Alors que l’activité des photographes est communément appelée « la photographie », comment peut-on définir le photo-graphisme ? Est-ce de la photographie ? Du dessin graphique ? De la peinture ? C’est tout cela à la fois. Et ce qui en fait toute la difficulté, mais aussi tout l’intérêt.

Et comment doit-on écrire ce mot ? Certains penchent pour « photographisme », en un seul mot, comme « photographie ». D’autres font une distinction entre les 2 pratiques en séparant les mots « photo » et « graphisme » par un simple tiret… qu’on appelle aussi un trait d’union !

D’autres encore écrivent « photo / graphisme ». Comment interpréter le séparateur « / » ? Doit-on y voir une opposition ou, au contraire, une sorte de « collaboration » entre les 2 pratiques ? Difficile de trancher, mais, pour notre part, nous penchons plutôt pour « photo-graphisme », non pas pour trancher linguistiquement le débat, mais plutôt pour souligner l’imbrication des deux pratiques. Cette union de la photo et du graphisme devient ainsi une activité appartenant aux deux domaines.

 

Nota :

Notre propos n’est pas de vous proposer un tutoriel sur le photo-graphisme mais seulement de présenter brièvement une pratique photographique somme tout assez « confidentielle ». Du moins si l’on en juge par le nombre d’adeptes « visibles ». On ne peut en effet pas dire que ce domaine soit l’apanage de beaucoup de photographes amateurs. Les pratiquants réguliers sont cependant d’authentiques artistes constamment en recherche d’expression.

Être complet sur ce sujet nécessiterait des pages et des pages, et tel n’est pas notre but.

 

 

Les origines

Le photo-graphisme trouve ses sources dans les interactions entre la photographie, telle que nous la connaissons (ou presque) et les arts graphiques. Et ces sources remontent, approximativement, aux années 1920. Cependant, le développement de cette pratique s’est surtout produit au cours des décennies 1950 et 1960.

Mais avant cette période, il y eut les expériences de William Henry Fox Talbot qui réalisa dès 1839 ce qu’il appelait alors des « dessins photogéniques » et que l’on baptisa plus tard des photogrammes.

Un photogramme est une image obtenue sans utilisation d’appareil photo : on se contente de placer un (ou des) objet(s) sur une surface photosensible que l’on expose à la lumière.

De progrès en progrès, apparurent la photogravure, la rotogravure et autres moyens de reproduction d’images, le terme « images » étant ici pris dans un sens très général.

Entre temps, la photographie a bien sûr était inventée (Niepce, Daguerre et d’autres). Toutefois, il faut garder à l’esprit que les daguerréotypes constituaient une pièce unique, non reproductible. Talbot avait, par ses travaux, été à la base du procédé positif/négatif. Mais ce sont bien ces techniques qui ont cours dans la presse : la photographie ne viendra que plus tard, vers la fin des années 1880. Et, bien entendu, sous une forme plutôt « primitive » si on la compare à celle d’aujourd’hui.

 

 

Les années 20

Il s’agit, bien sûr, des années 1920, période faste, s’il en est, en inventions plus ou moins avant-gardistes. C’est donc essentiellement au cours de cette période que l’on chercha à reproduire les photographies par divers procédés, parmi lesquels la roto-héliogravure. C’est aussi l’époque au cours de laquelle fut remis en cause le principe même de « l’art photographique ». Le Hongrois László Moholy-Nagy estime que la photographie n’est qu’un moyen mécanique d’enregistrement, ce qui, pour lui, n’a rien d’artistique. Au contraire du photogramme qui implique une véritable création. Pour Moholy-Nagy, la surface sensible est plus importante que l’appareil photographique. Dès cette époque, les photogrammes trouvent un écho en France, sous l’impulsion notamment de Man Ray.

Évoluant dans sa réflexion sur l’art, Moholy-Nagy se penche ensuite sur la « photoplastique », sorte de combinaison entre le dessin et le photomontage, puis sur la photographie créative. Pour lui, l’appareil photo ne doit pas être utilisé dans le but de reproduire ce que la nature a créé, mais plutôt comme un instrument de création en lui-même. Rappelons que Moholy-Nagy était une des personnalités les plus éminentes du Bauhaus, école d’art allemande, qui a largement promu l’alliance entre les beaux-arts et les arts appliqués. Nos lecteurs trouveront sous ce lien des informations plus précises sur cette école.

Image créée par Moholy-Nagy

 

 

D’autres moyens de création

Pour la presse, l’illustration photographique s’étend de plus en plus. Dès 1926, le photomontage est utilisé, notamment par « Match L’Intran » qui est un supplément hebdomadaire (consacré au sport) du journal L’intransigeant : ce sont bien les débuts du photo-graphisme. D’autres publications s’en emparent aussi (VU, en 1930). Il se manifestera aussi sous d’autres formes, par exemple par la superposition transparente d’images à du texte.

De nombreux photographes célèbres fournissent la « matière première » (c’est-à-dire les photos) et, parmi eux, André Kertész. L’apposition de logos devient aussi une constante.

 

 

Les supports du photo-graphisme

Si la presse est l’un des supports privilégiés du photomontage, il en existe bien d’autres : le textile, des bâches de protection, les pochettes de disques (surtout au temps où le disque vinyl, voire, plus récemment, le disque laser, se vendaient encore en masse)… L’impact visuel est immense et justifie souvent l’adage selon lequel « un bon dessin vaut mieux qu’un long discours« . Un montage judicieusement arrangé devient ainsi un instrument d’information efficace et, dans certains cas, de propagande politique. Et son efficacité est encore augmentée par l’utilisation de la couleur. La publicité, sous toutes ses formes mais principalement dans la presse, est bien entendu un des domaines les plus utilisateurs du photomontage et de la création graphique. L’impact est, là encore, beaucoup plus fort que le simple texte.

 

 

La photographie graphique

Les photographes célèbres, nous l’avons vu, participent grandement à l’essor du photomontage en fournissant les images nécessaires. Outre Kertész, déjà cité, on trouve aussi parmi eux le Russe Alexandre Rodtchenko (1891-1956), chef de file du constructivisme russe. Rodtchenko a produit quantité d’images extrêmement graphiques, avec des cadrages non conventionnels, voire osés. Internet permet de trouver de nombreux sites qui lui sont consacrés, par exemple celui-ci.

Image d’Alexandre Rodtchenko. Crédit photographique : © Service de la documentation photographique du MNAM – Centre Pompidou, MNAM-CCI /Dist. RMN-GP © Adagp, Paris

 

Plus récemment, d’autres artistes se sont consacrés au photo-graphisme, essentiellement entre 1950 et 1970, et surtout à la photographie abstraite. Il ne s’agit alors plus de photographie figurative, mais de création pure, suite logique des photogrammes.

Toutefois, faire des photographies présentant un certain graphisme, ne suffit pas à affirmer que l’on fait du photo-graphisme.

Par exemple, l’image suivante est certes très graphique, mais elle n’est que la reproduction d’un réel graphique, en l’occurrence un immeuble parisien. Certes, la prise de vue « serrée » accentue le côté graphique que n’aurait possédé que dans une moindre mesure une vue plus large de cet immeuble.

Immeuble parisien

 

Cette autre image, quel que puisse être son intérêt par ailleurs, est encore moins du photo-graphisme : elle est seulement la reproduction de la représentation de dessins graphiques sur un immeuble.

Immeuble « décoré »

 

Une exposition de photo-graphisme

Le Centre Pompidou présente actuellement une exposition de trois grands « photo-graphistes » : William Klein (1928 -), Gérard Ifert (1929-) et Wojciech Zamecznik (1923-1967). Nous ne pouvons qu’encourager nos lecteurs qui le peuvent à aller visiter cette exposition originale. Ils seront sans doute aussi surpris que nous par l’inventivité dont ces artistes savent (ou ont su) faire preuve.

 

Wojciech Zamecznik avait reçu une formation d’architecte mais exerçait professionnellement dans le graphisme, et s’adonnait particulièrement au dessin lumineux. Il a produit notamment des affiches et des pochettes de disques.

Image d’une œuvre de Wojciech Zamecznik

 

Gérard Ifert, élève d’Armin Hofmann, autre grand designer suisse contemporain (il est né en 1920), s’est d’abord consacré à l’application graphique de la photographie, puis s’est tourné vers la représentation visuelle du mouvement.

Image d’une œuvre de Gérard Ifert

 

William Klein, probablement le plus connu du grand public, a commencé en photographiant New York. Mais il est aussi peintre et cinéaste. Installé depuis des décennies à Paris, il est aussi, depuis ses débuts, un photographe qui développe lui-même ses images. Pour autant, il n’a pas ignoré le passage à la photo numérique, comme en témoigne cette image prise lors de l’inauguration de l’exposition au Centre Pompidou.

William Klein lors de l’inauguration de l’exposition

 

Des images d’œuvres de William Klein

Image d’une œuvre de William Klein

 

Image d’une autre œuvre de William Klein

Si la photo reste un moyen essentiel et privilégié d’illustration dans la presse et d’autres domaines (publicité, notamment), certains courants plus récents contestent de rôles de l’image photographique et s’en éloignent pour revenir vers des illustrations plus traditionnelles (dessins, schémas…). C’est la voie que semble suivre l’affichiste et designer suisse Niklaus Troxler. Est-ce un courant durable ou sera-t-il éphémère ? Seul l’avenir le dira, mais l’image photo-graphique semble avoir encore de beaux jours devant elle.

 

 

Galerie d’images graphiques

Une photographie graphique mais qui n’est pas du vrai photo-graphisme

 

Image « photo-graphique » de György Kepes