La ville est définitivement devenue le lieu où la majorité d’entre nous habite, vit et travaille. Photographier la ville est, par la force des choses, devenu aussi un des pôles de la photographie. En effet, nous pouvons photographier la ville de multiples façons et ainsi pratiquer presque tous les genres de la photo.

Nous pouvons la voir en témoin (voir l’article), comme Eugène Atger, Raymond Depardon ou encore comme Yvon, grand promoteur de cartes postales. Vous pouvez la voir aussi comme les Américains, Paul Strand, Walker Evans, Robert Franck ou Vivian Mayer, pour ne citer qu’eux.

 

 

Plus concrètement

On peut photographier la ville de manière graphique, en magnifiant son côté réalisation humaine. Fixer son architecture, ses lignes audacieuses ou banales, son impressionnante beauté, sa laideur non moins impressionnante, ses chantiers, ses constructeurs, ses métamorphoses, ses friches, ses chancres, ses hideurs. On peut la photographier en plongée (pas forcément facile), en contre-plongée (plus facile), à l’horizontale, au niveau du sol (pas très difficile, encore que le cadrage devra compenser la prétendue facilité). On peut la photographier en plans larges, au GA ou à l’UGA, selon les villes et le recul dont on dispose. Mais également en plans resserrés, pour fixer des détails, pour s’exprimer de façon plus personnelle.

On peut également voir la ville de façon totalement contraire, en s’intéressant aux hommes qui l’habitent, l’ont bâtie, sont venus y vivre et la font vivre. Et aux mêmes endroits, faire des photos complètement différentes. Même dans ces clichés qui raconteront des femmes, des hommes, leurs rapports mutuels, leurs liens, leur solitude, leurs sourires, leurs rires, leurs peines, leur misère, on verra la ville. On peut donc faire de la street, en d’autres termes de la photo de rue, ou tout simplement le prolongement de la photographie humaniste.

 

 

Dans la pratique

Quels matériels utiliser pour photographier la ville ? Nous avons vu – défini – deux grandes approches de la ville, conservons cette division.

 

 

La première approche – architecturale – graphique – descriptive

Elle correspond le plus souvent à l’utilisation de focales courtes en APS-C de ≈12 mm à ≈24 mm en FF de 18-20mm ou moins (le 15mm Irix par ex.) à 35 mm et d’un pied. Il y a plusieurs raisons pour utiliser un pied.

  1. On ne dira jamais assez que le cadrage avec un pied est toujours plus soigné qu’à main levée.
  2. La PdV en MUP se fait quasi exclusivement au pied. C’est le mode opératoire qui supprime les risques de vibrations propres aux boîtiers reflex, grâce au relèvement du miroir préalable au fonctionnement de l’obturateur et au temps de latence entre les deux.
  3. La présence d’un pied crée (souvent) un respect (bienvenu) du photographe parmi les passants. Cela facilite le travail. Dans le cas d’une PdV à main levée 1 passant sur 10 remarque le photographe, l’identifie comme tel et s’en préoccupe. Dans le cas d’une PdV au pied, c’est 6 sur 10 ! Il est parfaitement possible de photographier l’architecture autrement, avec d’autres focales, par exemple de loin avec un 200mm. Le résultat sera différent, parce que la géométrie et les fuyantes seront différentes. Elles pourront même disparaître et laisser la place au graphisme. Mais la photo ne sera pas moins bonne.

Ces indications ne sont, bien sûr, pas des injonctions catégoriques à prendre comme indépassables, mais seulement des indications.

 

Eugène Atget - Rue de la montagne Ste Geneviève

Eugène Atget – Rue de la montagne Ste Geneviève – 1908

 

Paris - La Sorbonne

Paris —La Sorbonne

 

Chinatown - Envers du décor

Chinatown – Envers du décor – 2017

 

Paris XIII - graphe et graphisme.

Paris XIII — graphe et graphisme.

 

 

La seconde approche — humaniste

Elle va principalement s’incarner dans la street photographie. La street est beaucoup plus souple dans sa pratique que la précédente. Son nom lui vient de la photographie américaine (voir les photographes cités plus haut, plus spécialement Walker Evans et Robert Franck). Cette tendance photographique n’a jamais été codifiée. Elle se pratique aussi bien avec des GA moyens (autour de 35 mm) qu’avec des standards (autour de 50mm- ou même avec des télés (135 – 200 mm). Les zooms conviennent parfaitement à ce style de photo. 16-50mm 18-50mm 20-35mm 28-70mm 28-75mm 50-135mm et même 70-200mm. Les lecteurs auront reconnu les objectifs qui se cachent derrière ces ranges. Ce sont des APS-C exclusifs et des mixtes compatibles FF/APS-C, la street pouvant se pratiquer aussi bien dans les deux formats.

La ville dans l'œil de Walker Evans

La ville dans l’œil de Walker Evans

 

Paris - rue des Rosiers

Paris – rue des Rosiers

 

Paris - Panthéon - mobilier urbain et passantes

Paris – Panthéon – mobilier urbain et passantes

 

La ville habitée - Paris - Quai rive gauche à la hauteur de ND

La ville habitée – Paris – Quai rive gauche à la hauteur de ND

 

Paris - Gare du Nord

Paris – Gare du Nord

 

2014- Aix en Provence - marché aux fleurs

2014 – Aix-en-Provence – marché aux fleurs

 

 

Couleur ou N&B

Cette question n’est pas anecdotique. En effet, avec la street très particulièrement, la couleur n’est pas forcément évidente. Sauf lorsqu’elle est un des éléments constitutifs de la photo. Le plus souvent la question se pose et elle est pertinente. Le N&B se marie bien avec les silhouettes, il met bien en valeur les attitudes corporelles, renforce la symbolique d’un cadrage, élimine l’aspect anecdotique que donne la couleur à une photo, qu’on le veuille ou non. Il est donc logique et justifié de se poser la question avant ou après la PdV.

Les photos de Martin Parr sont un excellent exemple du premier point et un tout aussi excellent contre-exemple du second ; son emploi de la couleur renforce le côté anecdotique de ses photos et le transforme en composante satirique. De la même façon, certaines de ses photos à dominante rose transforment la mièvrerie de la couleur en une féroce satire.

 

Paris - Avenue de France

Paris – Avenue de France – N&B naturel ?

 

Paris -Faidherbe - La ville colorée et passants.

Paris – Faidherbe – La ville colorée et passants. La couleur élément constitutif.

 

New York – 3e Av. – 1952 – Ernst Haas (Hulton Archive/Getty Images)

 

Berlin - Noël 2015

Berlin – Noël 2015

 

 

Le problème du droit à l’image

Vous lirez avec profit notre article sur le droit à l’image qui traite, de façon plus théorique et plus exhaustive, le sujet.

Nous vivons une heureuse époque où le problème des droits individuels à l’image est beaucoup mieux protégé qu’auparavant. Mais aussi le droit à croire, garanti pour chacun, qu’on peut faire de l’argent avec son image. De même que le droit à protéger/breveter des images publiques visibles par tous comme des monuments. Le résultat est que les photographes doivent être très vigilants quand ils photographient dans le domaine public. Ils doivent savoir que certaines images, si elles sont publiées, peuvent amener des démarches inamicales ou intéressées, les plus souvent les deux ensemble. Ces photographes doivent savoir aussi leurs droits.

Si la photo incriminée comporte 11 personnes et que celle qui proteste de son droit n’est pas au milieu de la photo, isolée des autres, qu’il est démontrable que ce ne soit pas elle le sujet principal de la photographie, ses prétentions seront rejetées. Les textes et la jurisprudence sont clairs désormais. De toute façon, il faut avoir présent à l’esprit que si vous diffusez – mettre en ligne dans la plupart des cas – une photo « risquée » (où tous les visages reconnaissables ne sont pas floutés) :

  • Le risque statistique que la personne concernée voie votre photo est très faible. Sauf peut-être sur certains réseaux sociaux très fréquentés.
  • Vous pouvez, dès que vous êtes contacté(e) de façon inamicale, retirer la photo et présenter vos excuses.

 

En général la chose s’arrête là. Sauf s’il s’agit d’un people célèbre sourcilleux et désargenté que vous n’aviez pas reconnu(e). De façon générale les litiges apparaissent lorsque la parution de cette photo donne à penser que vous avez gagné de l’argent grâce à elle. On vous demande alors une part, une commission. C’est exactement ce qui s’est passé avec le baiser de Doisneau, dans les circonstances que vous connaissez probablement.

Pour revenir au cœur de la question, il est triste de constater que notre époque, avec une logique incroyable a conduit à la quasi-impossibilité de photographier la tour Eiffel illuminée, parce que les illuminations sont soumis au code de la propriété intellectuel.

Il y a quelques années, on abattait un gros marronnier au pied de mon immeuble. J’ai sorti mon 70-200 et fait quelques clichés de la transformation de l’arbre en rondelles. Le bûcheron, perché sur une nacelle, s’est arrêté de travailler, s’est tourné vers moi et m’a fait de la main le geste qui signifie « money » ! C’est tout un symbole. L’arbre, dont l’abattage était contesté, ne m’a rien demandé, alors que c’était lui que je photographiais.

Ce sujet n’est intéressant que parce qu’avec la street, il est assez central. Du moment que vous êtes de bonne foi et que vous n’en tirez pas de revenus, le risque est faible. Pas nul, mais plus fantasmatique que réel.

 


 

Photographier la ville n’est pas un genre photographique en soi. La ville est un sujet, un immense sujet. Qui permet de l’illustrer de beaucoup de façons. Selon votre rapport à elle, ce que vous voulez en dire. Car à l’intérieur des genres photographiques il y a le sentiment que vous illustrez : votre admiration, votre tendresse pour la ville, ou bien votre réserve, votre peur, votre répulsion, ou encore votre distance, votre œil critique, goguenard, désabusé, voire amusé, ironique. Une fois de plus, en photographiant vous vous dites vous-même, et c’est aussi un des intérêts de la photographie.

Quand je regarde la photo d’une ville, je ne vois pas que la ville. Je vois aussi le regard d’un photographe sur cette ville.

 

crédit photographique Valia, sauf indication contraire.