Troisième et dernière partie de cette réflexion sur le partage des responsabilités.

 

La part des acheteurs

Cette troisième partie clôture l’article sur le partage des responsabilités de l’état de la marque Pentax. Elle est conçue comme l’achèvement d’un tour d’horizon complet. On pourra évidemment consulter ses deux premières parties.

Qu’il nous soit permis de commencer par une déclaration préliminaire : les acheteurs ne sont jamais responsables du fait que des produits ne se vendent pas, sauf s’ils s’organisent pour assurer le boycott des produits d’une marque, et seulement dans ce cas. Que les choses soient bien claires.

Pour essayer néanmoins d’établir la part de « responsabilité » des acheteurs dans la situation de la marque, nous commencerons par citer les propos d’un ami professionnel qui se demandait récemment pourquoi on ne rencontrait quasiment jamais de boîtiers Pentax numériques d’occasion.

La première réponse est que le marché des boîtiers numériques est globalement fantomatique. À la foire photographique de Bièvres, qui autrefois drainait des collectionneurs et des amateurs d’appareils d’occasion anciens pour la vitrine ou récents pour le sac photo, on ne trouve pratiquement pas de numériques d’occasion, sauf au compte-gouttes des boîtiers haut de gamme Nikon ou Canon, dont la cote reste élevée.

Les raisons sont doubles : la première est que les acheteurs veulent vérifier si les boîtiers qu’ils veulent acheter fonctionnent. Il faudrait donc que les vendeurs vérifient, avant de venir à Bièvres (ou ailleurs) que la pile ou l’accu de chaque boîtier est en état de marche. Il est facile de comprendre que c’est illusoire. Un propriétaire qui se déplace pour vendre son boîtier peut faire ça, pas un revendeur. La deuxième tient aux cotes de l’occasion du numérique qui sont très basses. Ces cotes sont très basses en partie parce que peu de boîtiers arrivent sur le marché de l’occasion. Ce qui facilite une cotation artificiellement basse. Il y a probablement une autre explication, plausible sinon certaine, qui est le fruit d’une analogie. Tous les horlogers vous diront qu’une montre à quartz, dont la pile, usée, n’a pas été changée rapidement, ne repart plus. Il est possible que ce se soit la même chose pour les boîtiers numériques.

J’ai personnellement revendu mes K10, K-7 et K-5, dans des conditions honorables pour les 2 parties sans me référer à quelque cote que ce soit. Je serais incapable de dire s’il existait même une cote à l’époque où j’ai revendu mes K10 et K-7.

La question de notre ami professionnel venait d’une autre constatation : nombre de K10D sont encore en service. Ce qui atteste de 2 choses : d’abord que le K10 vieillit bien. Et ensuite qu’il délivre des photos qui sont encore regardables (selon les objectifs utilisés et les écrans utilisés). Certains boîtiers de la concurrence ne vieillissent pas aussi bien. Nous n’en citerons aucun, car tel n’est pas notre propos ici. Il suffit de réfléchir au fait que les chiffres de vente, même en recul, des marques leaders comportent forcément une part, mathématiquement non négligeable, de renouvellement. Voir un K10 en service 12 ans après sa sortie signifie forcément pour la marque un renouvellement moindre.

Pentax K10D

Pentax K10D

 

Il ne s’agit pas de dire ici qu’il faudrait que Pentax fabrique des boîtiers qui vieillissent moins bien. Et encore moins qu’il faudrait que les pentaxistes renouvellent plus régulièrement leur matériel pour que la marque ait un bilan financier plus positif. Ce serait stupidement irréaliste.

Il est plus pertinent d’essayer d’analyser les comportements d’acheteurs de la clientèle pentaxiste.

De nombreuses indications donnent à penser que le ressort principal du choix de la marque est dans les tarifs pratiqués depuis longtemps par la marque. En 1981 le Nikon F3 était à 2800F, le Canon F1 à 2600 F et le Pentax LX à 2200 F. En 2016, on retrouve une différence accrue entre le Nikon D 800-810 et le K-1. La première indication se trouve dans les très nombreux posts des forums parlant de contraintes budgétaires. De façon plus large, une confirmation de ce motif de choix se trouve dans le fait qu’un nombre certain des acheteurs du 645Z, puis du K-1 n’étaient pas des pentaxistes. Ce même motif se lit dans des propos récents lus sur Internet : « Si les objectifs Pentax deviennent aussi chers que ceux de la concurrence, autant aller directement à la concurrence ». Cette motivation cynique ne sera probablement pas suivie d’effet si son auteur essaye concrètement avant de passer à l’acte. Il risque de s’apercevoir que pour le même prix, il n’a pas la même ergonomie. Le problème est qu’on n’a jamais les explications du… pourquoi les auteurs de ces saillies se retrouvent sur les mêmes forums Pentax quelque temps après… Tant il est vrai qu’il est toujours plus facile de se défouler (sur le dos d’un tiers -ici une marque-) que d’analyser ses propres motivations profondes. « Connais-toi toi-même » n’a vraiment pas pris une ride…
Mais surtout, cette motivation déterminante n’est pas forcément cynique, et elle n’est pas la seule.

Les autres ressorts semblent bien être, sans que nous puissions en déterminer l’ordre d’importance : la continuité et la stabilité qu’offrait la marque : pas de changement de monture depuis l’apparition de la baïonnette K – pas de changement de modèle d’accu depuis le K-7 – a contrario, critiques immédiates vis-à-vis du changement d’accu avec le KP – possibilité d’utiliser des objectifs anciens (antiques ?) avec les boîtiers récents – la célébrité de Pentax dans les années 60-70, pendant laquelle s’enchaînent les innovations : la compacité des boîtiers (les Nikon F3, F4, quelles que soient leurs qualités, sont assez monstrueux comparés au LX.

De ces 3 principaux critères le premier est sans doute le plus convaincant, car le plus rassurant. Il touche tous ceux qui n’ont pas le matelas budgétaire qui épargne les recherches d’éléments compensateurs compatibles avec un budget restreint.

Ces motivations ont constitué un noyau de photographes qui a perduré ensuite. À ce noyau se sont joints des plus jeunes qui n’ont pas succombé aux sirènes Nikon au moment de la guerre au Vietnam. C’est à dire des gens sensibles au fait de n’avoir pas le même appareil que les autres, pas forcément de façon formulée. Mais ça tombait bien puisqu’ils étaient moins chers. Ce corpus de pentaxistes a donné des acheteurs fidèles, mais pas forcément prodigues, ou même forcément pas prodigues, par nécessité ou par choix.

À cela il faut ajouter des jeunes, ayant découvert du matériel Pentax dans l’armoire d’un père décédé et venant demander de l’aide pour savoir ce qui est utilisable et restant éventuellement chez Pentax ou demandant des conseils pour vendre (possiblement selon le rapport à leur père disparu).

Et puis l’évolution de la technique a ses à-coups

  • Pentax a été innovant avec le premier objectif AF et a ensuite pris du retard avec le passage à l’AF dans le boîtier et les SFX
  • Pentax a pris 3 ans de retard au début du numérique avec la mésaventure du FF (certes, dans la même aventure, avec le même capteur Philips, Contax a coulé corps et biens)

Le retard pris à venir au FF a érodé le corpus. Ceux qui pensaient qu’ils seraient meilleurs avec le FF sont partis, sans forcément devenir meilleurs, on l’aurait su ! D’autres ont préféré le mode hybride, l’herbe est plus verte, là où il se passe des choses ! Et puis c’est plus compact et moins cher, la suite a montré que ce dernier point était illusoire. Mais quand on vient de switcher, comme il est tendance de dire, on fait rarement demi-tour, tout a un coût, n’est-ce pas ?  Surtout quand on est amateur.

Mais les mêmes qui pestent contre l’inaction de Pentax supportent mal quand quelque chose bouge, les surprend, les secoue dans leurs habitudes.

Le KP, excellent boîtier compact qui sacrifie à la mode vintage, a certainement été victime de ses aspects innovants, mais inhabituels – molette avant verticale, 3 poignées interchangeables fournies qu’il faut choisir en fonction de la configuration que l’on veut donner à l’appareil. Pensez donc, il faut essayer l’appareil dans différentes configurations pour choisir quelle poignée on préfère. Quelle horreur ! Pire encore, on n’a plus le même accu, il est plus petit !

Nombre de pentaxistes ont également mal vécu qu’on ne leur dise pas clairement si le KP était le successeur du K3 II ou non. Parce que comparer les caractéristiques des deux boîtiers et voir celles qui vous conviennent n’est pas possible. Sur ce point les médias ont donné l’habitude de ne pas estimer par soi-même un boîtier, mais d’attendre qu’on vous souffle une réponse sous forme de résumé avec des « plus » précis et des « moins » tout aussi précis. On n’est plus très loin de la grande distribution ! Sur le Net on a pu lire des critiques faites au KP, disant qu’il était en retrait sur le K-3. Quand les vraies différences se situent sur des points qui ont fait hurler au sujet du K-3 : l’astrotracer, le GPS, le WiFi parce que gadgets inutiles… Ce qui reste cependant exact au sujet du K-3 et du KP, c‘est que Pentax n’a pas réellement communiqué sur sa road map. Ce qui n’est pas nouveau, mais pas plus normal pour autant.

 

L’imbrication des responsabilités

Nous touchons là au cœur du problème, à ce point où les parts de responsabilité des 3 parties s’imbriquent. Chaque partie joue son jeu, certaines avec des cartes biseautées, d’autres en toute naïveté, éventuellement avec raideur par rapport à l’évolution du marché, de la technologie, des modes que l’on croit passagères et qui s’implantent malgré tout, bon gré, mal gré. Il est question ici de Fuji, de Panasonic, d’Olympus et de Sony.

Un point est à remarquer ici : le monde des « gros » producteurs photo se partage en deux : les producteurs photo « purs » (ou presque) – Canon, Nikon, Pentax et les producteurs photo vraiment mixtes ou historiquement pas photo – Fuji, Olympus, Panasonic, Sony. Des 3 premiers, les 2 « purs 100% » ont « les pieds pris dans la photo reflex » et n’en sortent pas, pas sérieusement en tous cas. Canon l’a fait avec la vidéo, il est en train de se faire manger le marché vidéo grand public et jeune par Sony, et Panasonic.

Chez les autres, le passage a été franc et massif vers l’hybride – (par commodité mettons les bridges dans le même panier) – Sony, initialement pas photo du tout (ou presque), était passé à la photo en essorant les cartons de Minolta jusqu’à plus soif, avec un certain talent ; gros producteur de capteurs, la marque n’allait pas lâcher sa proie, la voie de l’hybride était toute trouvée. Sony conserve un reflex comme une danseuse d’opéra au XIXe siècle. Ce qui ne vous aura pas échappé, c’est la campagne de pub camouflée (ou alors c’est bien imité) lancée au moment de la sortie de l’Alpha 9 « Sony s’attaque au monde des pros », aimablement relayée par les médias photo. On attend avec impatience les remarques acerbes sur le parc optique de l’Alpha 9.

Il ne faut pas tomber dans le complotisme, ce concours complaisant n’est pas l’effet d’une complicité organisée. Il est simplement le résultat d’intérêts indépendants, mais confluents. L’air du temps est à la simplicité, tendanciellement au simplisme, au schématisme, aux formules choc, fussent-elles fausses.

Nous n’aurons pas le culot de reprocher à Pentax de ne pas verser dans le simplisme, dans la mode des slogans réducteurs – limite mensongère par omission, mais seulement par omission -, mais quand la marque joue surtout sur le côté photographe – intelligent des consommateurs, peut-être se fourvoie-t-il quelque peu. La mode montante de l’intelligence artificielle n’est-elle pas, même partiellement un abandon de l’intelligence humaine de chacun d’entre nous, et de nous tous, pris ensemble ?

Un tout dernier point, qui pourra paraître de détail, mais les changements de société peuvent se cacher, et se trouver, dans des détails qui n’attirent pas l’attention.

Il s’agit de la généralisation des téléphones portables – smartphones qui a frappé le monde de la photo de plein fouet, comme un tsunami une centrale nucléaire japonaise. Un aspect de ce tsunami est passé inaperçu : le phénomène smartphone est au-delà du genre : les femmes ont autant de portables que les hommes. Ce qui, pour la première fois, fait 2 fois plus de clients potentiels pour des appareils de niveau technologique élevé. Alors que dans le monde de la photo la clientèle était (est) très majoritairement masculine. Et ne nous voilons pas la face, la barrière technologique jouait (joue) un rôle important dans ce phénomène. En fait la barrière technologique joue pour tout le monde. Simplement les hommes se la jouent ! Encore. Mais de moins en moins. Les femmes photographes reflex le prouvent brillamment, et de plus en plus souvent. Le marché des reflex évoluerait-il en parallèle avec l’évolution des rapports hommes/femmes ?

Un exemple de publicité récente illustre ce propos. Certains constructeurs, et non des moindres comme Motorola, ont lancé des accessoires pour transformer nos smartphones en téléobjectif, grand-angle, projecteur diapo ou même photocopieuse. Le fiasco de ces trouvailles est prévisible. Qui va encombrer son sac à main (ou à dos) avec ces trucs fragiles à la poussière -donc housse conseillée-, à la pression, sans parler des chocs même faibles -donc housse rigide conseillée- ? D’autant plus que ces trucs ont toutes les chances de rester au fond du sac… Cette fausse bonne idée a dû être concoctée par un homme qui n’a pas bien suivi le marché photographique ou/et considère toujours les femmes comme une non-clientèle qui fait la popote à la maison et s’occupe des mouflets…

Actuellement tout le monde veut des produits « smarts », c’est-à-dire intelligents, sous-entendu simples à utiliser, mais qui font beaucoup de choses compliquées sans même qu’on leur demande.

Dans ce jeu où s’imbriquent les trois parties, seules les marques jouent un jeu conscient, calculé. Un jeu qui doit en principe tenir compte de celui des deux autres.
Espérons que Ricoh-Pentax, avec les réels atouts que la marque possède, saura jouer juste et sortir par le haut dans ce contexte où visiblement seuls les reflex haut de gamme subsisteront à terme.