L’écran tactile : vraiment utile ?

Dans un magazine photo récent, dans un article sur les boitiers, au sujet de l’écran tactile, on trouve la phrase «… cela rend quasiment obsolètes les appareils non équipés …» Ainsi, d’aucuns considèrent qu’un appareil photo, dont l’écran n’est pas tactile, est obsolète. Ou bien c’est de l’humour de second degré ou bien c’est de l’allégeance absolue au progrès pour le progrès.

Ce sujet mérite d’être examiné d’un peu plus près. En partant d’un principe de base : tout ce qui n’aide pas au moment principal de la photo, la prise de vue, tout ce qui ne facilite pas ce processus de son début jusqu’à sa fin n’est pas fondamentalement utile. Ce principe peut permettre de sérier les problèmes. Voyons d’abord les plus de l’écran tactile.

 

Les plus de l’écran tactile

C’est tout ce qui favorise le principe de compacité. Le côté tactile de l’écran arrière permet d’y placer des fonctions qui, sans lui, exigeraient des boutons de réglage rendant le boitier acnéique ou obligeant à des campagnes de fouilles archéologiques dans le menu.

Les boutons

L’écran tactile permet d’éviter l’option « petits boutons ».

  • Sur les petits boîtiers. Nous prendrons le GR III comme exemple. Le dessus de l‘appareil est entièrement occupé, de façon astucieuse et rationnelle, par des commandes de petite dimension. Ce boitier est très compact avec son capteur APS-C. L’écran tactile permet le réglage de nombre de fonctions qui n’aurait pas pu être effectué autrement. Dans un pareil cas l’écran tactile apparait bien comme LA solution, à l’exclusion de toute autre.
  • Sur les smartphones, pour des raisons encore plus évidentes, l’écran tactile est totalement incontournable, même si certains défauts/revers de la médaille sont évidents.

L’écran tactile, quand il évite les boutons multiples, nous débarrasse d’autant de nids à poussière, possibles causes d’encrassement des dits boutons.

Le menu

L’écran tactile supprime un certain nombre de recours au « Menu déroulant » . Qui, très souvent, signifient des recherches pénibles dans son arborescence.

  • La structure arborescente du menu conditionne l’aisance de la navigation. Sur ce point, soyons lucides. Plus les réglages sont élaborés et fins, plus la structure du menu sera complexe. Et plus son ergonomie devra être poussée pour que la navigation ne devienne pas un casse-tête. Sur ce plan là ne nous plaignons pas, nous sommes assez gâtés par Pentax. Les 2 mollettes « smart » de fonction et de réglage, apparues sur le K-1 sont de ce point de vue très caractéristiques. C’est à dire très commodes sur le plan ergonomique, et très rapides à mettre en œuvre.

Enfin le dernier plus, et pas le moindre, est bien sûr le côté up to date, toujours flatteur pour le propriétaire de l’appareil.

Les moins de l’écran tactile

  • L’organisation de l’écran tactile peut elle-même être source de problèmes, par mauvaise organisation.  L’écran tactile n’étant qu’une interface, il peut souffrir des mêmes défauts qu’un menu.  Les mêmes causes produisant les mêmes effets. Dans la réalité on le constate facilement : l’utilisation de sa boite mail est souvent moins commode sur un smartphone que sur un ordi de bureau, ne serait-ce que parce que certaines fonctions, certes peu nombreuses, ont disparu…
  • Les erreurs de touches quand celles-ci sont trop petites, problèmes récurrents pour les gros doigts montés sur de grandes mains…
  • L’utilisation de l’écran, et quand il est tactile encore plus, signifie une posture de visée à bout de bras, qui est la plus mauvaise possible. Cette position, les bras tendus ou semi-tendus à l’horizontale est source d’une instabilité maximale selon les deux axes – horizontal et vertical, donc du même coup, longitudinal. En outre, de par la distance entre l’écran et l’œil elle rend la visée peu précise. Même si l’écran est grand ! Cette position oblige, au moment où il faut user de ses doigts sur l’écran, à ne tenir le boitier qu’avec une seule main, et à des manipulations acrobatiques.
  • Le choix du collimateur où faire le point peut être pour le moins approximatif si l’on a de gros doigts, même lorsque l’écran est grand.
  • Si l’on est œil directeur gauche, avec un appareil ayant un viseur, on a toutes les chances d’activer une fonction inopportune avec son nez ! Il faut donc désactiver la fonction tactile de l’écran.
  • En photo extérieure, par forte lumière l’écran devient illisible, les fonctions tactiles deviennent problématiques.
  • Enfin, last but not least, comme on dit en français d’outre manche-outre atlantique, un écran consomme beaucoup d’énergie. Or quand il est tactile, il en consomme encore plus. Et comme il doit rester actif,  il en consomme un maximum. Ce qui dans le contexte actuel est peu raisonnable.
Simulation d’écran tactile avec un boîtier K-5
Simulation d’utilisation d’écran tactile avec un boîtier K-1 II

L’écran tactile : un outil

La « sous-exploitation » assez systématique de l’écran tactile par le leader du marché Sony dans ses Alpha 7, est soulignée par nombre de critiques. Cela semble indiquer une piste de réflexion. L’écran tactile serait-il si difficile que ça à exploiter ? Or la marque SONY semble assez réactive aux remarques et apporte assez facilement des modifications allant dans le sens de ces remarques. Ou bien peut-être les techniciens de la marque sont-ils dubitatifs quant aux réels plus qu’apporte le côté tactile de l’écran arrière. Ou encore plus simplement Sony s’est-il rendu compte que le tactile c’est bien, mais que point trop n’en faut. Qu’il ne faut pas dépasser la saturation. Que les fautes de frappe « corrigées »  automatiquement sur les smartphones poseraient d’autres problèmes sur les appareils photo et qu’il n’est pas forcément utile de tenter le diable. Lequel se cache dans les détails, c’est bien connu…

Quoi qu’il en soit, une chose est indubitable : l’écran tactile, tel qu’il est pratiqué sur les smartphones, permet d’offrir l’accès à un nombre important d’applications pour les voitures et de fonctions pour les appareils photo. La question qui se pose est donc la suivante : Y a t-il sur les appareils photo autant de fonctions à régler pour faire une bonne photo ? Et si d’aventure la réponse est oui, dans quelles conditions de prises de vues peut-on se permettre de régler autant de paramètres ? Sur une prise de vues en format Jpeg, il peut y avoir une assez grande quantité de paramètres à régler pour que la photo n’ait pas besoin de retouches. Mais y en a t-il tant que ça ?

Les paramètres à régler

On peut en compter 3 catégories :

  • la BdB,
  • le mode image,
  • le type de prise de vues.

Plus les modes P,T,A,V. Et enfin la vitesse, le diaph, les Isos, la compensation, le mode Af . Ce qui donne au moins 200 icônes à afficher pour pouvoir remplacer tous les réglages actuellement faits avec les boutons, molettes et l’écran non tactile. C’est techniquement faisable de toute évidence. On peut penser que ce serait plus rapide et plus simple que d’avoir à mémoriser tous les boutons et molettes qu’il faut utiliser pour faire apparaître sur l’écran arrière les fenêtres et menus déroulants nécessaires pour paramétrer les choix souhaités. Mais la rapidité n’est pas toujours nécessaire. Elle ne l’est que dans certains types de photo comme l’animalier et certains sports. Et encore, en pratique les paramètres sont plus souvent affichés avant le début de « l’affût ».

Pendant ces shootings, il est assez rare qu’on modifie ces paramètres. Il n’est pas sûr du tout qu’en conditions de prise de vues extérieures l’usage d’un écran tactile soit aussi commode avec un boitier reflex qu’avec un smartphone. Tenir un boitier de 800 à 1000g d’une main et tapoter sur un écran de l’autre peut s’avérer acrobatique. Utiliser l’écran tactile avec des gants protégeant bien du froid est tout simplement inopérant ! On trouve certes maintenant des gants utilisables avec les écrans tactiles, mais le sont-ils réellement par temps réellement froid ?  En outre l’ergonomie, conçue pour les droitiers, de nos boitiers toutes marques confondues peut ne pas arranger les choses. Il n’est pas certain que la pratique de l’écran tactile dans ces conditions soit significativement plus commode que celle des petits boutons et d’un écran non tactile.

 

La théorie et la pratique

Dans le monde professionnel

En fait l’écran tactile est un outil parmi d’autres. Son usage n’est pas déterminant. Il semble correspondre à l’équilibre entre les apports techniques jugés nécessaires et les besoins concrets des photographes, poussés à leur maximum par les professionnels :

  • Fiabilité maximum dans les conditions les plus dures. Ainsi la cadence de la rafale a été historiquement l’élément témoin de cette fiabilité. Les professionnels considéraient que si un boitier était donné pour un cadence de 5 images/seconde et plus, cela signifiait que la mécanique était robuste.
  • Fiabilité de la mesure de lumière.
  • Commodité des automatismes (débrayables)
  • Sûreté des réglages, assurant que les manipulations rapides ne risquent pas d’être modifié par des systèmes de blocage faciles à mettre en œuvre. Par exemple, le bouton lock sur le flanc gauche de la cage reflex du K-1. Ou le système de blocage du point sur les objectifs Irix.
  • Autonomie importante des accus, d’où le côté monobloc des boitiers pro purs emportant l’équivalent d’au moins 2 accus.
Chez les amateurs

Les amateurs n’ont pas ces besoins, en tout cas ils n’ont pas tous ces besoins. Il serait illusoire de leur proposer des boitiers offrant toutes ces caractéristiques. Leur prix serait disproportionné avec ce qu’ils envisagent raisonnablement d’investir dans un appareil photo. Donc l’équilibre caractéristiques techniques / besoins couverts est totalement différent selon le public auquel il s’adresse. Les constructeurs proposent moins d’écran tactiles sur des boitiers de terrain, par contre sur les boitiers plus orientés studio comme les Hasselblad X1D, X6D 100 et 400 (respectivement 11200€ – 30350€ et 48400€, ou le Fujifilm GFX 100 (11000€) l’écran arrière est tactile ! A ce prix là, me direz-vous, il peut ! Canon sur son dernier boitier pro 1DX III  propose un (petit) écran arrière tactile. A 7000€,  il peut aussi !

Conclusion

Le vrai problème n’est pas tellement de savoir si l’écran tactile est une avancée réelle sur les appareils photos ou pas. Il l’est dans certains cas, pour certains usages, pas dans d’autres. Le vrai problème est dans la présentation que les média (certains médias pour le moins) en font. L’utilisation du mot obsolète est devenu comme un couperet, alors que leurs utilisateurs l’ignoraient il y 20 ans ! Le dictionnaire Hachette/Oxford de 1997 donne du mot anglais « obsolete » les traductions françaises : dans l’ordre -dépassé – démodé – obsolète… On serait tenté de dire « No comment »! On a ici le mot démodé. Donc il est question de mode…

Le plus drôle est que sont utilisés pour convaincre les acheteurs, des moyens subtils. Comme, par exemple, les sites d’amateurs des marques, que l’on peut supposer bénévoles. Lesquels développent des arguments parfois paradoxaux. Tel le suivant :  » ...Si vous avez déjà utilisé votre reflex en vitesse lente sur trépied, vous savez qu’il vaut mieux déclencher avec le retardateur ou une télécommande plutôt que d’appuyer sur le déclencheur. Même en prenant des précautions, on provoque souvent un flou de bougé en appuyant. Avec l’écran tactile il suffit de toucher du bout du doigt la zone de mise au point. Selon le réglage de l’écran, la prise de vue se fait dans la foulée. Pas de vibration, pas de risque d’appuyer un peu fort sur le déclencheur, seul le bout du doigt effleure l’écran« .

La phrase suivante parlant « des précautions » qui n’empêchent pas « le flou de bougé » est soit très maladroite, soit peu honnête à vouloir trop démontrer. Elle sous-entend que le retardateur ou une télécommande peuvent engendrer des flous de bougé. Or ni le retardateur ni la télécommande n’ont jamais fait vibrer le boitier au déclenchement. En tout cas pas chez Pentax… Les flous de bougé peuvent avoir d’autres causes qui n’ont rien à voir avec l’écran tactile … Et qui ont été réglés depuis pas mal de temps. Au passage, nous noterons que cet argumentaire défend l’écran tactile en utilisation sur pied. Sans commentaire…

 

Le fait de considérer l’écran tactile comme un élément incontournable pour classer un appareil photo comme valable, digne d’entrer dans le top 10, dans le tableau d’honneur, ou le déclasser n’est pas rationnel. Cela donne même l’impression d’être totalement sans fondement réel ou sans aucune sincérité. Ce qui est somme toute assez triste. Alors que la photographie peut être si belle, éventuellement si gaie, sans pour autant sacrifier à des arguments de mode, changeants par nature et devenant eux-mêmes… obsolètes.

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