Réflexions introductives sur l’évolution technique et l’histoire de la photo

 

L’aventure de la photo

Dès le début de l’histoire de la photographie, le lien entre les possibilités techniques et la pratique photo a été évident. Ainsi entre la première photo de l’histoire, celle de Nicéphore Nièpce (1765-1833) en ~ 1826 et celle, 13 ans après, de Louis-Jacques Mandé Daguerre (1787-1851), il y a déjà un nouveau procédé chimique de capture de la lumière, et un abîme. La première c’est le paléolithique de la photo, la seconde permet de pressentir la photo moderne. Et dans les 40 années qui vont suivre, plus proches de la Révolution de 1789 que de nous !, vont être inventées la photo stéréoscopique, la photo panoramique, la photo couleur (avec l’autochrome), le flash (au magnésium), le cinématographe…

C’est l’époque où les inventions arrivent plus vite que la technologie, qui ne suit pas. C’est l’époque qui voit des inventions remisées au placard, parce qu’elles sont très malcommodes à mettre en œuvre. Ce phénomène ne disparaîtra d’ailleurs pas. Et pas seulement dans le domaine de la photographie. Ces inventions ressortiront du placard plus tard, quelquefois beaucoup plus tard, quand la technique, appelée désormais technologie les rendra faciles à mettre en œuvre. Ce sera l’époque où celle-ci précède les avancées photographiques. Et parfois ces avancées précéderont tellement les photographes qu’elles disparaîtront non pas au placard, mais dans l’oubli. Cet oubli qui a quelques points communs avec le concours Lépine…

Dans le cadre global de ce cheminement vers mieux et plus, se place l’aventure des marques. Si le destin de la photo est lié intimement à celui de l’évolution technique, celui des marques est lié plus largement à l’évolution du commerce et de la société.

 

L’aventure des marques

Toutes les marques, depuis que les entreprises existent, ont toujours eu besoin de faire des profits, pour faire vivre ceux qu’elles emploient, mais aussi faire évoluer leurs produits, entretenir leurs locaux, leurs machines… Celui qui fabrique à la main, plus tard à l’aide de machines, des appareils photo, a besoin de l’entreprise qui les vend pour vivre, et cette entreprise a besoin de celui qui fabrique ce qu’elle vend pour vivre. Pour faire simple. Cette liaison mutuelle dépend également d’un phénomène complexe : celui du besoin, de l’envie, de la possibilité, qu’ont les acheteurs d’acquérir tel ou tel appareil à l’époque initiale de la photo on disait « pratiques » ou clients. La publicité, telle que nous la connaissons maintenant, n’existait pas encore. Elle était encore très timide à l’époque. Elle avait de bonnes manières, elle s’adressait à des gens que l’on respectait. Certains diraient maintenant avec une moue condescendante qu’elle était nulle.

Toujours est-il que derrière la marche au moins gros, au moins lourd, au moins lent, il y a eu, il y a toujours, des phénomènes de mode, de réputation. Ainsi, assez vite, le matériel photographique allemand va devenir dans le monde entier le symbole du summum, du top de ce qui existe, avec des soleils comme Ernemann, Compur (la référence des obturateurs, utilisés par les fabricants dans le monde entier) Schneider-Kreuznach, Carl Zeiss, Leica, Contax, et des planètes, moins grosses, comme Chevalier, Foca, Sagem, Angénieux en France, Alpa en Suisse, Recta et Ducati (qui a produit des appareils photo avant les motos !) en Italie, etc.

Leica a bien sûr joué un rôle majeur dans cette aventure. Le format 24×36 a révolutionné la photographie mondiale en 1933. Certains penseront qu’il n y pas eu que Leica. Bien sûr, mais Leica fait l’objet du respect des photographes du monde entier… Il y a l’avant Leica avec ses folding 9×12, 6×9 et l’après Leica. Et dans l’après Leica, il y a l’après WW2, quand les vainqueurs punissent : Les brevets de Leica sont mis dans le domaine public et le monde entier se met à copier librement le boitier imaginé par Oskar Barnack. Pour mémoire 60 firmes : en Autriche 1, Chine 5, Tchécoslovaquie 1, France 4, Allemagne 8, Grande Bretagne 5, Hongrie 1, Italie 11, Japon 21, URSS 8, (les Soviétiques avaient commencé dès 1934), Suisse 1, USA 6…

Vingt ans après on s’est aperçu que Leica avait fourni la Luftwaffe, la Kriegsmarine, mais aussi donné des boîtiers à des familles juives qui fuyaient l’Allemagne, leur permettant de survivre au moins une année en Suisse, grâce à la revente de leur Leica tout neuf. Mais on ne refait pas l’histoire.

 

Zeiss-Ikon folding

Zeiss-Ikon folding

 

Le nombre de firmes qui produisent des copies de Leica au Japon aurait dû alerter les constructeurs européens dès cette époque, mais on ne refait pas l’histoire. Parmi ces firmes japonaises on trouve Kwanon/Canon, Kogoku/Riken/Ricoh, Molta/Minolta, Nippon/Nicca/Nikon (qui a copié des Contax, plus complexes), Yashica.

D’autres évènements historiques vont influer sur le destin des marques. Ainsi la guerre de Corée, lointaine pour les Européens, toute proche pour le Japon, ne va pas seulement flirter avec une troisième guerre mondiale, nucléaire, elle va faire émerger deux marques, Nikon et Canon (dans une moindre mesure). Le Japon, occupé à l’époque, a vu passer les reporters de guerre américains qui ont adopté les appareils japonais. À partir de là, lesdits reporters vont abandonner progressivement leur Leica ou leur Speed Graphic et passer au Nikon F.

Dix ans après, l’industrie photographique va comprendre à ses dépens qu’elle est en retard d’une guerre. En moins d’une décennie, elle va être engloutie par les appareils japonais à cellule TTL débrayable (ou pas) que sont les Nikon, Pentax, Canon… Ironie du sort, des marques japonaises rachètent des marques allemandes. Yashica a vendu en Allemagne d’astucieux petits compacts à corps articulé et écrans arrière de visée, sous la marque Contax, bien sûr…

Les constructeurs japonais, cultivés et pleins de respect pour leurs collègues allemands ont beaucoup utilisé de noms à consonances historiques allemandes, Pentax, Nikon, Canon, Topcon étant les plus symboliques. Et dans le même temps, n’ont survécu en Allemagne que des firmes fabriquant des objectifs comme Schneider (fournisseur de Hasselblad) ou quelques autres moins connues, et Leica. Les objectifs siglés Zeiss sont produits par Cosina.

Au Japon, à l’occasion du « bad trip » (aventure malheureuse) du format APS argentique (voir ici, et là) un certain nombre de marques ont disparu, Konica fusionne avec Minolta, qui est rachetée par Sony.

 

Minolta veCtis S-1, un des APS vecteurs de la dispariton de la marque

Minolta veCtis S-1, un des APS vecteurs de la disparition de la marque

L’aventure de la consommation – financiarisation

La conjonction de l’évolution de la société vers un mode consumériste de plus en plus évident et la montée des cours de l’argent qui pose à Kodak des problèmes de profitabilité de ses pellicules seraient à l’origine de l’épisode du format APS. Si les causes réelles de l’apparition de ce (demi) format sont discutables, son échec est patent. Et ses causes beaucoup moins difficiles à trouver. Les promesses commerciales quant aux avantages des nouveaux produits non tenues, l’augmentation des tarifs liée à ces avantages, sur fond de crise de la photo argentique non analysée, ont eu pour conséquence d’achever la photo argentique.

Les causes conjoncturelles françaises ne sont qu’un épiphénomène dans cet évènement. Un très grand nombre de petits magasins de photo indépendants venaient de signer avec KISS un contrat de remplacement de leur machine de développement-tirage de pellicules papier… format 24×36. La totale absence de coordination entre Kodak et Kiss dans cette affaire a fait que toutes les boutiques qui venaient d’engager des moyens non négligeables dans ce contrat ont bien évidemment refusé de s’investir dans l’opération APS. En fait l’échec de ce bad-trip a été mondial, il a entraîné le naufrage de Minolta, de Kodak, de Kiss, entre autres… Peut-être qu’une étude de marché plus approfondie, moins d’arrogance aurait pu… Mais on ne refait pas l’histoire.

 

L’aventure du numérique

L’arrivée, très discrète dans un premier temps, du numérique va sans contestation possible redonner du tonus à la photo. En tous cas, relancer la course à l’innovation véritable, dans le cadre du format APS, qui reste en place.

Dans le même temps, l’état d’esprit des producteurs photo n’est plus du tout celui des années 80-90. L’électronique omniprésente dans les boîtiers, la technologie des capteurs qui évolue en permanence, aiguillonnée par le besoin obsessionnel de « dépasser l’argentique », cohabitent très bien avec un renouvellement des boîtiers tous les 3 ans, voire moins. Les avancées ne concernent plus les pellicules, donc la chimie, ou les objectifs, donc la physique avec les formules optiques ou la fabrication des lentilles asphériques, ou la chimie avec les traitements de surface. Les avancées techniques sont focalisées sur les capteurs et le nombre de pixels.

Désormais l’avancée de la qualité des photos passe par celle des capteurs. Comme dans toutes les avancées scientifiques et techniques la période initiale est celle des progrès impressionnants. Autrefois on mettait une nouvelle pellicule, plus fine, ou plus sensible, avec une meilleure réciprocité dans son boitier et on avait de meilleures photos. Maintenant on change de boîtier et le tour est joué. Seulement on se demande à qui le tour est joué et par qui ? Parce qu’on a beau nous dire qu’on n’a plus à payer de pellicules et le développement et les tirages, etc… On reste dubitatif. Parce qu’on n’est pas totalement stupides, on sait bien que l’ordinateur, l’imprimante si on veut des tirages, etc…  tout cela a un coût et que… finalement on n’a pas l’impression que la photo nous revient moins cher.

Il se trouve que cette mécanique obligée est en parfaite adéquation avec la société de consommation dans laquelle une bonne partie du monde est entrée « volens non volens » (volontairement ou non).

 

À suivre…

 

Crédit photographique Valia ©