La préservation de la photographie

La préservation de la photographie, en tant qu’objet culturel, c’est de cela qu’il est question. Coupons le débat avant même qu’il ne puisse émerger, la photographie fait partie de la culture, au même titre que la peinture, la sculpture ou la musique. Certes, toutes les photos qui peuvent exister ne font sans doute pas partie de la culture, au sens élitiste. Comme les photos d’identité, les différents selfies en train de ne pas faire grand-chose, ou les photos de son chat. Quoique, car même s’il est vrai que faire des photos est devenu extrêmement banal à l’heure où les smartphones pullulent dans le monde, les selfies et autres reflètent pleinement la société dans laquelle on évolue. Dès lors, ils feraient partie de la culture. Des questions qui mériteraient sans doute plus de place.

La photographie doit être considérée comme une œuvre d’art ou comme objet de culture. À ce titre, il convient de mettre en place tous les moyens permettant de la préserver.

 

La photo, mémoire culturelle

Les photos sont des mémoires, d’inestimables témoignages de ce qui est passé ou de ce qui a existé. Que les photographies soient d’usage privé ou du domaine artistique, il y a nécessité de les préserver de l’usure du temps et de les archiver afin de les exploiter. Ce souci de préservation est d’autant plus justifié pour la photographie qu’elle est devenue, malgré sa courte histoire, l’un des vecteurs culturels des plus répandus.

Même retouchées (comme les fameuses photos où des personnages ont mystérieusement disparu), elles reflètent un morceau d’histoire. Comme, par exemple, des photos soviétiques officielles où, après sa disgrâce, ont été supprimées toutes traces de Trotsky. L’histoire revisitée. Encore un grand moment dans la culture.

 

L’évolution de la photographie présidentielle grâce à l’archivage dans des fonds documentaires
[de gauche à droite] Adolphe Thiers (1871-1873) - Jules Grévy (1879-1887) - Félix Faure (1895-1899) - Armand Fallières (1906-1913) - Albert Lebrun (1932-1940) - Charles de Gaulle (1958-1969) - François Mitterand (1981-1995) - Jacques Chirac (1995-2007)
[de gauche à droite] Adolphe Thiers (1871-1873) – Jules Grévy (1879-1887) – Félix Faure (1895-1899) – Armand Fallières (1906-1913) – Albert Lebrun (1932-1940) – Charles de Gaulle (1958-1969) – François Mitterand (1981-1995) – Jacques Chirac (1995-2007)

 

Ainsi, c’est grâce aux archives que l’on dispose, depuis 1871 et Adolphe Thiers, des photographies de tous nos présidents de la République. Il s’agit bien là d’importants pans de la mémoire collective.

 

Concomitance entre début de la photographie et préservation des fonds

C’est dans la période des années 1820 que l’on peut situer les débuts de photographie. On ne va pas refaire l’histoire pour savoir qui de Niepce, Daguerre ou un autre est l’inventeur originel. Cela n’a que peu d’importance ici. Ce qui compte c’est que la photographie est née. Environ 30 ans plus tard, en 1851, va démarrer le concept de la préservation des fonds photographiques.

 

1851 et la mission héliographie

Cette année-là, les monuments historiques lancent la mission héliographique, dans le but d’inventorier, sous forme d’images, 175 édifices du patrimoine historique national. Comme ce travail considérable devait être pérenne, des processus de conservation et d’archivage ont été mis en place. Un tel travail devait pouvoir être exploité dans le temps !

Première photographie du château de Chaumont sur Loire
Première photographie du château de Chaumont-sur-Loire (© MAP) – On notera le détail amusant en bas de la tour à droite.

 

Depuis, la médiathèque de l’architecture et du patrimoine (la MAP) n’a cessé d’augmenter son fonds photographique. Elle a, par exemple, acheté le fonds de l’atelier Nadar ou encore accueilli le legs de Willy Ronis à l’État français. Leurs sites (internet ou physique) sont assez incontournables. Ils mènent une vraie politique de conservation, d’identification et de valorisation des œuvres.

 

Augmenter la collecte des images

Aujourd’hui, la MAP détiendrait environ 15 millions de négatifs et 4 millions de tirages d’origine diverse, des Studio Harcourt au Touring Club de France. Des témoignages inestimables qui permettent d’éclairer le travail de photographes et l’évolution de notre société.

Elle n’est pas la seule à effectuer ce travail de mémoire. D’autres établissements publics sont aussi de la partie. Il y a par exemple le CNAP (le Centre National des Arts plastiques) qui, depuis 1971, assure la gestion du patrimoine contemporain national. Les Fonds régionaux d’art contemporain (FRAC), créés en 1982, sont aussi de la partie. 

Les établissements publics ne sont pas les seuls à s’occuper des fonds photographiques. Dans le privé cela s’active également, essentiellement au travers de fondations dédiées à la photographie ou à l’art de manière générale. Comme les fondations Cartier, Cartier-Bresson, Yves Rocher, HSBC et tant d’autres.

 

De nombreux défis

La préservation des fonds photographiques est donc une affaire presque aussi ancienne que la photographie. Et ce domaine n’est pas une mince affaire, car si au départ le processus de transfert d’une image sur papier (ou sur verre) était complexe, limitant ainsi le nombre d’éléments, rapidement les procédés se sont améliorés. La volumétrie de photos s’est rapidement envolée, augmentant les problématiques d’archivage. Et ne parlons pas de l’arrivée du numérique qui a démultiplié considérablement le nombre de documents disponibles.

Ce qui n’a pas manqué de soulever de nombreuses interrogations liées à la conservation des photographies. Mais pas que, puisqu’il existe aussi des questions sur l’archivage et l’exploitation des fonds photographiques.

 

De la conservation des photos

La préservation des photos passe par leur conservation, qui est sans doute l’une des deux premières difficultés pour les organismes. Avec l’inventaire. La raison en est simple, les supports, divers et nombreux, étant fragiles, même les fichiers numériques. Et comme il n’est pas possible de conserver de la même manière des planches de verre, des négatifs, les tirages papier et les fichiers numériques, des politiques et des pratiques différentes devront donc être mises en œuvre.

 

Les fichiers numériques, théoriquement la conservation la plus simple

Commençons par le plus simple, les fichiers numériques. Leur conservation s’effectuera sur des supports informatiques, la plupart du temps des baies de disques durs de grandes capacités. Pour ces raisons, les supports comme la disquette (sic) ou les clés USB et autres cartes mémoires sont à éviter.

Baie de disques durs pour particulier
Baie de disques durs pour particulier
Baie de disque professionnelle
Baie de disques durs professionnelle

 

Que va-t-on stocker ?

De manière simple, des fichiers informatiques. Qui seront essentiellement de 2 types :

  • Les fichiers « images »
    • Des fichiers au format JPEG, TIFF, JPEG2000, PNG, HEIF ou encore WebP qui sont des images pleines et entières
    • Des fichiers RAW (un RAW n’est pas une image, au contraire d’un JPEG). De manière simple, c’est un enregistrement des données brutes du capteur, avec peu de modifications informatiques. Pour obtenir une image à partir de ce fichier, il faudra effectuer une série de traitements. Ces traitements peuvent être appliqués soit directement dans l’appareil photo, soit plus tard, au travers de logiciels spécialisés sur un ordinateur). Toutes les instructions permettant l’interprétation en image d’un fichier RAW sont inscrites dans un fichier XML qui peut être enregistré dans le conteneur RAW (format DNG) ou à côté (pour les formats PEF, CR2, NEF, etc.).
  • Les fichiers de description de l’image, qui contiennent des métadonnées comme des infos complémentaires fournies par le documentaliste. Les possibilités sont nombreuses.

 

Stockage, sauvegarde et redondance

Le seul moyen de garantir la pérennité de ces données passera par la mise en place de procédures de stockage sauvegardé, de redondances et de sites distants. Ce sont purement des problèmes informatiques tels que les connaissent de très nombreuses sociétés. Et, d’une manière plus générale, tous les utilisateurs de l’informatique (particuliers, organismes divers, sociétés commerciales ou non, administrations, etc.).

 

Les supports analogiques à l’épreuve du temps

Par contre, pour les fonds analogiques, le problème de la conservation sera différent. Les dépôts dans lesquels les photographies seront entreposées doivent répondre à des conditions de stockage strictes. Déjà, l’environnement doit être sans humidité, avec un taux d’hygrométrie inférieur à 25 %. Évidemment la ventilation doit être suffisante, car il convient d’éviter toute possibilité de laisser les moisissures se former et se développer. Ensuite l’environnement doit être exempt de sources de chaleur directe comme le soleil, les lampes halogènes et autres convecteurs.

Petit inventaire non exhaustif des supports photographiques possibles
  • Le Daguerréotype est un procédé permettant de produire une image sans négatif sur une surface d’argent. Le procédé évoluera plus tard sur des supports en verre.
Daguerréotype de Honoré de Balzac
Daguerréotype de Honoré de Balzac
Planche contact (Sacha Guitry)
Planche contact (Sacha Guitry)
  • La planche contact est une matrice de vignettes sur papier, issue du transfert sur papier des négatifs. De nombreux photographes utilisent les planches contacts pour effectuer leur choix et indiquer les premières caractéristiques de tirage.
  • Il existe plusieurs types de tirage. Le « tirage papier de lecture » est une épreuve réalisée en vue d’arrêter les différentes caractéristiques souhaitées pour le tirage définitif. Le « tirage de collection » ou « d’exposition » est un tirage original réalisé en vue de leur vente ou de leur exposition. Quant au « tirage de presse », il s’agit d’édition en série obtenue via un procédé photomécanique, sous le contrôle du photographe.
  • On parlera de retirage quand le tirage est réalisé sans le contrôle de l’auteur, parfois même sans son accord, à partir du négatif original.
  • Les fichiers numériques peuvent être de type JPEG (image photo numérique, déjà interprétée et modifiée par le boîtier, selon des critères propres au constructeur) ou de type RAW (données brutes issues du capteur, nécessitant un post traitement informatique).

 

Sur la gestion des fonds

Quelques mots sur la gestion de tous ces clichés, sujet déjà abordé dans le passé. Nous ne changerons pas d’avis, il vaut mieux cataloguer ses images afin de pouvoir les retrouver. Côté grand public, cela passera par des albums photos et autres boîtes à chaussures pour les photographies analogiques. Pour la photo numérique, ce sera des solutions basées sur des catalogueurs d’images (Adobe Lightroom, ACDSee et autres).

Évidemment, ces solutions ne sont pas toujours en phase avec des besoins professionnels. Ce seront les DAM, ou logiciels Digital Asset Management, capables de gérer tout type de ressources numériques comme les images fixes, images animées, enregistrements sonores et autres documents multimédias. Ils vont être capables de recouvrir des besoins comme l’alimentation, l’annotation, le classement, le stockage et la recherche. Des catalogueurs comme pour les particuliers, mais plus puissants, collaboratifs et capables de gérer plus centaines de milliers de documents. Voire plusieurs millions.

Les DAM, comme les logiciels plus grand public, utilisent l’indexation de différentes informations comme les métadonnées, les données EXIF, IPTC, XMP ou ID3, le contenu (recherche full text, détection de visage/de lieux et de contenus similaires), et tous les tags renseignés par vous ou le documentaliste.

 

Évaluer les clichés d’un fonds photographique

Évaluer… quoi ?

L’état physique

Quand on parle d’évaluer, on pense très souvent à l’évaluation de l’état physique des divers documents. Et se demander si une restauration ne sera pas nécessaire. Si l’état est préoccupant, il conviendra de s’interroger sur la façon dont il faudra opérer, en pensant aux intentions d’origines de l’auteur.

Atelier de restauration d'images photographiques
Atelier de restauration d’images photographiques

 

Mais peut-on restaurer une photo ? D’une certaine manière, l’approche est similaire à celle utilisée pour le tableaux. Avec des différences. Par exemple, comment faire pour des photos dont le papier utilisé à l’époque pour le tirage a viré, avec de très jolis tons roses ? Devra-t-on effectuer un nouveau tirage tout en conservant celui effectué par l’auteur initialement ?

 

L’intérêt

Mais évaluer un fonds photographique, c’est apprécier aussi son intérêt. Pour cela, la personne en charge devra recenser tous les éléments qui sont en relation avec chaque cliché. C’est-à-dire qu’il va devoir rechercher toutes les informations qui sont liées aux photographies avant de pouvoir les mettre en perspective par rapport à l’histoire nationale ou locale, à l’histoire de la photographie, à l’histoire des techniques ou par rapport aux autres collections de l’institution. Il va donc falloir rechercher tous les éléments permettant d’identifier les photographies.

Un travail d’enquêteur afin de collectionner les données qui serviront à identifier et comprendre le cliché dans un tableau d’ensemble.

 

Identifier les données des images

Ce travail permettra aussi d’identifier le producteur du fonds (administration, artiste, collectionneur, éditeur, photographe professionnel, etc.) et l’authentification du ou des auteurs (par la signature des photos par exemple).

Petit aparté justement sur la notion de l’auteur. Si la question était posée, la première réponse obtenue sera très certainement « ben, celui qui pris la photo. Quel idiot poserait une telle question ? »

Pourtant, il peut exister plusieurs auteurs d’une photo. Le premier sera le photographe, celui qui a pris le cliché. Mais à ce moment-là, le cliché n’existe que sur la pellicule (en cas de photo argentique) ou sur carte mémoire (pour la photo numérique) et qu’il convient de développer pour obtenir une image (je pars du principe qu’en numérique, les prises de vue s’effectuent en RAW et non en JPEG où l’interprétation est laissée au boîtier photo). La personne en charge du post-traitement est souvent appelée tireur. Il est celui qui transforme, selon les directives du photographe, le cliché qui se trouve sous format argentique (positif ou négatif) ou numérique (d’origine RAW essentiellement) en une image papier ou numérique.

 

Photographe et tireur

Souvent, photographe et tireur sont la même personne. Il arrive que ce ne soit pas le cas, comme pour Sebastião Salgado qui prend les clichés, mais qui confie toujours le tirage à des personnes qui agiront en fonction de ses choix. La plupart du temps, ce ou ces derniers restent des inconnus. Mais se pose alors la question légitime de l’auteur de la photo. Est-ce le premier, celui qui prend la photo et donne ses directives de traitement, ou le deuxième qui est responsable du résultat final ?

Pour complexifier le propos, dans ce cas, ne doit-on pas également mettre en avant tous les tireurs, le tireur originel, mais aussi ceux qui se sont occupés des retirages par la suite ? La question est plus complexe qu’il n’y paraît. A minima, ces informations devront être tracées.

 

Identifier les supports et savoir quoi conserver

Comme évoqué dans la première partie, il peut exister plusieurs médias pour un même artefact. Cela vaut pour les tirages papier (planche contact, tirage papier de lecture, tirage d’exposition, etc.) ou pour les fichiers numériques. Ce qui a pour conséquence d’augmenter les besoins de stockage. Dans le cadre de l’évaluation, le responsable devra répondre à la question « quoi conserver ? » et déterminer le cliché originel.

Ces interrogations ne sont pas anodines, car, si certains supports semblent indispensables (comme le négatif/film positif et le tirage original), d’autres le sont peut-être moins. Ce travail permettra de savoir quoi conserver.

 

Avant de pouvoir exploiter

Mais que serait un fonds photographique si on n’avait pas la possibilité de l’exploiter ?

 

Les ayants droit

Évidemment, pour ce faire, il conviendra d’obtenir une autorisation d’exploitation auprès des ayants droit. En France, le photographe est titulaire du droit d’auteur de ses photos pour peu qu’elles soient originales (concept qui fait beaucoup débat dans les prétoires !). Si l’originalité est reconnue, l’auteur alors disposera « d’un droit de propriété incorporelle exclusif et opposable à tous » (article L 111-1 du code de la propriété intellectuelle).

William Klein lors de l’inauguration de l’exposition (© Micaz)

 

Les services, nouvel eldorado

La valorisation pourra s’effectuer sous la forme de services à proposer. Cela ira de la diffusion en ligne aux expositions en passant par l’édition de livres, de posters ou de tirages individuels. Les services à proposer sont nombreux, surtout depuis l’avènement d’internet. On peut désormais, de manière plus simple, proposer des offres différenciées selon le public que l’on souhaite atteindre. Ce qui sera proposé pour les chercheurs ne sera pas identique à ce qui sera proposé à des collégiens.

Quelques livres de photographies, autre moyen de valoriser une œuvre
Quelques livres de photographies, autre moyen de valoriser une œuvre

 

Souvent une dimension économique va pouvoir être envisagée, car l’entretien de ces fonds coûte cher. Il existe des coûts liés à la documentation, à l’indexation, à la numérisation, à la gestion des droits d’auteurs. Il ne faut pas l’oublier.

 

 

La préservation du patrimoine photographique est une mission importante et coûteuse. Sans elle, ce serait des pans entiers, parfois importants de notre vie, de notre culture qui disparaîtraient totalement. Car ils sont les reflets de temps anciens aujourd’hui disparus. Le Paris qu’a (ont) photographié Atget, Ronis, Doisneau … dans les années 50-60 n’existe plus, hormis justement dans ses témoignages photographiques.

Mais ces témoignages papier sont fragiles. Aussi, il est tentant de les numériser. Une voie pas aussi simple qu’il y paraît…