Dans un article précédent, il a été traité des formats horizontal et vertical, donc rectangulaires. Notre propos impliquait le format 2/3, dont l’archétype est le 24×36. Restait donc à parler du format carré.

 

 

Format carré et Rolleiflex

Ce format devenu légende est lié au mythique Rolleiflex. Ce boîtier est tellement mythique que la posture du photographe, tête baissée, regardant le dessus de son appareil tenu sur son ventre, à hauteur de poitrine ou de ceinture, est devenue aussi célèbre que celles de Buster Keaton, Charlie Chaplin ou Tati dans le film « Mon oncle ». Le mythe a été prolongé par d’autres boîtiers reflex bi-objectifs (*) français, russes, chinois, japonais, puis par le mono objectif Hasselblad, dans « Blow Up » ou sur la lune. Tous avaient en commun la pellicule de 120 ou de 220, le format carré 6×6 et la posture du photographe au moment de viser.

La première particularité de ce format tient à la technologie. La visée se fait sur un verre dépoli, comme dans les chambres. Pour la commodité et grâce à la compacité (pour l’époque) la visée est reportée sur le dessus par un miroir à 45°. L’image se forme sur un dépoli horizontal placé sur le dessus du boîtier (*). Le photographe voit donc une image de ~ 6cm x 6cm qui est à environ 30cm de son œil. Il voit cette image de l’extérieur. Il en visualise le cadrage comme s’il regardait un tirage : il en a une vision extérieure. Donc il n’est pas immergé dans l’image. En outre, le dépoli était au fond d’un puits formé par les 4 parois métalliques du viseur déplié. Donc l’image était protégée des lumières parasites. Elle n’était pas totalement protégée, mais tellement mieux que celle d’un rear display (écran arrière) de numérique actuel. (*) Quelques boitiers 6×6 possédaient un « viseur sportif » à cadre assez rudimentaire.

Coupe d'un Rolleiflex historique

Coupe d’un Rolleiflex historique

(*) Bi-objectif, car il comporte un objectif qui projette l’image directement sur la surface sensible, quand l’obturateur est ouvert. Juste au dessus un second objectif, généralement plus petit, renvoie l’image reflétée par un miroir fixe sur un dépoli horizontal fixé horizontalement en haut du boîtier. Ce dépoli carré a une dimension proche de celle du négatif.

La deuxième particularité tient au fait que le format carré supprime le choix possible entre le cadrage vertical ou horizontal et son adéquation éventuelle avec le format. Le carré pousse à un composition totalement différente, qui s’inscrit dans un cercle inscrit dans la carré, et non dans une ellipse orientée inscrite dans le rectangle. La principale caractéristique de cette composition est l’équilibre. Ce qui aboutit à une construction plus statique. Ces principes de construction sont expliqués dans les deux articles sur la composition déjà parus.

Le format carré est régi par les mêmes règles de construction que les formats horizontal et vertical. La différence réside dans leur mise en pratique plus « dure » avec ces derniers formats qui donnent de l’amplitude à ces règles, tout du moins aux règles que les proportions du rectangle 2/3 favorisent, comme les règles liées aux diagonales, aux rapports entre la verticalité des formes des lignes, ou leur horizontalité et le format rectangulaire. Avec le carré ces liens sont « bridés », ils jouent moins librement. La format carré est donc le domaine de la mesure, du compromis, de la délicatesse, de la douceur paisible, du calme.

 

 

 

Quand peut-on cadrer carré ?

Que vous cherchiez par choix à « faire carré », ou que vous profitiez d’opportunités, qu’est-ce qui peut marcher ?

  • le portrait serré, de couple ou de petit groupe (3-4 personnes) qui s’inscrit dans un cercle.
  • les paysages où l’élément principal s’inscrit dans un carré (aussi haut que large).
  • la volonté de présenter un sujet équilibré, et de le prévisualiser dans le carré. Dans un paysage urbain, c’est assez facile. Ça l’est moins avec un paysage ouvert, c’est néanmoins faisable. Mais cela oblige à couper dans le paysage, à choisir volontairement une partie du paysage à conserver et donc un point fort dans ce paysage.
JL Princelle, photographe et historien de la photographie à la foire de Bièvres

JL Princelle, photographe et historien de la photographie à la foire de Bièvres

 

Photographe photographié au format carré

Photographe photographié au format carré

 

un portrait asymétrique

Portrait asymétrique

 

Nature morte à la tasse.

Nature morte à la tasse.

 

La Seine en crue

La Seine en crue

 

 

 

Le cadrage carré

Le cadrage carré correspond, comme nous le disions au début de cet article, à une tradition. Pentax l’avait d’ailleurs prise en compte, puisqu’il avait prévu sur le K-1 de présérie un crop de format 1.1. Celui-ci a disparu dans les boîtiers de série. Le même boîtier sur lequel j’avais essayé la première fois le format 1.1, le comportait toujours par la suite, mais il ne fonctionnait plus. Peut-être était-ce dû à un problème technique ? On peut comprendre également que Pentax ne considère pas ce point comme prioritaire. Objectivement c’est un problème de niche, car il est parfaitement « soluble » par le PT. Bien sûr le cadrage est facilité par une prise de vue avec un cadre matérialisé dans le viseur. Sans ce cadre visible, la composition doit être mentale, virtuelle. C’est parfaitement faisable, mais nécessite une certaine pratique. Si le dépoli des modèles de série est le même que celui de présérie, réinstaller le format 1.1 serait un problème d’informatique, probablement soluble par un firmware. Pentax a apporté une réponse à cette question. Le firmware 1.30 réintroduit le format 1.1 dans les fonctions Crop de la Smart molette.

Le format carré correspond donc à des images équilibrées, voire statiques, des images sereines, apaisées et apaisantes, par tradition autant que pour des raisons objectives de composition, des images calmes, tempérées. N’oublions pas que le tempo de vie de la « grande » époque du format carré n’avait pas grand chose à voir avec celui que nous connaissons. Une photo avec une chambre prenait entre 5 et 10 minutes pour être prise, une fois la chambre mise en place. La mise en œuvre d’un folding (entre la sortie de sa housse en cuir jusqu’au déclenchement) quelques minutes, auxquelles il fallait ajouter la mesure de lumière avec une cellule à main quand on avait une. En gros 3 à 5 minutes. Charger un rouleau de 120 dans un boîtier prenait encore plusieurs minutes. Un rouleau de 120 permettait de faire 8 photos avec un folding 6×9 et 12 avec un 6×6. Extraire la pellicule prenait également plusieurs minutes. Ces deux opérations devaient être faites avec soin pour ne pas voiler la pellicule. Dans ces conditions, on ne faisait pas 200 clichés par jours ! On avait le loisir de soigner ses cadrages… À la même époque, 50 km à l’heure avec une voiture était une folie… Le Havre – New York prenait 8 jours en paquebot. Il n’y avait pas de liaison aérienne… Tout ça était cohérent. Cadrer carré faisait partie de cette cohérence. L’apparition du Leica a marqué une évolution forte vers la mobilité, la rapidité, la vivacité, portée par la miniaturisation. Le charme du cadrage carré reste néanmoins entier, indépendamment de toute nostalgie.

Les règles de cadrage du format carré restent les mêmes que celles des formats rectangulaires, l’adéquation longueur – largeur en moins : Les 3 1/3, les diagonales, les répartitions de masses, de densité de lumière, l’étagement des plans, le sens de lecture ; tout cela reste valable. Simplement, il n’y a plus de jeu possible entre sens horizontal et sens vertical. Il faut jouer avec des règles qui fonctionnent dans les 2 sens, de la même manière.

 

 

 

Quelques exemples avec Robert Doisneau

La petite Monique - 1934

La petite Monique – 1934

Le sujet central s’inscrit dans un carré qui lui-même est inscrit dans celui de la photo. La position du photographe rappelle celle, célèbre, de l’homme de Léonard de Vinci, inscrit dans un cercle. Avec la petite fille qui rajoute ses mains à la figure, on a un plan frontal qui fixe fortement la photo. Le reste, avec sa perspective, ses fuyantes et ses profondeurs devient secondaire, n’est plus qu’un fond, un contexte. Composition typique dans le carré. Nota : Doisneau a pu voir la similitude de son photographe avec l’homme de Vinci, ou pas, cela ne change rien à ce qui se passe dans la photo et entre la photo et le spectateur.

 

Ecole de la rue Buffon -1956

École de la rue Buffon -1956

Photo parmi les plus connues de Doisneau. Là aussi, la composition est très équilibrée. La disposition des élèves crée un triangle, dont le sommet est en bas au milieu. Les côtés remontant vers les 2/3 de la hauteur de la photo. La fenêtre, tache claire, a sa structure propre, horizontale et verticale. Tout cela est très stable, immobile. Le regard du sujet principal, perdu au plafond, ne crée pas de mouvement particulier, il dit simplement la réflexion qui cherche la réponse dans le ciel. Tous les éléments concentrent l’attention sur les yeux du sujet central. Élément ajouté qui donne de la vie : le regard du gamin de gauche qui louche sur l’ardoise de son voisin. Enfin le regard du 3ème élève, perdu dans la direction du spectateur crée un lien avec lui. On conserve une structure triangulaire très stable, bien équilibrée.

 

La maîtresse d'école

La maîtresse d’école

Photo à la fois dépouillée et plus complexe qu’il n’y parait. Ici on a des fuyantes vers la droite, mais elles ne conduisent nulle part. D’autres fuyantes, moins visibles, créées par les 2 petites filles – sujet fort de la photo – se rejoignent dans le coin inférieur gauche de la photo, ce qui contredit les précédentes, mais participe à la diagonale bas-gauche / haut-droite. La grande fille -maîtresse d’école- écrit au tableau, la petite est au coin, puni. Leur présence graphique est renforcée par les ombres et la netteté donnée par la MAP. Les blancs -graffitis et papier- forment une sorte de triangle qui encadre le sujet central et crée une seconde diagonale (fictive). Le flou du côté droit compense le côté vide. Celui-ci serait beaucoup plus présent s’il n’était pas flou. La photo, s’il elle était recoupée à droite pour enlever ce vide et donner un cadrage vertical, deviendrait moins équilibrée, les blancs n’entourant plus les 2 filles, mais surtout la profondeur de la photo, crée par la zone floue de droite, disparaîtrait. Un format carré est équilibré, voire statique, il peut avoir de la profondeur quand même.

 

Autoportrait au "Rolleiflex"

Autoportrait au « Rolleiflex »

En fait ce n’est pas un Rolleiflex, cette photo est présentée ici pour illustrer la posture du photographe utilisant un 6×6, Rolleiflex ou d’une autre marque. On notera que le cadrage est centré. On imagine assez mal comment il aurait pu en être autrement sans utiliser un pied.

Voilà, armés de tous ces éléments, vous êtes prêts/prêtes à vous lancer ou à persévérer dans le format carré.

 

 

Un prochain article traitera de ces règles de construction, cadrage et composition, simplement effleurées dans ces deux articles sur le format.

 

 

Crédits photos Valia (sauf précision) - Cliquez sur les photos pour agrandir