Le titre «LE flou» pourrait ou devrait être «Les flous». Car le flou en photo peut avoir plusieurs formes et plusieurs causes.

L’origine du flou peut être involontaire ou intentionnelle.

 

 

Le flou involontaire

Il résulte de défauts technologiques ou techniques.

 

Les défauts technologiques

peuvent provenir de carences de montage, de vieillissement de l’objectif :

  1. Décentrement d’une lentille ou d’un groupe de lentilles qui amène un flou sur une partie de l’image, le plus souvent sur un côté de l’image.
  2. Mauvais réglage de la rampe de MAP qui conduit à l’impossibilité d’obtenir la MAP soit à l’infini, soit à la distance minimale de mise au point.
  3. Back ou front focus dû à un décalage entre le point sur le dépoli du viseur et le point sur le capteur. Ce décalage est vers l’arrière (back focus) ou vers l’avant (front focus). Ce problème se résout dans le boîtier (Menu C-4-26 -ou approchant- Ajustement AF précis) Le décalage peut provenir varier d’un objectif à l’autre, il faut alors le corriger objectif par objectif, ou bien provenir du boîtier, il faut alors le corriger de la même façon pour tout les objectifs. Choix présent dans l’Ajustement AF précis. Si ces possibilités de corrections ne suffisent pas, il faut faire faire la correction en SAV en fournissant le ou les objectifs concerné(s).
  4. Poussières ou moisissures dans l’objectif qui créent des flous localisés. Les poussières peuvent être enlevées, ce qui nécessite un nettoyage avec démontage partiel de l’objectif et un recentrage soigneux au remontage. Des moisissures sont beaucoup plus graves ; s’en débarrasser peut revenir cher, voire plus cher qu’un remplacement de l’objectif quand la récidive n’est pas exclue et que les moisissures endommagent le traitement de surface. Les devis dans les cas sérieux sont généralement dissuasifs.

 

Les défauts techniques

Proviennent de mauvaises pratiques à la prise de vue.

  1. Le flou de bougé. Il est dû à une vitesse trop faible pour être compensé par le SR (shake reduction) du boîtier (ou de l’objectif). Toute la photo est floue ou comporte plusieurs images superposées, elles-mêmes pas totalement nettes en cas de vibrations pendant la prise de vue. Aux alentours des vitesses limites (inférieures ou proches de celles que le SR peut «récupérer»(voir plus loin), la gestuelle physique, la posture du corps, la façon de tenir l’ensemble boîtier objectif peuvent amener un flou ou non.
    Un déclenchement obtenu par un mouvement des seules deux dernières phalanges de l’index garantit une stabilité optimale. Si le déclenchement est obtenu par un geste qui mobilise les muscles de la main et de l’avant bras, la photo est a beaucoup plus de chance d’être floue, et également de travers, même SR activé. Cette gestuelle, globalement appelée «motricité fine» est naturelle, mais elle peut aussi être obtenue ou améliorée par l’entraînement.
    D’autres paramètres physiques peuvent réduire les risques de flou de bougé.
    A – la posture : pieds écartés pour élargir l’assise au sol, axes des pieds créant un angle pour améliorer la stabilité latérale et longitudinale. Point(s) d’appui quand c’est possible.
    B – la respiration : l’apnée est conseillée, ce qui a pour effet un abaissement du rythme cardiaque et une diminution de ses répercussions dans les mains (les vibrations sont transmises au boîtier) et une immobilité de la cage thoracique, donc des bras.
    C – la façon de tenir l’ensemble boîtier-objectif, enfin, participe à le stabiliser, particulièrement avec les «gros» téléobjectifs (300mm et zooms 70-200, 100-300). Ainsi il vaut mieux tenir un 300mm en le tenant de la main gauche placée en dessous le plus près possible du pare-soleil, de façon réduire le porte à faux. On retrouve ce principe avec les colliers de fixation dont le filetage pour le pied est placé au centre de gravité de l’ensemble objectif-boitier. Toute cette problématique de posture doit être observée et analysée pour être optimisée par chaque photographe. Le déclenchement est un moment central de la photographie qui doit être pris en compte, comme l’état de son matériel, car il est un des maillons incontournables de l’acte photographique.
    Note : À l’époque des appareils argentiques sans aucune stabilisation, un règle non écrite disait que pour obtenir une photo nette, il fallait choisie une vitesse immédiatement supérieure à la focale de l’objectif. Ainsi avec un objectif de 85mm il ne fallait pas descendre au-dessous du 1/125sec, avec un 135mm pas au-dessous du 1/250sec, avec un 300mm pas en dessous du 1/500sec. Ces chiffres peuvent être utilisés comme base de calcul corrigée des apports de la stabilisation. Ainsi avec le SR on pourrait utiliser un 300mm à 1/60sec. Même avec le coefficient multiplicateur APS-C 450mm restant inférieur à 1/500sec, on doit pouvoir shooter au 1/60sec. La pratique montre que le résultat est variable d’un individu à l’autre, et pour un même individu, variable selon qu’il applique les règles indiquées ci-dessus ou pas. Et selon son état de fatigue
  2.  Le flou de mouvement. Il est dû au choix d’une vitesse qui ne fige pas les mouvements (~1/60 – 1/125 sec) Ce qui donnera des photos nettes avec des objets mouvants flous. Il y a évidemment une corrélation entre le temps de pose et la vitesse de déplacement des objets mouvants. Ce flou peut être évité par un temps de pose plus court. Mais il peut aussi être utilisé intentionnellement. (Voir plus loin)
  3. Le flou de profondeur de champ. C’est un flou normal, lié au choix du diaphragme et à la distance de MAP. Le flou de PdC peut être un défaut si le point de MAP a été mal choisi par rapport au sujet de la photo et à l’intention du photographe. Pour une focale donnée, la profondeur de la photo (distance entre le photographe et l’infini de la photo -500m, 1000m, 3km…) avec un diaphragme choisi entre la PO et 4, une MAP à 50m va produire un flou d’arrière plan, alors qu’une MAP à 500m va produire un flou d’avant plan. Donc deux photos totalement différentes. Ce n’est pas seulement le diaphragme qui doit être choisi judicieusement, mais aussi la position de la MAP dans la photo. Dans les faits, le flou de PdC n’est un défaut que de façon périphérique. Dans la majorité des cas, le flou est intentionnel.

 

Flou général. Vitesse trop basse.

Flou général. Vitesse trop basse.

 

 

Le flou intentionnel

Comme son nom l’indique, il résulte d’un choix volontaire.

  1. Le flou de profondeur de champ et le bokeh qui en résulte.
    Petit rappel théorique : Plus le diaphragme est ouvert, plus le bokeh sera marqué et la zone concernée importante. La qualité du bokeh est propre à chaque objectif, à la qualité des lames de son diaphragme, leur forme et leur nombre, actuellement 9 pour obtenir un cercle parfait. Mais pas seulement, deux objectifs de même focale peuvent donner des zones de PdC différentes et des bokehs également différents. Ce bokeh peut bien sûr permettre de composer sa photo en jouant de la zone ou des zones floues. (Photos 1 & 2)
  2. Le flou général.
    Il peut être obtenu par projection de buée (haleine) ou de micro-gouttelettes d’eau (brumisateur) sur la lentille frontale (ou un filtre). Cokin produit un filtre brouillard qui permet d’obtenir le même résultat en ne risquant pas l’objectif. L’effet obtenu est celui d’un brouillard général, utilisé par Hamilton en son temps. Effet qui a quelque peu fait son temps. Le brouillard reste plus naturel. Le même effet est obtenu à travers une vitre embuée, ou brouillée par la pluie. (Photo 3)
  3.  Le flou de mouvement.
    version 1. Le flou partiel obtenu par une vitesse suffisante pour figer ce qui est immobile ou très lent, mais ne fige pas les personnages ou objets en mouvement. Ceux-ci deviennent des images estompées ou des images fantômes. Certains photographes mondialement connus ont beaucoup utilisé ce procédé. (photos  4 & 5)
    version 2. Le filé. Il consiste à suivre un personnage (ou objet) en mouvement pour le fixer. Cette technique se fait en choisissant une vitesse assez basse pour que le fond soit flou en donnant des bandes de couleur filant à l’horizontale dans le sens inverse du déplacement du boîtier. Exemple : Sur un coureur à pied pris en filé -avec un temps de pose de 1/15 -1/8sec., le corps peut être net, les bras et les jambes au-dessous du genou seront flous. Ce flou dessinant des courbes qui retracent les mouvements alternatifs des bras et des pieds et des mollets. Ce procédé est utilisé en photographie sportive, mais pas très souvent, car il nécessite un grand savoir-faire et comporte une dose non négligeable d’aléatoire, c’est-à-dire que les résultats heureux ne sont pas garantis… Mais elle présente l’avantage de gommer les arrière-plans inutiles et peu esthétiques- tribunes, pubs, etc… (photo 6)
  4. Le flou de bougé par mouvement du boîtier.
    nécessite une vitesse plus lente, qui permet de déplacer le boîtier pendant le temps de pose. Ce déplacement peut se faire de façons variées, déplacement en marchant, ou en roulant, par rotation panoramique, par rotation dans l’axe de l’objectif… Les images obtenues seront variables selon la vitesse de déplacement du boîtier. (photo 7 & 8)
  5. Le flou par pose longue
    se pratique avec un boîtier parfaitement immobile, stable, donc monté sur pied.
    version 1. la pose longue va fixer le paysage -statique- et créer un filé de tout ce qui bouge. Les hautes lumières seront bien fixées par la photo, les basses lumières ne le seront pas, ou sous la forme d’images fantômes ou transparentes, par exemple des voitures circulant laisseront des traînées de phares, blanches ou rouges, saisissantes si l’on a bien choisi la position des axes de circulation. Des personnages dans un lieu public donneront des images fantômes et ne seront pas reconnaissables, mais bien présents dans un lieu parfaitement net. Ce dernier type de photo se fait de préférence à des vitesses longues de une à plusieurs secondes.
    version 2. c’est un cocktail des 2 derniers procédés, avec une pose assez longue également, l’appareil est d‘abord fixe (brièvement), puis bouge. Cette façon de procéder permet de saisir une image fugace des personnages, brouillée par un flou qui dépend du mouvement. L’image fugace rend le(s) personnage(s) présent(s) sans permettre de le(s) identifier. Ce qui change complètement le caractère de la photo. (photos 6 & 9)
    version 3. le flou de zooming : consiste à zoomer – dans un sens ou l’autre pendant la prise de vue – très à la mode dans les années 90, moins actuellement. (photo 10)
  6. Le flou par filtre. Il existe des filtres du flou qui permettent d’obtenir des impressions de buée, de gouttelettes d’eau, etc… Cokin en a produit toute une série. Leur mode a reculé avec les numérique et les possibilités quasi-infinies qu’offre la PT. Il reste néanmoins des moyens « naturels » d’obtenir ces effets, comme de souffler bouche ouverte sur l’objectif, de poser un film de plastique, plus ou moins transparent ou tendu devant l’objectif ou de photographier à travers un rideau, simplement une vitre plus ou mois transparente… (photo 11)

Les points 3 et 4 peuvent évidemment être pratiqués SR débrayé.

Fleurs: MAP sur le premier plan. Fond flou de bokeh, identifiable car proche.

1- Flou de PdC : MAP sur le premier plan. Fond flou de bokeh, identifiable car proche.

 

Fleurs: MAP sur le premier plan. Fond flou de bokeh, réduit à des taches de couleurs car lointain.

2- Flou de PdC : MAP sur le premier plan. Fond flou de bokeh, réduit à des taches de couleurs, car lointain.

 

Flou général. La vitre supérieure totalement embuée donne un flou complet. La vitre inférieure, avec des traînées de buée donne un flou partiel.

3- Flou général. La vitre supérieure totalement embuée donne un flou complet. La vitre inférieure, avec des traînées de buée donne un flou partiel.

 

Flou de mouvement par vitesse basse. Les personnages sont flous selon la vitesse de leur mouvement.

4- Flou de mouvement par vitesse basse. Les personnages sont flous selon la vitesse de leur mouvement.

 

Flou de mouvement. Vitesse lente. Certains personnages deviennent "image fantôme".

5- Flou de mouvement. Vitesse lente. Certains personnages deviennent « image fantôme ».

 

Flou de filé interrompu: une image nette mais voilée.

6- Flou de filé interrompu : une image nette, mais voilée.

 

Flou par rotation du boîtier (et surimpression)

7- Flou par rotation du boîtier (et surimpression)

 

 

Flou de bougé. Boitier mis en rotation autour de l'axe optique

8- Flou de bougé. Boîtier mis en rotation autour de l’axe optique

 

Flou de bougé: boitier mobile dans une voiture

9- Flou de bougé : boîtier mobile dans une voiture

 

Flou par mouvement de l'appareil. Ici par zooming. Toute l'image est filée par le zooming

10- Flou par mouvement de l’appareil. Ici par zooming. Toute l’image est filée par le zooming.

 

Flou par filtre naturel. Ici un rideau. La MAP a été faite sur le fond qui est brouillé par le premier plan flou.

11- Flou par filtre naturel. Ici un rideau. La MAP a été faite sur le fond qui est brouillé par le premier plan flou.

 

 

 

Conclusion

Le flou n’a plus la cote depuis quelques années, l’arrivée du numérique y est certainement pour quelque chose. Techniquement, jusqu’à des temps récents, les poses longues généraient des clichés bruités à tel point qu’ils ne méritaient que la corbeille. La situation a changé, mais le désamour pour le flou est resté. C’est dommage, car le flou apporte à la construction des photos de la profondeur, de la structuration de plans successifs, des zones de faible intensité, qu’aucun autre procédé ne remplace. La théorie galvaudée un peu partout, selon laquelle on peut tout faire en PT sous Photoshop, est malheureusement inexacte. On ne peut pas tout faire, en tout cas, pas naturellement. Le hasard est absent du travail de PT, or le hasard est un grand acteur de création. Irremplaçable, malgré ce que croient les adorateurs de Toshop.

Le flou est une manière de rendre le mouvement qui n’a été remplacée par rien. Les vitesses élevées, 4 à 8 fois plus élevées que celles disponibles il y a vingt ans, permettent de figer les mouvements rapides des différentes pratiques sportives. Les photos qui en résultent permettent de très bonnes analyses de gestes sportifs, mais ne donnent plus à sentir le mouvement. Elles donnent une superbe vision de type scientifique précieuse, mais qui a progressivement évincé les images esthétiques et poétiques, dans lesquelles le flou était un élément constitutif à part entière.

De façon plus générale, le flou permet d’évoquer, laisse le spectateur libre de rêver, ne l’enferme pas dans une représentation sans aucune interprétation possible. Les images très piquées, de très haute définition, sont presque exclusivement descriptives, informatives, plus proches de l’exploit technologique que de la poésie. Il n’est pas sûr que l’expression artistique, et l’expression tout court, aient à y gagner.

Tout appauvrissement des moyens artistiques est un appauvrissement de l’art photographique.

Vive la variété des moyens de création. Vive le flou.