Dans le monde de la photographie, les femmes sont largement minoritaires. Les photographes de guerre également. Alors les femmes photographes de guerre sont encore plus minoritaires. Nous allons vous présenter ici 6 d’entre elles. Vous pouvez consulter la partie consacrée dans un article précédent à Margaret Bourke-White, également correspondante de guerre.

Ce sont des femmes qui, chacune à sa manière, ont été ou sont des femmes d’exception. Deux d’entre elles sont mortes d’avoir fait ce métier. L’une par accident, mais à la guerre les accidents sont-ils réellement des accidents ? L’autre par meurtre de toute évidence prémédité, mais à la guerre y a-t-il des meurtres non prémédités ? Quoi qu’il en soit le bilan est extrêmement lourd.

Voilà ces femmes, présentées par ordre historique.

 

 

Alice Schalek

Est née en 1874, en Autriche, à Vienne, dans une famille juive. Son père possédait une agence que l’on qualifierait maintenant de publicité. Elle fait des études dans un lycée où elle apprend plusieurs langues étrangères. En 1902, elle publie sous le pseudonyme de Paul Michaely un roman intitulé « Quand il rencontre ». L’année suivante elle entre au journal Neue Frei Presse, où elle travaillera pendant 30 ans. Elle commence alors une série de voyages à travers le monde : Norvège et Suède en 1903, Algérie et Tunisie en 1905, Inde en 1909, Extrême Orient en 1911. Elle fait de nombreuses photos pendant ses voyages.

À son retour, son journal publie de nombreux articles récits de voyage. Elle les publiera plus tard sous forme de livre et fera des conférences. En 1914, la société de bienfaisance Croie Noire Jaune lui propose d’être correspondante de guerre. Elle est accréditée par le Bureau de Presse de Guerre Impériale et Royale (KPQ), l’organisme autrichien de propagande pendant la guerre. Alice Schalek, qui avait pratiqué l’alpinisme, couvre le conflit dans les Dolomites et en Serbie. Elle est décorée en 1917 de la médaille d’or d’honneur pour actes de bravoure (Tapferkeitsmedaille), fait rarissime pour une femme. Mais la même année la pièce de Karl Kraus « les derniers jours de l’humanité », très critique vis-à-vis de la guerre, soulève un conflit public, dans lequel Alice Schalek porte plainte contre l’auteur, puis retire sa plainte.

À la suite de cette affaire, elle abandonne ses activités de correspondante de guerre. Dans les années 30, Schalek se rapproche de l’Union soviétique et des idées communistes, ce qui transparaît dans ses romans, parus à l’époque. En 1939, elle est arrêtée par la Gestapo. Grâce à ses relations, elle est libérée, part en Suisse, puis à Londres. Elle émigre aux États-Unis, où elle décède en 1956. Elle a laissé 6000 photos, qu’elle a groupées en 30 albums.

 

Alice Schalek en 1915

Alice Schalek en 1915

 

Blessés autrichiens

Blessés autrichiens

 

Soldats autrichiens au repos

Soldats autrichiens au repos

 

Estafette tué

Estafette tué

 

Assaut baïonnette au canon.

Assaut baïonnette au canon.

 

 

 

Elizabeth « Lee » Miller

Née en 1907 aux États-Unis, dans l’état de New York.

En 1925, elle entreprend des études de théâtre et d’arts plastiques à l’École des Beaux Arts de Paris, puis à New York à partir de 1927 où elle pose pour des photographes, dont son père, mais aussi Édouard Steichen. Elle travaille comme mannequin pour Vogue. En 1929, elle repart pour Paris. Elle y rencontre Man Ray, avec lequel elle vit et apprend le métier de photographe. Elle dans le film de Cocteau « Le sang d’un poète ». En 1935, elle quitte Man Ray et repart à New York et ouvre son propre studio. Elle a sa première exposition personnelle dans une galerie de New York. Deux ans plus tard, elle épouse un riche homme d’affaires égyptien et va s’installer au Caire. Elle y continue son travail photographique. Lors d’un voyage à paris en 1937, elle a rencontré l’écrivain surréaliste Roland Penrose. Il « l’enlève » en 1939 en Égypte et revient avec elle à Paris au début de la guerre. Elle devient un des modèles de Picasso.

En 1940 Lee travaille pour Vogue à Londres et en 1942 elle devient correspondante de guerre dans l’armée américaine. Ses reportages sont publiés dans Vogue. Elle suit l’armée américaine depuis le débarquement en France jusqu’en Allemagne où elle découvre Buchenwald et Dachau. Elle devra écrire à Vogue et certifier que ses clichés sont authentiques pour que le magazine les publie. Elle se fait photographier par son collègue de Vogue David Scherman dans la baignoire personnelle d’Hitler dans son appartement de Munich. Elle ira jusqu’en Roumanie à travers l’Autriche et la Hongrie. En 1946, avec Roland Penrose, elle rend visite à Max Ernst en Arizona. Elle épouse Penrose l’année suivante et ils s’installent dans le Sussex. Elle travaillera pour Vogue jusqu’en 1973. Elle décède d’un cancer en 1977.

 

Lee Miller par Man Ray

Lee Miller par Man Ray

 

Photographie de mode

Photographie de mode

 

Lee Miller war correspondent en uniforme

Lee Miller war correspondent en uniforme

 

Première vision de Mathausen

Première vision de Mathausen

 

Deuxième vision de Mathausen.

Deuxième vision de Mathausen.

 

Lee Miller dans la baignoire d'Hitler à Munich.

Lee Miller dans la baignoire d’Hitler à Munich.

 

Dans l'atelier de Picasso

Dans l’atelier de Picasso

 

Lee Miller par Roland Penrose

Lee Miller par Roland Penrose

 

 

 

Olga Lander

Est née en 1909, en Russie, dans une famille juive. Son père est photographe. Elle apprend la photographie auprès de Moïse Nappelbaum, un des plus grands photographes portraitistes de la Russie de l’époque. Elle devient correspondante photo du journal « Komsomolskaïa Pravda », un des plus gros quotidiens de l’URSS. Avec la guerre, elle devient correspondante de guerre (« correspondant au front »). Elle termine la guerre avec le grade de lieutenant et une grosse barrette de médailles.

Après la guerre elle travaille pour l’Exposition permanente des réalisations de l’économie populaire (VDNKh) à Moscou et pour le journal « Russie soviétique ». Dans une interview donnée en 1975, elle expliquait que sa préférence était toujours allée aux photos des moments où les soldats vivaient une vie « normale » qui leur a permis de continuer à combattre. Olga Lander est décédée en 1996.

 

Olga Lander et son Leica (ou FED)

Olga Lander et son Leica (ou FED)

 

Canon antichar et infirmière en action

Canon antichar et infirmière en action

 

Tir d'artillerie de nuit

Tir d’artillerie de nuit

 

Concert pour la 46ème brigade blindée.

Concert pour la 46ème brigade blindée.

 

 

 

Gerda Taro

Née Gerta Pohoryle en 1910 en Allemagne, à Stuttgart, où sa famille avait émigré depuis la Galicie.

Fille de commerçants juifs modestes, elle bénéficie néanmoins d’une éducation bourgeoise et artistique. Ses parents déménagent à Leipzig vers 1930. Elle y rencontre un étudiant en médecine qui conforte ses goûts révolutionnaires. Gerta quitte l’Allemagne en 1933 à l’arrivée d’Hitler au pouvoir et arrive à Paris où elle vit de petits boulots de secrétariat et fréquente les cafés de Montparnasse. Elle y anime le groupe Leipziger Kreis que fréquente aussi Willy Brandt. Elle trouve un travail d’assistante à l’agence Alliance-Photo. Elle y fait la connaissance d’un jeune photographe hongrois Endre Friedmann. Dans un premier temps, leurs carrières ne décollent pas. Gerta a choisi de s’appeler Gerda Taro, comme le peintre japonais Taro Okamoto. C’est elle qui décèle chez son compagnon le talent, elle prend en main sa carrière et démarche les éditeurs, pour mieux vendre ses photos elle invente « le photographe américain Robert Capa », dont elle vend les photos avec talent. Lui, l’initie à la photo. Gerda reçoit sa première carte de presse le 4 février 1936 pour A.B.C. – Presse-Service, agence d’Amsterdam.

Dès le début de la guerre d’Espagne, le couple part suivre les combats des Brigades internationales aux côtés des républicains. Capa y trouvera une reconnaissance internationale, Gerda restant dans son ombre. Pendant les combats de Brunete de 1937, elle est écrasée par un char républicain. Elle meurt le lendemain, le 26 juillet. Il apprend la nouvelle à Paris, il est bouleversé, il déclarera qu’ils étaient mariés. La rubrique nécrologique de Ce Soir dit : « Notre reporter photographe Gerda Taro a été tuée près de Brunete où elle avait assisté à la bataille. Un tank républicain tamponna la voiture sur le marchepied de laquelle elle était montée pour quitter le village tombé aux mains des insurgés. »

C’est la première femme reporter tuée dans l’exercice de son métier. Son enterrement au cimetière du Père-Lachaise en présence de milliers de personnes devient une manifestation antifasciste. Son éloge funèbre est prononcé par Pablo Neruda et Louis Aragon. En 1938 Capa publiera à sa mémoire Death in the Making, album rassemblant des photos réalisées en commun.

 

Gerda Taro

Gerda Taro

 

La photographe photographiée

La photographe photographiée

 

Entraînement de miliciennes à Barcelone en 1936

Entraînement de miliciennes à Barcelone en 1936

 

Volontaires des brigades internationales.

Volontaires des brigades internationales.

 

Tank républicain (T 26 russe). C'est un tank comme celui-là qui a écrasé Gerda Taro.

Tank républicain (T 26 russe). C’est un tank comme celui-là qui a écrasé Gerda Taro.

 

Milicienne républicaine

Milicienne républicaine

 

Réfugiés

Réfugiés

 

 

 

Christine Spengler

Née en 1945 en France, à Vichy. Elle fait ses premières photos de reportage en 1970 au Tchad et décide de devenir reporter de guerre pour témoigner de l’horreur et défendre les causes justes. Elle a photographié l’Irlande du Nord, la révolution iranienne, la guerre au Cambodge. Elle a exercé son métier jusqu’en 1982. En 1983, elle photographie, pour la première fois, en couleurs les portraits de ses défunts ; entourés d’objets personnels, pour exorciser le passé et les faire revivre. Cinq ans plus tard, le couturier Christian Lacroix tombe amoureux de ses photos, particulièrement de ses tons rouges. Elle lui répond que ce rouge, c’est le sang des guerres, tout le sang qu’elle a vue dans sa vie et qu’elle veut exorciser.

 

Christine Spenlgler en Iran

Christine Spengler en Iran

 

Gamins de Londonderry en 1972

Gamins de Londonderry en 1972

 

Le Cambodge bombardé en 1975

Le Cambodge bombardé en 1975

 

Combattante au Moyen-Orient

Combattante au Moyen-Orient

 

 

 

Camille Lepage

Est née en 1988 en France, à Angers. Passionnée par le photojournalisme depuis son adolescence et elle va étudier le journalisme en GB, puis pendant 1 an aux Pays-Bas. Elle fait un stage d’étude comme rédactrice à Rue 89. Au cours d’un second stage, en Égypte, elle découvre la dimension de la crise au Soudan voisin.

Elle part s’y installer comme multicarte, pour y mener un travail de longue haleine sur un conflit pratiquement pas médiatisé. Son approche du terrain lui permet de gagner la confiance de la population puis de sources d’informations locales. Son travail lui vaut des publications dans de grands médias. Elle s’installe alors au Soudan du Sud nouvellement créé. Elle est engagée par The Citizen, le premier journal du nouveau pays. Elle révèle les bombardements dans les Monts Nouba.

En septembre 2013, elle va s’installer en République Centrafricaine pour couvrir la guerre civile qui vient d’éclater, et à laquelle les médias ne s’intéressent pas encore. Dès son arrivée, elle est interviewée par le site Petapixel qui l’a repérée pour sa couverture des Monts Nouba. Ses photos sont publiées par Reuters, l’Associated Press, l’AFP, la BBC, de grands journaux français, britanniques, américains… Amnesty et MSF la font travailler et lui prêtent un… un gilet pare-balles. Elle s’installe à Bangui en octobre. Ses photos des funérailles d’une femme tuée par une grenade lui valent le World Press International pour 2013.
Au début décembre 2013, l’ONU décide d’intervenir en RCA et mandate la France pour l’Opération Sangaris. Au même moment se produisent des menaces contre les journalistes.

Les militaires français lui signalent rapidement que ses reportages lui font prendre des risques. Fin avril, deux journalistes africains sont attaqués et décèdent peu après.
Le 12 mai 2014, alors qu’avec une équipe de journalistes elle se rend à moto sur un site diamantifère, elle tombe dans une embuscade. Elle est tuée d’une balle dans la tête. Elle avait 26 ans.

L’annonce de sa mort soulève une forte émotion. Certains reporters font remarquer que l’investissement très important des photoreporters comme Camille Lepage pourrait être mieux reconnu par les médias, qui attendent de choisir les meilleures photos, sans passer de commande. Ce système est de plus en plus critiqué, car il exerce une forme de pression qui pousse à la prise de risque. Camille Lepage avait déploré dans une interview que sa couverture soit inféodée à l’agenda des médias. Autre conséquence, le manque de moyens, qui fait fait voyager à moto, à pied ou dans de vieux taxis, ce qui peut avoir les conséquences funestes du 12 mai.

 

Camille Lepage

Camille Lepage

 

Soldat congolais

Soldat congolais

 

Désolation au Congo

Désolation au Congo

 

Camp de réfugiés au Congo

Camp de réfugiés au Congo

 

Sans légende

À l’ombre de l’AK 47

 

Sans légende

Sans légende