La street photography est l’appellation tendance de ce qui se nommait auparavant photographie de rue. C’est à dire ce qu’ont beaucoup pratiqué les européens comme Henri Cartier-Bresson, Doisneau, Brassaï, Koudelka… les américains comme Paul Strand, Robert Franck, Walker Evans, Gary Winogrand, Vivian Mayer… Nous avons d’ailleurs hérité l’appellation de ces derniers.

On peut voir la street sous 2 angles: un aspect tendance ou un aspect hommage à la photographie humaniste.

La première façon de voir les choses serait négative, réductrice, la seconde positive et peut-être un peu idéaliste.

Singer la photo humaniste est voué à l’échec, un regard ne se reproduit pas. Vouloir «faire comme» conduit presque forcément à «faire comme si», à faire semblant. Vouloir revenir à la photo humaniste et la faire revivre est une belle attitude.

Mais le monde dans lequel nous vivons n’est plus celui des années 30-50. Le monde que nous voyons n’est plus le même.

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Le petit porteur de bidon de lait de Doisneau n’existe plus.

 

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Le petit porteur de bouteilles d’Henri Cartier-Bresson n’existe plus non plus.

 

Le regard que nous portons sur le monde n’est plus le même, nous voyons en couleurs. Nous voyons en Mégapixels. Nous voyons en prévoyant le Post-Traitement. Nous voyons en superpiqué. On n’échappe pas à cette vision là.

Mais surtout le monde ne voit plus les photographes de la même façon. Les paparazzis sont passés par là. Mais pas seulement. Il est devenu impossible de photographier la rue et ses passants sans susciter des réactions qui vont de l’agacement au refus agressif en passant par le signe de la main, pouce et index face à face, se frottant l’un contre l’autre. Signe que tout le monde comprend comme signifiant «money, money».

Les photographes s’auto-censurent, par crainte d’avoir à affronter de demandes de cash pour le droit à l’image… Money, money. Cette situation est un fait. Il faut faire avec.

La Street photography

La street actuelle est donc autre chose que la photo humaniste. Elle se pratique dans un cadre précis, le cadre légal.

 

Le cadre légal

Il distingue la photo à usage privé et la photo à usage public. Toute publication accessible sans restriction est un usage public.

Internet en général, facebook en particulier est un usage public. Un forum, un blog également, sauf à être à accès restreint.

Pour les photos à usage public il distingue l’usage commercial et l’usage non-commercial. Le cadre légal considère également qu’un portrait publié ne peut porter atteinte au droit à l’image d’une personne si elle a été photographiée dans une foule (la foule est constituée à partir de 11 personnes) et que la personne n’est pas isolée des 10 autres (la seule à être nette, dans un autre plan, tirée du groupe par le cadrage).

Dans la plupart des cas, s’il y a protestation, il suffit de retirer la photo incriminée du circuit public pour que les choses se résolvent d’elles-mêmes. Attention, s’il s’agit d’un enfant les restrictions sont beaucoup plus draconiennes, et les délits beaucoup plus graves.

Pour toute photo d’un enfant il vaut mieux avoir une autorisation de publication signée par les parents. Les formulaires tout faits, respectant le cadre des dispositions légales se trouvent sur Internet.

Dans tous les autres cas il convient d’être prudent. Les portraits dans la rue ne sont jamais mieux réussis que quand ils sont faits après un dialogue qui a instauré un échange entre le photographe et celle ou celui qui, de facto, devient son modèle. Une autorisation verbale est le premier pas. Elle marque un rapport de confiance. Elle peut s’accompagner d’une promesse d’envoi de la photo au modèle, sous la forme la plus appropriée à la situation du modèle et à son souhait. Le photographe est le demandeur, c’est donc à lui de s’adapter.

Le passage à l’autorisation écrite, qui est un contrat, peut effacer ce rapport de confiance, s’il n’est pas présenté avec doigté.

 

Dans la pratique

Il existe plusieurs types de street photography qui sont directement liés à la focale utilisée:

  • 1 les UGA. Les 10 -12 mm en APS-C / 16 -18 – 20mm en FF permettent de photographier en étant plongé dans la foule. Cela donne des clichés très typés, qui ne posent pratiquement pas de problèmes de droits à l’image, le nombre de personnes saisies dans le cliché étant facilement important. Attention néanmoins aux réactions de ceux qui ne connaissent pas le matériel photographique, croient être au centre de la photo et réagissent de façon éventuellement agressive. Dans le cas des photos à l’UGA on est très très près des sujets. Le choix de l’ouverture joue un rôle capital dans le résultat de la photo.
  • 2 les GA et standards. Le 35 mm en FF était la focale fétiche des photographes humanistes, Henri Cartier-Bresson en tête, (le Leica n’est pas obligatoire).  En APS-C la focale va de 24 à 40 mm en APS-C. On obtient des clichés larges qui permettent d’isoler le sujet de son environnement, tout en l’y inscrivant. Les possibilités de composition sont maximales. Là aussi le choix de l’ouverture est capital.
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Paris Marché d’Alligre

  • 3/1 les petits télés. De 70 à 135 mm en FF, 50 à 85 mm en APS-C. Certains considèrent que l’on ne peut pas faire de street avec de telles focales. On ne fait pas les mêmes photos, c’est évident. Mais on aura des photos qui restent de la street, photographiée de plus loin, avec des compositions plus graphiques, plus éthérées, avec un flou plus présent. Au passage, c’est un moyen de faire des photos intéressantes qui échappent au problème du droit à l’image. Reste le problème de la perception du photographe affublé.
  • 3/2 les «gros télés». 200 mm et plus en FF / 135 et plus en APS-C. Le problème est le même que précédemment, encore aggravé ou facilité, selon le bout de la lorgnette par lequel on le prend.
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Peterbourg La perspective Nevsky

 

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Paris le Marais -N&B façon humaniste


Le côté «photo volée» des 2 derniers cas oblige à des choix nets entre: la photo volée – netteté parfaite sur le sujet – met le photographe au cœur du problème du droit à l’image la photo à composition artistique – jouant avec le flou – met à l’abri de ce problème, plus à l’abri tout au moins. Ce qui permet de discuter son appartenance à la street, stricto sensu. L’utilisation d’un zoom permet évidemment de passer d’un type à l’autre.

Les choix techniques

Ces 3 types de street photography ont en commun l’importance de la PdC, donc du choix de l’ouverture. De ce choix va dépendre le caractère de la photo.

  • Une PdC importante (f: 8 +) va donner des photos à zone de netteté importante, donc des photos complexes, que d’aucuns appellent fouillis, et qu’ils trouvent sans sujet. Ce qui peut être exact, ou non, le sujet étant la rue. C’est à dire un sujet proche du témoignage: une photographie faite dans la rue dit la rue. Elle est une photo-témoignage pure. On aime ou on n’aime pas. Cela touche rarement. C’est un constat avec tout le manque de poésie, d’émotion des constats. Mais la photographie a toujours joué et joue encore ce rôle de témoignage. La preuve en est le nombre de selfies que font les touristes sur fond de monuments des villes qu’ils visitent. Ils font de la photo témoignage. Comme Atget, Depardon … avant eux.
  • Une PdC plus restreinte (~5,6) va donner des photos isolant une zone pouvant comporter un groupe. Soit elles soulignent les sujets humains sur fond de rue, soit elles soulignent la rue plus ou moins animée d’humains qui la peuplent. Avec toutes les variantes qui se situent entre les 2 pôles.
  • Une PdC réduite (PO entre 1,4 et 2,8) va isoler une «lame» d’espace où sera saisie une personne ou deux.

Dans tous les cas, surtout les 2 derniers, la composition doit être soignée. Le mieux est que le cadrage soit fait préalablement (détermination des éléments fixes), pour pouvoir ensuite se consacrer à la composition (déclenchement au moment précis où les éléments mobiles entrant dans le cadre sont «bien» placés) C’est la méthode, proche de l’affut, pratiquée par des photographes comme HCB, Willy Ronis … Il existe une autre méthode, plus rapide, spontanée, qui privilégie la capture instantanée d’un élément qui accroche. Elle implique presque obligatoirement beaucoup de flou, même avec les boitiers actuels, des cadrages et des MAP souvent approximatifs, «foutraques». C’est la photo pratiquée par les américains comme Paul Strand, Robert Franck…

Etant donné la mécanique photographique, de l’ouverture dépendra aussi la vitesse, donc le niveau de netteté des sujets mobiles de la photo. De ces paramètres dépendra aussi la sensibilité et donc le grain de la photo. De ce grain dépend en partie son caractère, rétro ou pas.

Ce qui amène à parler du choix N&B ou couleur. C’est également un choix important. On peut dire en simplifiant que le N&B va aller plutôt du côté de la photo «artistique», graphique, disant ses références, européennes ou américaines. Alors que la couleur irait plutôt du côté témoignage. Mais la street permet aussi la composition chromatique comme axe de construction. Avec par exemple un personnage habillé de couleurs vives dans un paysage à dominante monochrome, ou un personnage dans un environnement où une couleur lui fait écho, ou au contraire contraste…

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Boston – Photo publiée sur le net depuis un certains temps sans avoir créé de problème jusqu’à ce jour.

 

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Chicago – Photo publiée sur le net depuis un certains temps sans avoir créé de problème jusqu’à ce jour.

 

Pratiquer la Street photography

Pour clore le sujet sans le fermer, un dernier point pour rassurer les photographes qui pratiquent ou qui ont envie de pratiquer la street photography.

Il y a un risque de voir des personnes photographiées dans la rue se retourner contre vous parce que vous n’avez pas d’autorisation de publication, écrite en bonne et due forme, parce que vous avez publié la photo sur un site consulté par le quart de la population possédant un ordinateur. Ce risque est en fait assez restreint. Dans les quelques cas, rares, où l’auteur d’une telle photo a été contacté, il a retiré sa photo du site où elle était visible et la chose s’est arrêtée là. Pour que ce risque se transforme en vrai problème, il faut que soit déposé un recours en justice. Ce qui signifie pour le plaignant une procédure bien précise, avec avocat et tous les frais afférents, etc.

Il faut, pour que cette démarche ait des chances d’être engagée, que la photo ait une carrière commerciale qui donne à penser que les dédommagements pourraient être substantiels. Pour cela il faut aussi que le dommage soit sérieux et établi. Ce qui fait beaucoup de conditions à réunir. Si toutes ces conditions étaient réunies, vous pourriez concevoir des craintes justifiées. Ainsi si vous avez photographié Alain Delon dans sa salle de bains sans autorisation et que vous avez vendu cette photo à Gala et touché une coquette rétribution, vous risquez éventuellement d’avoir affaire à la justice. Eventuellement, parce que le plus souvent ces affaires s’arrangent à l’amiable. Dans les cas beaucoup plus généraux de street photography, le risque est après aussi élevé que la probabilité de gagner une fortune au loto. En tout cas beaucoup plus bas que celui de se faire voler une photo, même protégée, sur facebook ou Flickr. Pour le coup sans aucun recours.

Et pourtant beaucoup s’autocensurent dans leur pratique de street et mettent beaucoup de photos sur le net. Si vous faites preuve de respect pour la personne photographiée, si vous communiquez avec elle un minimum, vous réduisez les risques à quasiment rien. Bien sûr les formes que peut et doit prendre cette communication, cet échange, varient d’un lieu à l’autre, d’un pays à l’autre. Une seule règle est commune à tous les lieux, à toutes les circonstances, c’est le respect de l’autre.

Crédits photos : Valia (sauf mention particulière)