Les photos vides

Un pareil sujet peut, à première vue, paraître pour le moins farfelu !  A y regarder de plus près, l’idée de photos vides n’est pas si farfelue que ça. Il en existe même de plusieurs sortes. En fait nous ne savons pas réellement ce qu’est le vide. Par contre, en l’état actuel de nos connaissances, il semble bien que le vide absolu n’existerait pas. Et que dans le vide cosmique proche, du moins, il y aurait des atomes, de loin en loin. Mais laissons les atomes vaquer tranquillement à leurs occupations et revenons à nos photos « vides ». A leur sujet non plus il n’est pas facile de s’appuyer sur des certitudes.

 

 

 

 

Les critères objectifs de photo vide

Il existe des critères photographiques de photos vides. Ils concernent principalement la composition et le sujet. Ces critères peuvent être purement formels (concernant la forme). Ils sont alors liés au langage photographique, aux règles de base de la photographie (voir ici  ou encore là). Pour le sujet qui nous concerne, ce sont surtout les règles de répartition des masses, géométriques ou de densité. Ainsi que les règles de construction et de format qui rendent une photo statique ou dynamique…  Mais ces critères peuvent concerner le choix du sujet, l’idée que l’on veut « illustrer ». Dans ce cas, les critères sont beaucoup moins rigoureux, sauf s’ils portent sur la mise en œuvre du sujet ou de l’idée. Ils sont alors du même type formel que précédemment. Mais ils portent sur la mise en œuvre, sur la démarche technique choisie par le photographe. On reste dans le domaine photographique.

 

 

 

Les critères moins objectifs

Par contre sur les sujets, les idées illustrées, les critères sont beaucoup moins objectifs. Certaines photos montrent une absence manifeste de sujet; on peut les qualifier de photos vides. Mais l’absence de sujet visible peut être volontaire et avoir pour but de traduire une atmosphère, une ambiance. Cette approche rattacher le cliché à la photo témoignage (voir article ). On aime / ça nous parle, ou on aime pas / ça ne nous parle pas, mais ce courant photographique existe. Il a existé très tôt (Eugène Atget) et existe toujours (Raymond Depardon), pour ne citer que deux francophones. C’est un fait indéniable. Et le débat sur la vacuité de ce type de photos n’est pas près de s’éteindre. La notion de photo vide est donc un sujet réel qui qui peut alimenter des débats animés. Ainsi, à côté de photos objectivement vides, pour des raisons de choix volontaire du photographe, il existe des photos que certains spectateurs jugent « vides », alors que la chose est sujette à discussion. Ce sont ces photos qui nous intéressent ici plus particulièrement.

Voyons donc ce que recouvre ce terme de photos vides. Concrètement des types de photos assez différentes. Nous allons donc essayer de les différencier, sans prétention aucune; des plus faciles à identifier aux moins évidentes.

 

 

Les photos vides

Ce sont celles qui ne comportent pas la moindre image, pas le moindre pixel pour les numériques. Le summum en est la photo gravement surexposée ou toute la surface du cadre est cramée, trouée. Celles de l’époque argentique où il n’y a plus dans le cadre que de l’acétate (matière dont étaient faites les pellicules argentiques). Ou bien son contraire, celles totalement noires ou il n’y a aucune image non plus. Avec une différence cependant. Dans ces photos, il n’y a pas d’image visible. Mais il y a peut-être une image quand même. Que l’on peut être tenté d’aller chercher. Ce qui nous permet de sentir à quel point une image violemment sous-exposée n’est pas le contraire d’une image cramée.

C’est ce qui explique le conseil de plutôt sous-exposer ses photos que de les sur-exposer. Pour avoir plus de chances de « sortir » quelque chose de sa photo. C’est également ce qui explique l’actuel retour en force des photos sombres .

Dans la réalité, les unes comme les autres iront au panier, ou désormais avec le numérique seront effacées, elles ne vont plus au panier, l’expression contemporaine marque bien l’évolution de la pratique photographique. Intéressons nous donc à toutes les autres, aux photos que nous ne jetons pas, mais que nous, nombre d’entre nous, appelons néanmoins « vides ». Ce sont d’abord les photos dont nous n’identifions pas ce qu’elles représentent. Il convient de bien avoir présent à l’esprit que ce qui va suivre n’est pas une énumération de photos vides, mais de photos qui, un peu rapidement, peuvent être considérées comme vides. Parce qu’elles ne représentent rien d’identifiable pour le spectateur peuvent être qualifiées de vides. Ou du moins courent le risque de l’être. Et sont de fait souvent qualifiées comme cela.

Examinons les dans l’ordre.

 

 

Les photos abstraites

photos non identifiables, ou qui représentent quelque chose de pas immédiatement ou facilement identifiable.

 

Photo de fond blanc de studio – si l’éclairage avait été parfait on ne « verrait » que du blanc !

Ce cliché est réellement très vide.

 

Photo de fonds de studio.

 

C’est toujours très vide, mais j’entends les possibles « commentaires savants sur l’intention de l’artiste… »

 

 

 

 

Clin d’œil à Nicolas de Staël – vide ou pas ?

 

 

Nature morte par forcément identifiable – vide ou pas ?

 

Ainsi, les photos-natures mortes qui représentent des morceaux de réel vu de près – ou re-cadrés de façon à ne conserver qu’une petite portion du réel représenté. Ou encore sous un angle suffisamment inhabituel. Ce qui a pour conséquence que peu de gens reconnaissent l’original. Et très souvent ces photos sont considérées comme vides.

Abordons quelques types de ces photos.

 

 

 

les photos conceptuelles

Qui ne représentent pas des objets, mais les idées  inspirées à certains d’entre nous par les objets qui nous entourent.

Ce peut être aussi bien des photos de matière-s, des photos qui s’intéressent à la matière des objets, naturels ou manufacturés, à leur structure, à l’aspect de leur surface.

 

Photo Yannig Hedel - 8
Photo Yannig Hedel – 8

 

A quoi avons-nous affaire ?

 

Ces photos peuvent être obtenues par :

  • la photomacrographie
  • ou la photomicrographie
  • ou la proxiphotographie

La photomicrographie se rencontre moins souvent car elle demande, pour sa mise en œuvre, des moyens moins accessibles que la macro, et à plus forte raison la proxi. Ces photos ont en commun qu’elles présentent de la réalité des aspects agrandis, dans un rapport inférieur à 1:1 pour la proxi, supérieur à 1:1 pour la macro et supérieur 10:1 pour la (micro).

 

Macro (?)

 

Un cliché macro, présenté sans commentaire explicatif, peut rendre la photo non identifiable, en tout cas difficilement identifiée. Elle court alors le risque d’être classée « vide ». Il suffira parfois de présenter une photographie tête-bêche pour qu’elle entre dans la catégorie des photos non identifiées, et de ce fait assimilées à des photos vides ou qualifiées de cette façon.

 

Les paysages de grande dimension

Et puis il y a une autre grande catégorie de photos vides qui se distinguent assez nettement des précédentes. Ce sont les photographies qui représentent concrètement quelque chose d’identifié, mais dans un lieu immense ou qui présente avec ce qui l’occupe, ou ceux qui l’occupent, une énorme différence de dimension. Cette différence fait apparaître le lieu comme vide.

 

Photo urbaine

 

Les photographies panoramiques

Ce phénomène arrive également avec les photos panoramiques, dans lesquelles l’angle de champ embrassé est tellement grand que, presque toujours, les éléments qui y sont inclus sont perdus dans l’ensemble. Elles peuvent alors être ressenties comme vides. Pour des raisons similaires presque toutes les photos, faites avec des objectifs Grand Angulaires ou Ultra Grand Angulaires, créent le même phénomène, souvent amplifié par des premiers plans réellement vides, au sens photographique classique que nous avons vu plus haut.

Ce type de photo est plus facile à pratiquer dans les pays aux espaces gigantesques, comme le Canada, les Etats-Unis, l’Australie, la Russie.

Le type de photos ci-dessus, pas réellement panoramique, présente des caractéristiques proches.

 

Photo d’une plage à Oléron.

 

Ce cliché a été pris pour dire l’immensité du ciel sur une île (Oléron) qui n’émerge des flots que de quelques mètres. La mouette (bénévole dans cette histoire) renforce l’impression de petitesse du vivant dans tout ce bleu.

 

Plage de l’Atlantique

 

Il y a dans ce paysage beaucoup d’éléments, chromatiques, graphiques, de matières, de contraste. Il a néanmoins été composé pour faire sentir le vide oppressant de cette immensité dont on ne voit pas les limites et pourtant coincée entre deux masses grises.

 

Traditionnellement « une photo doit avoir un sujet ». Comme avec les photos panoramiques c’est la taille du paysage (dans la plupart des cas) qui est le sujet, cela peut poser un problème, car le fait que ce soit l’immensité du paysage qui est le sujet n’est pas toujours perçu. Si c’est un paysage exotique (peu connu), on aura des réactions intéressées, sinon on aura des « c’est vide !» qui sont autant de couperets. (Voir articles sur la photo panoramique ici et  )

On retrouvera assez facilement un phénomène semblable avec

 

 

 

Les photos de paysages urbains

dans lesquelles les êtres humains sont quasiment absents, ou géométriquement réduits à peu de chose. Ce qui crée un effet de vide souvent convaincant, sinon saisissant.

Variante architecturale :

Photo architecturale. Un pot de fleur suffirait à habiter cette architecture tellement structurée qu’elle en est une sorte de vide sidéral.

 

Il existe encore une catégorie des photos qui s’apparentent à ces dernières. Elles en sont pourtant formellement très éloignées. Car elles sont le plus souvent picturalement plutôt encombrées que vides. Ce sont

 

 

les photos d’urbex

Les pays ayant subi de profondes métamorphoses industrielles ou politiques, ou les deux, offrent de somptueuses photos qui disent très bien le vide par des lieux qui furent habités et sont désormais déserts. Ce sont des photos du vide, plutôt que des photos vides.

 

Urbex en France
Photo d’Urbex en Allemagne-ex DDR (RDA)
Urbex en Bulgarie

 

 

Le regard du spectateur

Un dernier point reste à aborder. Celui de notre position de spectateur par rapport aux photos « vides », aux photos que nous jugeons « vides ».

Il y a une forte différence entre une photo que nous disons percevoir vide, dont nous disons que nous la ressentons vide et une photo dont nous disons « qu’elle est vide », dont nous affirmons qu’elle est vide.

 

Le regard objectif

La différence peut être dans la photo. Une analyse de la structure de la photo, de sa composition peut conduite à dire que telle ou telle partie de la photo est vide, un ciel par exemple. Ou bien que toute la photo est vide. Se pose alors le problème de l’intention du photographe. Selon que cette intention sera visible, perceptible ou non, on dira que sa photo fonctionne bien ou moins bien … ou pas. En général ce genre d’analyse est argumenté (voir article )

Mais il arrive aussi que la différence ne soit pas dans la photo, mais dans la façon d’en parler.

 

 

 

 

Le regard subjectif

En effet, dans le premier cas, celui de la lecture analytique, nous offrons à la discussion notre opinion, nous prenons le risque que notre opinion soit remise en cause. Dans le second cas, celui du jugement « cette photo est vide », nous nous mettons hors de cause à priori. La photo est vide ou elle n’est pas vide, c’est la photo qui est en cause. C’est de cela qu’on discute. Notre avis n’est pas mis en discussion.

Vous allez dire, mais qu’est-ce que cela a à voir avec les photos vides ? Tout simplement que ce genre de formulation/jugement est beaucoup plus courant avec des photos « vides », telles que définies ci-dessus, qu’avec d’autres types de photos.

C’est un moyen très courant d’auto-défense contre tout ce qui nous dérange, que nous connaissons peu ou mal. Et que de ce fait nous n’avons pas envie de reconnaître, que nous refusons même de reconnaître. C’est aussi et surtout un moyen de nous défendre, très mal, du monde extérieur que nous ressentons comme nous mettant en danger.

Très mal, parce que dire « je trouve cette photo vide » dit votre ressenti, qui ne peut être mis en cause. Chacun a le droit le plus absolu d’avoir un ressenti X ou Y devant une photo. Cela ne peut pas faire l’objet d’un débat qui remet en cause la personne. Donc cela conduit à débattre de ce qui peut se débattre : la photo. Ce qui est quand même le but du jeu quant on parle de photo.

 

 

Crédit photographique : Valia ©, Micaz© … Cliquer sur les images pour les agrandir