Ce titre est en soi toute une philosophie : l’art du bokeh, c’est un peu comme l’art du thé ou du haïku. Ou comme l’art du seppuku, car ce que nous appelons « hara-kiri » est aussi un art.

Un art ?

Ne vous moquez pas ! User du flou dans une photo est un art. En effet, faire des photos où tout est net peut être intéressant, donner des photos riches, mais inregardables. Surtout si la focale est courte. Donc, la cause est entendue, le flou est bien un art. Et le bokeh, comme les Japonais nomment le flou d’arrière-plan, est lui aussi un art. Nous allons voir comment le maîtriser. Dans un article déjà publié, nous avons évoqué les liens très étroits entre la PdC et le bokeh. Nous ne pouvons que vous conseiller de consulter ces articles.

 

 

Les points clés du bokeh

Le plus souvent, le bokeh est traité, ou considéré, comme un point secondaire, voire mineur, de la photo. On traite sérieusement la PdC (profondeur de champ) et le bokeh n’est plus qu’un passage obligé : « avec la PdC on a du flou derrière », on ne voit pas les détails, donc tout va bien. Erreur funeste ! Car le flou est de manière générale un aspect de la photo qui joue un rôle plus important qu’on ne l’imagine souvent. Il est un des éléments constitutifs de la photo. Il est présent dans toutes les photos, dès que la netteté n’est pas totale.

Nous avons dit plus haut ce qu’il en était des photos intégralement nettes. En outre, il n’est pas si facile que ça d’obtenir des photos sans flou avec des focales supérieures à 16mm en FF et 10-11mm en APS-C. Le cas général est donc celui d’un bokeh présent. D’un bokeh à gérer. Celui-ci dépend de plusieurs facteurs.

 

 

La PdC et le point de MAP

Le premier réflexe sera de bien choisir son diaphragme, pour avoir une zone nette correspondant à l’image que l’on veut obtenir. L’épaisseur, la profondeur, de cette zone va en effet donner son caractère à cette photo. Et bien sûr, en immédiate corrélation avec ce premier paramètre, il faudra choisir judicieusement son point de MAP, dans la profondeur et la largeur. Ce premier acte a été traité dans l’article sur la PdC.

 

Terrasse à Paris

Terrasse à Paris

La zone nette correspond à la moitié inférieure de la photo, les tables et la tache claire des verres et carafes. Le reste est moins net et évoque seulement l’ambiance et la perspective du contexte.

 

Musiciens de fanfare

Musiciens de fanfare

La MAP est faite sur le trompettiste, au milieu des musiciens dans la profondeur comme dans la largeur. Les deux autres musiciens sont présents par la place qu’ils occupent, mais sont flous, comme le pavillon du tuba. Le fond est fondu et se fait oublier.

 

 

La disposition des plans

Plus le plan de netteté et le fond sont éloignés l’un de l’autre, plus le bokeh sera flou et crémeux.

Cet aspect est souvent considéré comme la principale qualité de ce dernier. Au contraire, si la distance entre le sujet principal et le(s) plan(s) arrière(s) est courte, la différence de netteté apparaîtra plus comme un défaut que comme un choix volontaire. Pour compenser ce « défaut », vous devrez travailler à grande ouverture (2,8 ou moins) avec les difficultés de mise au pont que cela entraîne à la prise de vue. Sans compter qu’une PdC trop courte peut ne pas vous convenir non plus.

Premières fleurs du printemps

Premières fleurs du printemps – 1

La MAP est sur les fleurs au premier plan. Le fond est flou, mais pas fondu.

 

Premières fleurs du printemps - 2

Premières fleurs du printemps – 2

Autre traitement.  La MAP est beaucoup plus proche, le décalage de distance devient beaucoup plus grand, le fond est plus fondu. Mais il reste reconnaissable grâce à sa silhouette caractéristique.

 

 

La gestion du contraste

 

Le contraste général

Pour bien dégager le sujet principal il y a intérêt à l’opposer au fond : sujet clair sur fond sombre, ou l’inverse. Ce choix va bien sûr dépendre du caractère que vous voulez donner à votre photo : triste et grave ou bien gai et léger, selon les importances/surfaces respectives du sujet et du fond. Et bien évidemment des conditions d’éclairage dans lesquelles vous travaillez. Vous aurez beaucoup moins de liberté sur ce plan si vous êtes en billebaude dans la rue que si vous êtes en séance de type studio indoor ou outdoor.

 

Le contraste spécifique du bokeh

Moins le bokeh sera contrasté, plus il sera fondu, doux et onctueux. Par contre le sujet principal pourra avoir besoin de contraste pour être bien mis en valeur. Il faut donc prévoir cet aspect à la prise de vue et choir une exposition qui rendra le Post Traitement plus facile. Car obtenir ce résultat à la prise de vue est impossible, sauf avec des éclairages ajoutés. Ce qui est possible en extérieur, mais lourd à mettre en œuvre et dispendieux.

Le photographe photographié

Le photographe photographié

La MAP détache le sujet, mais le contraste n’est pas suffisant pour bien le détacher, particulièrement sur l’avant bras droit et au bas de l’anorak. Par contre tout l’arrière-plan est flou à très fondu.

 

Portrait à travers la vitre

Portrait à travers la vitre

Notez comme les parties sombres du fond (les arbres) renforcent le contour lumineux de l’éclairage. Son absence sur fond clair est compensée (+/-) par le contraste avec le fond clair entre les arbres. Un fond uniformément sombre eut été préférable, mais on a rarement la main sur la plantation des arbres en milieu urbain!

 

L’objectif

C’est le dernier élément qui influe sur la qualité du bokeh. Tous les objectifs ne donnent pas les mêmes flous. Les résultats dépendent de la formule optique de l’objectif, et du nombre de lames du diaphragme et de leur forme.

Certains objectifs anciens, les Sonnar allemands des années 40 et leurs successeurs russes soviétiques Hélios, donnent des bokehs particuliers, parfois tournants. Certains objectifs des années 50-60 comptaient (et comptent toujours – quand on les trouve) jusqu’à 22 lames et donnaient / donnent de très beaux bokehs, très doux. Il en est résulté de nos jours l’idée dominante que plus le diaphragme dessine un cercle parfait, plus le bokeh sera beau.

C’est tendanciellement probablement vrai. Mais pas aussi simple que cela à mon avis. Pas aussi mécanique, la formule optique jouant son rôle. Ces objectifs anciens peuvent se trouver à très bon prix. Mais certains d’entre eux, les Sonnar d’origine et certains Russes sont à des prix aussi élevés que le nombre des lames de leur diaph, lames que les Russes appellent plus poétiquement pétales (lépéstkis). Ne pas oublier que le traitement de surface avoue très souvent son âge. Que les fans d’objectifs récents se le disent.

 

 

Le jeu avec le bokeh

Le bokeh est souvent compris comme le seul flou d’arrière-plan. Mais il peut être traité autrement. Il peut devenir une partie constituante de la photo, et comme tel, être traité en amont, dans la construction du cliché. De toile de fond effacée, il peut devenir un moment constructeur de l’ensemble. Il peut dialoguer avec le sujet principal de l’image, sans lui enlever quoi que ce soit de son rôle de sujet principal. Le bokeh peut entrer dans un jeu avec le sujet. Ce jeu peut même devenir le thème de l’image. C’est d’ailleurs dans ce genre de cas que la qualité du bokeh prend une grande importance.

 

Le meilleur moyen pour maîtriser le bokeh est d’en faire et d’en faire encore. Le numérique permet facilement d’analyser ses photos, de définir les liens entre les paramètres de prise de vue, les choix d’ouverture, de sensibilité… et les résultats. Ces facilités ne sont pas du luxe dans ce cas typique de grand écart que représente l’art du bokeh. Ces facilités qu’offre le numérique vous permettront de bâtir tout votre système de process personnels, votre style, votre signature, et au bout du compte votre satisfaction.

 

Crédits photo Valia – Cliquez sur les photos pour agrandir