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Le bokeh, une pratique à oublier ?

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Le bokeh… (ici il y a un soupir mi-exaspéré, mi-désespéré, totalement ennuyé). Quand je regarde le travail des « jeunes » photographes (par le nombre d’années de pratique de la photo), il y a deux choses qui me viennent à l’esprit. La première est que le syndrome du mode manuel a une fois de plus frappé, enlevant en grande partie la spontanéité des clichés. La deuxième est « encore du bokeh« . Les deux font partie de l’apprentissage de la prise de vue. Ils sont nécessaires au cursus, mais, une fois possédé, leur usage quotidien n’est plus une obligation.

 

Malheureusement, c’est souvent loin d’être le cas. Il y a une forme d’obsession vis-à-vis du bokeh qui se met en place, alors qu’il n’y a pas que ça dans la vie d’un photographe ! Surtout qu’il s’agit là d’une pratique très coûteuse puisqu’elle nécessite des objectifs à grande ouverture qui, neufs, sont onéreux. Certes, la bourse se sent mieux avec le monde de l’occasion. Mais si on peut obtenir parfois de petites pépites, les modèles anciens sont souvent totalement manuels, ce qui ne permet pas une spontanéité dans la prise de vue. Sans compter que certains objectifs sont tellement exotiques qu’obtenir une belle image relève de l’exploit. Le vintage c’est tendance, mais ça interroge !

Au bout du compte, ce sont les mêmes images, du moins le même genre, que l’on trouve sur les sites : tout ce qui est facile à viser et qui se détache de l’arrière-plan. La production devient similaire, avec des lumières, des portes, des fleurs, des panneaux de signalisation, et autres… Très vite, cela ennuie les lecteurs, mais pas les photographes qui croient faire preuve d’originalité.

Le bokeh, rappels

Avant d’aller plus loin, il me semble nécessaire de faire quelques rappels. Le terme est d’origine japonaise et désigne la texture, le rendu du flou en dehors du champ de netteté (devant et derrière).

zone de floue
il existe une seule zone nette, plus ou moins petite selon les réglages

Pour obtenir un fond flou de type bokeh, avoir une grande ouverture est impératif. Mais ce n’est pas suffisant. Il faut aussi être assez près du sujet, du moins faire un cadrage serré, tout en faisant en sorte qu’il soit éloigné de l’arrière-plan. Il est aussi nécessaire d’utiliser un objectif qui ne soit pas de type grand-angle ou ultra grand-angle. Une focale de 50, ou mieux, de 85 mm ou un zoom de type 70-200 permettent un arrière-plan bien flou. À noter qu’à côté de ces éléments, il en existe d’autres qui vont avoir aussi une incidence, comme la taille du capteur ou la profondeur de champ.

Flou de profondeur et bokeh

C’est la même chose. Il y a tout de même une différence avec un élément en plus pour le bokeh : la notion d’esthétisme. Le bokeh c’est du flou esthétique.

Pour le maitriser, cela nécessite de savoir construire son image sur 3 axes, le troisième étant la profondeur. Il faut placer son sujet dans le plan focal afin qu’il soit net et disposer un ou des sujets dans l’arrière-plan afin qu’ils soient flous. Évidemment, ce flou d’arrière-plan, ou bokeh, doit être de plus en plus important au fur et à mesure qu’il s’éloigne de la zone de netteté.

Mais il ne faut pas oublier une chose. On ne cherche pas à obtenir du flou, ce qui est facile. L’essence originelle du bokeh impose que l’arrière-plan soit artistique, qu’il fasse pleinement partie de la composition du cliché.

Le diaphragme

Cet élément mécanique (ou électronique) fait partie des éléments constitutifs du bokeh. Tous les objectifs ne se ressemblent pas. Ils ne sont pas construits de la même manière, ils n’ont pas la même formule optique ni la même qualité de verres et de traitement. Ce qui influe grandement sur le résultat final.

Ce qu’il faut retenir en premier, c’est que plus le diaphragme est ouvert, plus la zone de netteté sera réduite. À l’inverse, plus il est fermé, plus grande sera cette zone. Il s’agit là d’une notion très importante qu’il convient de maitriser puisqu’elle est constitutive du bokeh. Le deuxième point est plus artistique. Le diaphragme, quand il est circulaire, est composé de lamelles. Le minimum est de 6, mais ce chiffre peut être plus important (7, 8, 11 ou plus). Or c’est leur courbure qui va déterminer la forme du bokeh, la netteté et la densité des contours ainsi que l’aspect plus ou moins circulaire des formes. Plus le diaphragme dispose de lamelles, plus le rendu visuel sera harmonieux.

La focale

Pour une même scène, composée à l’identique et avec la même ouverture, plus la focale est importante, plus la profondeur de champ est faible. Cela veut dire que la transition du net vers le flou sera plus courte sur une grande focale. Inversement, cela veut dire que plus la focale est courte, plus le passage du net au flou sera long. L’arrière-plan sera donc alors trop présent.

Ceci explique en grande partie pourquoi les UGA et les GA ne sont pas de bons objectifs pour faire des sujets en gros plan avec du flou en arrière-plan. On peut même aller plus loin en disant qu’en dessous de 35 mm, on peut oublier toute intention de bokeh. Ce que nous disons lors des tests d’objectifs à focale courte.

La longueur de la focale agit donc en complément de l’ouverture du diaphragme. La première va déterminer les zones de transition du flou (et donc leur distance par rapport au sujet). La seconde, la taille de la zone de flou. Il s’agit donc de maitriser les deux.

Faut-il alors opter pour une longue focale ?

Pas vraiment. En fait, tout va dépendre de ce que l’on recherche esthétiquement parlant. Sans entrer dans plein de détails, de mathématiques et de lois optiques, il faut garder en tête que plus la focale est grande, plus rapidement arrivera la zone de flou et encore plus arrivera la zone de flou uniforme.

petite zone de netteté

En pratique, le bokeh sera artistiquement plus agréable avec un 50 mm macro qu’avec un 300 mm, macro ou pas (note : à ma connaissance un 300 macro n’existe pas).

La luminosité

La lumière joue un rôle important. L’arrière-plan doit proposer un contraste, des teintes et des luminosités. Le but est qu’il se détache du sujet tout en s’y mêlant, jusqu’à devenir patchwork dont on ne devine pas l’origine. L’arrière-plan ne doit donc pas être un mur de couleur unie et fade. Il faut au contraire des éléments permettant de mettre en valeur le sujet.

Mise en valeur

Bien entendu, pour avoir un bokeh il faut des éléments dans le fond, si vous avez juste un mur gris, mis à part lisser ses imperfections, ça n’a souvent aucun intérêt. Il faut de la végétation, la perspective d’une rue, des spots lumineux, n’importe quoi qui montre l’éloignement entre le sujet et l’arrière-plan. Le photographe doit apporter un grand soin aux différents sous-plans qui composent l’arrière-plan. En avoir 2 ou 3 donnera un meilleur visuel.

La taille du capteur

Plus le capteur est petit, plus l’effet de flou sera difficile à obtenir. Le coefficient multiplicateur est surtout connu pour les focales (un 50 mm en Plein Format offre un champ de vision proche d’un 75 mm une fois sur un APS-C et de 100 mm pour du micro 4/3). Sauf qu’il s’applique sur tous les composants ou presque. Sur les ISO et l’ouverture aussi (on reviendra prochainement sur ce sujet). Un 50 mm ouvert à f/2.8 sur un Plein Format « deviendra » un 75 ouvert à f/3.2 sur un APS-C. L’impact est direct sur le résultat final puisque la zone de netteté sera plus grande et sa proximité avec la zone de flou réduite.

On peut retenir que plus le capteur est petit, moins le résultat est doux, agréable à l’œil. C’est pourquoi le Plein Format (et encore mieux le Moyen Format) sont de meilleures solutions pour obtenir de beaux bokehs. Et qu’il est plus difficile d’en obtenir avec un APS-C. C’est pire avec le smartphone ! Heureusement que pour ces derniers, l’intelligence artificielle et certains outils informatiques permettent d’en créer de manière artificielle. Ces mêmes outils sont aussi disponibles dans les logiciels grand public (Photoshop dès sa version express, GIMP, Photopea, etc.). Avec des résultats parfois fort concluants, les principaux défauts restants se situant autour des contours du sujet.

Pour réussir un bokeh

Respectez les conseils suivants :

  • Éloignez au maximum le sujet de l’arrière-plan.
  • Approchez-vous autant que possible du sujet. Il faut réduire la distance avant-plan/sujet par rapport à celle du sujet/arrière-plan.
  • Utilisez la plus longue focale adaptée au sujet, afin de réduire la profondeur de champ.
  • Ouvrez le diaphragme au maximum pour une faible profondeur de champ (attention tout de même, car plus le diaphragme est ouvert, plus la plage de netteté est réduite !
  • Soignez le contraste entre votre sujet et l’arrière-plan afin de le faire ressortir.

Le bokeh, pourquoi ?

Le phénomène du bokeh a touché presque tous les photographes débutants. Parce qu’ils ont vu les effets proposés, qu’ils ont trouvé la chose sympathique et que, quand on débute, on a tendance à imiter. Malheureusement, nombreux sont ceux qui ont appris la photo en utilisant l’objectif du kit, des zooms d’entrée de gamme peu coûteux. Pratiques pour démarrer, mais pas excellents pour obtenir des clichés de qualité.

Mais sans doute la vraie raison de l’utilisation du bokeh est qu’il permet de détacher son sujet et de le mettre en avant afin qu’il soit plus visible, plus agréable à regarder.

Pas vraiment un portrait

Cela fonctionne aussi avec des portraits !

Portrait et bokeh léger

Stop, ça suffit !

Le but de l’article était de rappeler ce qu’était le bokeh et la technique à acquérir pour le réaliser. Pas de tirer dessus à boulets rouges. Enfin, pas trop. Car trop souvent, ceux qui découvrent une pratique de la photographie tombent dans l’excès. On se concentre dessus et on oublie le reste. C’est ce qui a été expliqué par le passé pour le mode auto. C’est bien le bokeh, mais il n’y a pas que cela. Mais contrairement à certains excès, cette pratique a un effet pervers sur le porte-monnaie.

Quand on achète un boitier, surtout la première fois, il est vendu avec un objectif de kit. Or les qualités optiques ne sont pas en accord avec la pratique du bokeh. Pour rappel, il faut un objectif lumineux, donc à grande ouverture. Qui coûte souvent fort cher. Un 85 mm f/1.4, c’est 1800 € en moyenne. Très cher. Les 50 mm f/1.4, c’est dans les 1200 €, même si on peut trouver un modèle moins cher, mais moins qualitatif (je pense que ce modèle pourrait connaitre une nouvelle version prochainement). Et si on se remémore que le Moyen Format coûte nettement plus cher que l’APS-C, même en se limitant au Plein Format l’addition finale peut-être violente.

Bref, faire du bokeh pour faire du bokeh et investir dans des objectifs onéreux pour un feu de paille, cela mérite réflexion.

 

Photos et illustrations : © fyve

5 réponses

  1. Si, le 300mm macro existe, c’est le DA300 F/4 (je plaisante, mais il a certaines capacités en macro).
    Et je trouve certaines photos de portrait au 300mm assez chouettes
    Tout ça à la volée, le sujet n’étant pas en mode ‘pose’.
    Et mon d-FA 85mm… et sa profondeur de champ millimétrique, je rate beaucoup de photos, et je me maintient souvent à F3.5 pour avoir tout net…
    Pas facile de gérer le bokeh et la profondeur de champs avec certains objectifs, le 50mm m’ayant toujours épaté par sa simplicité à faire.

    1. En phase, le 85mm est plus complexe à apprivoiser que le 50mm. mais le rendu n’est pas le même. En mode purement portrait, le 85 est plus intéressant !

      Complément de réponse de Micaz : le 300 mm a des capacités non pas en macro mais en proxi-photographie, et du reste je l’utilise souvent dans ce contexte. Toutefois, ce ne sera jamais un objectif macro puisqu’il n’atteint pas le rapport 1:1 (caractéristique du genre de nos jours). Même si on peut aussi cropper pour donner l’illusion de la macro vraie.

  2. Bravo pour – encore – cet excellent article.
    Pour affiner ce qui est ci-dessus écrit, il est essentiel de comprendre que seul un plan net* existe, précisément là où la mise au point est faite  ; ainsi, tout ce qui se trouve avant ou après est flou. Ensuite, nous percevons une « zone de netteté acceptable » pour notre œil d’environ un tiers avant le plan de mise au point et de deux tiers derrière lui et que cette zone évolue avec la valeur du diaphragme.
    En ce qui concerne la dénomination contemporaine du mot « flou » (le boke et non « bokeh » pour respecter le romaji), elle prend source chez les Japonais, le verbe bokeru signifie « brouiller », en référence probable aux estampes (en gravure au bois) et la technique d’assombrissement, où un « brouillage » de certaines couleurs est effectué pour apporter du relief (méthode utilisée chez les peintres sous le nom de sfumato).
    Bonne et heureuse année à toutes et à tous.
    L.

    * Ce plan est parallèle à celui de l’objectif dans le cas des appareils « fixes », c’est-à-dire sans mouvement (voyez la loi de Theodor Scheimpflug).

    1. Merci.
      Il me semble avoir signalé qu’il existait un seul plan net dans l’article. A vérifier.
      Pour le « bokeh », merci de ces précisions que je ne connaissais pas. Je mettrais à jour l’article en reprenant vos propos.

  3. Vous avez écrit l’essentiel et très bien. Merci pour la communauté que nous sommes.
    La précision venait de l’idée de « plan net » (pas d’épaisseur à la netteté) au terme de « zone nette » employé (tendant à croire qu’une épaisseur nette existait) alors qu’il s’agit d’une netteté « acceptable », fluctuant avec l’ouverture du diaphragme. Cela reste du pinaillage mais essentiel pour la compréhension de troisième dimension du médium photographique (la profondeur), ce qui rend la photographie plus proche de la sculpture qu’elle n’est de la peinture (là est un nouveau sujet…).
    Bonne continuation,
    L.

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