En photographie, nul n’est censé ignorer les fondamentaux. Mais, comme avec les lois, il nous arrive de les négliger, de les oublier. Les temps photographiques ont changé et avec eux la pratique qui fait oublier ces fondamentaux. Ou tout au moins certains d’entre eux.

Il faut distinguer les fondamentaux photographiques, qui permettent de maîtriser la mesure de la lumière et le triangle A-T-Sensibilité, la PdC, la MAP, le cadrage et la composition. Tous sujets qui ont été traités dans plusieurs articles sur les fondamentaux du photographe, qui permettent d’éviter nombre de déboires sur le terrain. Comme la lumière ou la balance des blancsHérités d’une autre époque, sont-ils encore utiles, et quels sont-ils ?

 

 

Le matériel

Toujours être soigneux avec son matériel photo

Cette « règle » date d’une époque où un boîtier durait +/-10 ans. Avec le renouvellement biennal des boîtiers numériques, elle paraît presque bizarre. Pourtant les raisons de cette règle n’ont pas disparu. Et puis tout le monde n’a pas les moyens de changer son boîtier quand la carte mémoire est pleine. Donc cette règle est toujours valide. Son application consiste à :

  1. Dépoussiérer régulièrement son matériel – boîtiers et objectifs – au pinceau et les objectifs au chiffon microfibres et au Lens-pen (la partie pinceau-brosse est très efficace pour dépoussiérer le boîtier). Pour les objectifs, commencer par le centre et finir par les bords. Ne pas oublier l’intérieur des bouchons d’objectifs, mignons nids à poussière. Laquelle vient se déposer sur les objectif
  2. Ne jamais employer de mouchoirs en papier. Ils laissent des fibres, ce qui est très agaçant. Mais surtout, ils sont potentiellement abrasifs, ce qui est irréversible.
  3. Les poils des pinceaux ne doivent jamais être en contact avec les doigts, et doivent être dégraissés régulièrement, tout comme les chiffons microfibres.
  4. Le matériel se range dans un endroit sec, que l’on peut en outre protéger avec des pochettes de silicate, qui se renouvellent avant de se répandre partout…

 

 

Avec le matériel photo, on ne force jamais

C’est un principe absolu, indépassable. Dès qu’une manipulation présente un point dur, on s’arrête. On observe attentivement les pièces concernées. Si on a compris la cause du point dur, et que cela paraît possible on fait marche arrière doucement. Et on recommence la manipulation. Le plus souvent la cause est banale: un mauvais positionnement d’une des pièces. Comme par exemple un objectif positionné légèrement de travers au moment d’engager la baïonnette. Si ça bloque: même geste. on arrête immédiatement. On examine les pièces.On essaie de comprendre pourquoi ça bloque. Et on recommence calmement la manœuvre. Si ça bloque toujours, on va voir un professionnel. Il vaut mieux affronter son sourire (narquois) que l’inertie d’un appareil bloqué, ou pire, d’un objectif cassé. Les consignes suivantes sont des corollaires de cette première règle:

  1. On ne fait jamais rien machinalement – Il faut toujours faire les choses en étant concentré sur ce que l‘on fait. Cette concentration évite de faire des bêtises, mais aussi de perdre ses accessoires, voire plus.
  2. La vitesse est mauvaise conseillère – Il faut toujours prendre le temps de faire les choses en y pensant, si l’on veut les faire bien.
  3. On travaille toujours mieux avec du matériel que l’on connaît bien – Plus on a de boîtiers et d’objectifs, moins on les connaît. C’est une vérité statistique incontournable, sauf pour les photographes professionnels. Encore que… Certains vous diront que cette règle est valable pour eux également. Et bien entendu le seuil de connaissance de son matériel est variable d’un photographe à l’autre

 

 

La prise de vue

Ne pas confondre vitesse et précipitation

Ne rien faire machinalement ou trop vite. Par exemple : Vérifier les paramètres de ses réglages avant de commencer à shooter. Ce genre de raté use le système nerveux. Inutilement. Cette règle s’étend aux accus et à leur(s) charge(s).

De manière générale, avant de partir en prise de vue on fait un chek up de son matériel, surtout si on emporte un sac bien garni !  Ce chek up ne concerne pas que boîtier-s et objectif-s, mais aussi accus, cartes SD (et leur état)… On n’ a pas toujours un copain qui a sur lui carte SD vide ou accu compatible avec votre boîtier et qui vous la prête au bon moment. Lequel moment aurait dû devenir un mauvais moment.  Le cas cité ici est toujours la conséquence de choses faites en vitesse, au dernier moment.

 

 

Tout cadrage soigné se fait avec un trépied

Ce n’est pas vrai seulement pour les MF. Ou les professionnels. Souvent le grand public (et la police) assimilent l’usage du pied aux professionnels. Profitez-en. C’est flatteur, pour le grand public, pas pour la police. Même si un pied c’est lourd et encombrant. Et puis les pieds modernes et récents sont beaucoup moins lourds qu’on a l’habitude de les croire. Encombrants non plus. Et le choix est désormais très large.

Un pied c’est surtout pesant parce que ça oblige à cadrer avec précision. Un pied, même récent, bien pensé, commode… c’est malaisé à régler. Il faut positionner les jambes, faire en sorte que la colonne centrale soit d’aplomb. Même avec les niveaux à bulle, c’est une opération pas évidente. Donc comme il faut régler le pied avec précision autant faire le cadrage avec précision. Pour éviter de faire le réglage du pied plusieurs fois, autant choisir soigneusement l’endroit d’où l’on va faire la photo. Rien que toutes ces opérations pénibles expliquent pourquoi un cadrage au pied est toujours plus soigné… et pourquoi on en voit de moins en moins. Et pourquoi Manfrotto vend de plus en plus de … sacs photo.

 

 

Ne pas ignorer certaines vieilles règles

Sous prétexte qu’elle seraient « ringardes ». Exemple: Actuellement « la montée en ISO actuelle permet de tout faire à main levée ». Comme on l’entend souvent dire « Cépafo ». Les possibilités des capteurs actuels sont impressionnantes : on peut monter dans certaines conditions à 12800 ISO et même plus et obtenir des photos qui ne nécessitent pratiquement pas de PT. Il reste que les meilleures photos se font toujours à la plus basse sensibilité possible. Une photo faite à 100 ISO sera toujours meilleure que la même à 1600. Bien sûr, on ne fait pas les mêmes photos.

D’une façon comparable sinon similaire, pour une même photo les couleurs auront toujours un meilleur rendu au 1/125sec qu’au 1/8000. Les solutions extrêmes à des problèmes qui ne le sont pas (et ne l’ont jamais été) ne sont pas forcément des solutions. Ce sont plutôt des défis technologiques que des solutions photographiques. Par exemple la possibilité de choisir après coup le plan de netteté dans un fichier qui a enregistré des tas de plans de netteté d’une photo. Qu’en soi cette capacité technique puisse apporter un plus à des besoins de surveillance paraît positif. Mais cela ne semble pas très intéressant pour la photographie à laquelle nous nous intéressons ici. Sans parler du fait que, pour cette photographie-là, l’idée finira peut-être dans les tiroirs des projets technologiques sans lendemain.

 

Un exemple concret qui illustre globalement cet article (surtout la partie prise de vue)

Depuis plusieurs années, je voulais réussir à photographier le paysage derrière une fenêtre pendant un orage. Le déclencheur de cette envie s’est produit à Rome au cours d’un voyage de groupe où je n’avais donc pas tout mon temps. Ce paysage, vu à travers une vitre mouchetée ou rayée par la pluie me narguait. Le premier plan, la vitre – étant à moins de 50cm et le fond – à l’infini photographique, j’avais opté pour le traitement du sujet par la PdC. Cela impliquait une courte focale et un diaph très fermé, avec une MAP à l’hyperfocale. Or avec une très courte focale – le DA 12-24 par exemple, la seule que j’avais à l’époque, l’image du fond allait être à très petite échelle et les gouttes énormes. Sans parler de la nécessité de recadrer pour enlever tout le pourtour de la fenêtre, qui était parasite dans la photo envisagée. Mais surtout, cette approche, tentée en APS-C, ne donnait pas le résultat escompté : rien n’était vraiment net. Je n’ai jamais réussi à faire des photos satisfaisantes en hyperfocale avec le numérique, sans vraiment comprendre pourquoi. Mais c’est un autre thème.

Donc il fallait traiter le sujet autrement. Seule une surimpression (voir article sur le sujet) m’a semblé pouvoir permettre ça. L’idée était d’assembler une image nette des gouttes sur la vitre avec un fond flou et une image nette du fond avec des gouttes floues. Ces images nettes devaient primer sur celles floues de l’autre plan. À cette époque, je ne post-traitais pas, donc je ne concevais que la surimp, que j’avais beaucoup pratiquée en argentique. Cela ne devait pas poser trop de problèmes. L’imprécision de la juxtaposition, due à la prise de vue à main levée, devait être compensée par le fait qu’une image nette et une image floue juxtaposées pouvaient tout au plus donner un halo. Or l’image floue brouillait l’image nette. Tout était flou. La photo était ratée. Les conditions ne me permirent pas de tenter autre chose.

Ma pratique de la surimp avait surtout été faite en basse lumière. C’est plus facile. Et presque toujours avec un pied. Pour des compositions à images décalées. Donc presque jamais dans des cas de deux cadrages où les images doivent être rigoureusement juxtaposées. Ce qui nécessite un pied. Quand cela avait été le cas, je cadrais à la loupe x10 directement sur le verre de visée de mon LX, prisme enlevé. Mais c’était dans les lointaines années 80, et la mode n’était plus au pied, surtout pas avec tête 3D ! J’avais aussi un peu oublié les calculs d’exposition à la main que permettait, et exigeait, le LX. Avec le numérique Pentax, le calcul est fait par le boîtier, et il est bien fait. Mais si le photographe a le choix, depuis le K-3, entre 3 modes de surimp (voir le même article), il n’a plus la main. Mais c’est commode et rapide. On retrouve là la problématique évoquée plus haut.

Depuis l’acquisition du K-1, j’ai refait de la surimp, à main levée, en régime lumineux, avec quelque réussite. Le viseur du K-1 y est pour quelque chose. Dans certains cas, celui d’images très dissemblables le plus souvent, la juxtaposition n’est pas déterminante, mais, dans d’autres cas, comme celui d’un fond unique, cette juxtaposition ne doit pas être approximative. Ces gouttes photographiées deux fois ne seront pas les mêmes, cela n’a aucune importance. Le fond, par contre, doit présenter une image unique. En pleine lumière une image fantôme est courante, mais ici indésirable.

Cet après-midi du 18 mai, mes fenêtres (au 5e étage) m’offraient de superbes vitres constellées de gouttes et un fond s’étageant de 40 m à l’infini. Je me suis emparé de mon pied, un vieux Manfrotto 190B/CL14 avec une rotule 3D #115, de mon K-1, sur lequel j’ai monté le Planar ZK, d’abord pour une raison d’angle de champ par rapport à la taille de la fenêtre, ensuite pour sa qualité et aussi parce que la MAP avec les vitres est plus facile à faire en MF manuellement. Et j’ai fait mes surimps à 2 clichés, avec une MAP sur les gouttes puis une MAP sur le fond, à environ 70 m. Puis deux autres avec une modification de la vitesse sur le cliché sur les gouttes, pour les avoir « qui coulent » à 0,3’’ f:16 100 ISO. Les 2 clichés sont bons, le fond est net, les gouttes, elles-aussi.

 

La surimp visée, avec tous les plans nets.

La surimp donne le résultat visé : tous les plans nets.

 

Surimpression par temps de pluie - gouttes sur la vitre et paysage au fond.Surimpression par temps de pluie - gouttes sur la vitre et paysage au fond.

Détail d’une autre photo prise avec la même technique.

 

 

Retour aux fondamentaux donc. Si l’assemblage doit être précis, le pied est LA solution incontournable. Comment avais-je pu négliger ça ?  Influence de l’époque : se déplacer léger – de l’âge : se déplacer léger. Erreur.  À noter, le niveau électronique des boîtiers Pentax, ici celui du K-1 est d’une efficacité redoutable sur un pied. Il remplace avantageusement le ou les niveaux équipant les pieds. Le résultat correspond à ce que j’attendais.

Ce qui ne signifie pas que cette photo est convaincante. Ce sont deux choses différentes. La réussite technique et la réussite esthétique ou le pouvoir de la photo de toucher les spectateurs sont deux problèmes d’ordres différents. « Comment faire une photo qui fonctionne ? » est un autre sujet.