basiques » comme on le dit aujourd’hui, ne possédant pas l’esthétique des beaux quartiers. Mais avec tout le charme de la simplicité, de la modestie tant des lieux que des personnes y vivant. Une forme de compensation, en quelque sorte !

 

Quelques grands représentants de la photographie humaniste

La photographie humaniste est, sans aucun doute, un domaine largement pratiqué. Les photographes humanistes sont donc (ou ont été) extrêmement nombreux, tant en France que dans les autres pays. Il serait très présomptueux de prétendre les citer tous. Quelques grands noms ont cependant marqué l’histoire du mouvement.

Quelques photographes humanistes français

On considère généralement comme étant à la base du mouvement humaniste trois très grands photographes :

  • Henri Cartier-Bresson (1908-2004)
  • Robert Doisneau (1912-1994)
  • Willy Ronis (1910-2009)

Chacun d’eux pourrait faire l’objet d’ouvrages en plusieurs volumes. Telle n’est pas notre intention.

 

Henri Cartier-Bresson

(souvent surnommé « HCB ») est unanimement apprécié – et reconnu – pour la précision de ses compositions. Ses photos n’étaient jamais recadrées lors du tirage, chose aujourd’hui plutôt rare en photographie numérique ! C’était un adepte de la composition selon « le nombre d’Or ». Une fondation à son nom a été créée un an avant sa mort. Elle a ses locaux à Paris (75003), 79, rue des Archives. Attention cependant à ne pas la confondre avec la Fondation Cartier pour l’Art Contemporain qui, elle, est située 261 Boulevard Raspail (75014 Paris).

Les images de Cartier-Bresson sont protégées par des droits d’auteur. Dès lors, nos lecteurs sont invités, si cela leur est possible, à aller les admirer dans les locaux de sa Fondation. C’est aussi le cas des photos de la plupart des photographes cités. Rappelons, par ailleurs, que « HCB » est l’un des fondateurs de l’Agence Magnum Photo.

 

Robert Doisneau

est célèbre pour son fameux « Baiser de l’Hôtel de Ville ». Mais ce serait très réducteur de limiter son œuvre à cette seule photographie.

Après avoir été photographe industriel puis photographe illustrateur, il rejoint en 1946 l’agence de photographie « RAPHO » fondée par Charles Rado et produit de nombreux reportages sur la vie parisienne. Il a ainsi parcouru la ville, marquant son intérêt pour les personnes et en particulier les artisans, les gamins des rues et, bien sûr, les amoureux.

En 1947, il rejoint le « Groupe des XV » auquel appartiendra aussi Willy Ronis (voir ci-après). De très nombreux prix ont récompensé son talent photographique. Il est encore exposé dans le monde entier.

 

Willy Ronis

a été très impressionné par les travaux photographiques de Brassaï (et aussi d’autres photographes), qui lui ouvraient un horizon bien différent de ceux de son père, photographe de studio. Dès 1936, il photographie les manifestations ouvrières, les mouvements de foule et aussi les fêtes populaires. Pendant la 2ème Guerre Mondiale, il « s’exile » dans le sud de la France. C’est bien sûr pour échapper aux persécutions et il abandonne provisoirement la photographie pour exercer d’autres métiers lui permettant de vivre. Lui aussi rejoint l’agence Rapho, en 1946 », puis, au début des années 50, le Groupe des XV qui disparaîtra en 1957. Son style est empreint d’une certaine tendresse qu’il parvient à conjuguer avec une évidente joie de vivre.

Contrairement à Doisneau qui savait patienter pour guetter le « bon moment », Ronis se situe davantage dans l’instantanéité. Ses images sont parfois le fruit d’un heureux hasard qu’il avait le talent de saisir avec promptitude.

Rappelons qu’il est actuellement exposé au Pavillon Carré de Baudoin jusqu’au 2 janvier 2019.

 

D’autres encore

Beaucoup d’autres noms célèbres mériteraient que l’on s’y attarde, et pas seulement dans le cadre d’un article.

Tel est le cas, par exemple de Sabine Weiss, rencontrée récemment par l’auteur de ces lignes, qui joint à un talent hors normes une gentillesse et une accessibilité confondantes. Cela démontre, s’il en était besoin, son intérêt et sa propension pour l’humain. Née suisse en 1924, elle fut naturalisée française en 1995.  Dans les années 1950, Doisneau la fait entrer à l’agence Rapho. Charles Rado, fondateur de ladite agence, promeut alors son travail , notamment aux USA où elle atteindra une notoriété plus importante qu’en France.

Comme Ronis, son regard dénote une certaine tendresse alliée à un évident sens de la composition. En outre sa manière de gérer la lumière dans ses photos est une des plus remarquables qui soient. Elle est, sans aucun doute, la dernière représentante du mouvement photographique humaniste authentique, tel qu’il a pris son essor dans les années 1950.

Sabine Weiss - Juin 2018

Sabine Weiss – Juin 2018

 

Citons encore :

  • Izis, d’origine lituanienne, (Izraël Biderman, « lituanisé » en Israëlis Bidermanas,  – 1911-1980),
  • Edouard Boubat (1923-1999), bien sûr, l’un des plus grands,
  • Yvette Troispoux (1914-2007),
  • Marc Riboud récemment disparu (en 2016).

Mention doit être faite aussi (surtout ?) de Janine Niepce (parente éloignée de Nicéphore) dont l’engagement intelligent pour la cause féminine doit être particulièrement souligné.

 

Grands photographes humanistes du Monde

Il en existe de nombreux autres, mais nous avons décidé d’en retenir quatre. Ce choix est parfaitement arbitraire, et correspond davantage à des goûts personnels qu’à la pure objectivité.

David Goldblatt

D’origine lituanienne, David Goldblatt (29-11-1930 / 25-06-2018) est probablement un des plus grands représentants de la photographie africaine, et plus précisément sud-africaine. On ne l’associe pas d’emblée au mouvement humaniste pur étant donné qu’il était très jeune – y compris en photographie – quand ce mouvement est né. Mais comment qualifier autrement que par le mot « humaniste » sa pratique photo ? N’a-t-il pas obtenu, en 2009, le prix Henri-Cartier-Bresson ? Goldblatt a été un témoin privilégié de l’évolution de son pays au cours de la période de l’apartheid, photographiant tous les sud-africains, aussi bien blancs que noirs, dans leurs activités quotidiennes.

David Goldblatt - Vendeurs de rue

David Goldblatt – Vendeurs de rue

On Eloff Street David Goldblatt 1967

On Eloff Street David Goldblatt 1967

En début d’année, nous avons pu le rencontrer lors de l’inauguration d’une exposition au Centre Pompidou, et nous ne pouvions alors pas prévoir que ce grand photographe nous quitterait 4 mois plus tard.

David Goldblatt - Février 2018

David Goldblatt – Février 2018

 

Henriette Grindat (1923-1986)

De nationalité Suisse, elle a exercé à Paris à partir de 1949, puis est retournée dans son pays et sa ville de Lausanne. Il n’était pas facile pour une femme, à cette époque, d’exister dans le monde très masculinisé de la photo. Henriette Grindat, fidèle en cela à l’idéal de la photo humaniste, portait un regard tendre et attentif sur les êtres qu’elle photographiait. Elle est également connue en tant que portraitiste.

 

Dorothea Lange (1895-1965)

Ce sont probablement ses photos prises au cours de la « Grande dépression » (autrement dit la crise économique des années 1930) qui lui ont valu de se faire connaître. Cette mission de photojournalisme lui avait été assignée par la FSA (Farm Security Administration). L’objectif était de rendre compte des effets de la crise sur les populations américaines, et notamment les plus fragiles. Ses photos rencontrent un grand succès. Dorothea Lange travaille ensuite pour d’autres organismes administratifs américains, tout comme d’autres grands photographes comme Walker Evans. Si ses images rendent bien compte de la situation dramatique de bien des populations, leur caractère artistique ne sera reconnu que plus tard.

Nombre de ses photos sont actuellement exposées à Paris, Salle du Jeu de Paume.

 

Vivian Maier (1926-2009)

La particularité de cette grande photographe de rue, d’ascendance française par sa mère (née Marie Jaussaud), c’est que son œuvre n’a été découverte qu’après sa mort. La photo n’était pas du tout son métier : elle était nourrice et gouvernante à domicile. C’est pendant ses moments de liberté qu’elle photographiait ses contemporains.

A la fin de sa vie, à partir de 2008, plusieurs dizaines de milliers de négatifs ont ainsi été découverts, achetés puis revendus sur eBay avant même que l’on ait pris conscience de leur valeur photographique réelle. Pour une grande partie d’entre eux, Vivian Maier elle-même n’en a jamais vu les tirages : ses ressources ne lui permettaient pas de tout faire développer et tirer.

Alors certes, on peut considérer que la photographie de rue n’est pas directement reliée à la photographie humaniste. Mais notre avis est qu’elle en est souvent très proche et qu’en photographiant les gens de la rue, Vivian Maier a incontestablement fait œuvre humaniste.

 

La photographie humaniste, en tant que mouvement officiellement reconnu, a vécu. Mais cette pratique demeure et, encore aujourd’hui, les images de beaucoup d’excellents photographes, et notamment photographes de rue, pourraient être facilement rattachées au mouvement humaniste sans inciter ses fondateurs à se retourner dans leurs tombes.

 

 

Nota : la photo de titre, prise à Moscou en 1961, est de Sabine Weiss.