Nous avons tous vu, d’une manière ou d’une autre, des photos de bâtiments de la ville américaine de Detroit, abandonnés et délabrés et pourtant grandioses dans leur décrépitude. Ces photos étonnantes ont fait que la plupart d’entre nous pensent que l’Urbex vient des États-Unis.

On ne prête qu’aux riches, mais l’Urbex est née en France, au début des années 80 avec le groupe parisien UX (Urban eXperiment). Ce groupe, formé de lycéens et d’étudiants du Quartier latin, utilisait et aménageait des locaux délaissés par la ville de Paris, pour y organiser des manifestations non lucratives comme des festivals de films, des concerts clandestins (mis en place par la branche UX « La Mexicaine De Projection ») ou des chantiers de restauration de lieux choisis, comme l’horloge monumentale du Panthéon, réalisée par le groupe UX « Untergunther ». Ces deux faits divers ont eu à l’époque un écho médiatique important, en France (Le monde – Libération) et à l’étranger (Guardian – New York Times). Pour l’exploit du Panthéon, l’horloge fut remise en état et c’est la demande faite au conservateur de Panthéon de la remettre en marche qui mit le feu aux poudres. Le groupe fut jugé en 2007 et relaxé, la restauration de bien national n’étant pas un délit…

Tags dans des bâtiments un temps abandonnés

Tags dans des bâtiments un temps abandonnés à Berlin. Une fois les bâtiments réoccupés, les tags sont restés et ont proliféré.

 

Le terme d’Urbex (Urban Exploration) vient bien, lui, du continent américain. Il fut lancé dans les années 90 par un Ninjalicious, jeune universitaire de Toronto (1973 – 2005) qui a publié « Access All Areas – a user’s guide of art of Urban Exploration », véritable manifeste d’Urbex. En France, l’Urbex est illégale, mais ne fait pas l’objet de réelles poursuites au plan national, les faits n’étant pas, le plus souvent, des délits graves. Ainsi, se faire attraper dans une zone non autorisée des catacombes de Paris coûte 60€ d’amende.

L’Urbex est, de toute évidence, une pratique post-moderne, la pratique de jeunes générations, en l’occurrence deux, qui sont conscientes qu’elles arrivent après quelque chose qui s’achève, quelque chose qui est en ruines, mais qui néanmoins les fascine.

Nous avons interviewé un jeune « urbexplorateur », que l’on nommera Florian.

 

Bonjour Florian, peux-tu te présenter en quelques mots ?

J’ai bientôt 19 ans, je suis étudiant en fac de cinéma à Paris III.

 

Qu’est-ce qui t’a amené à l’urbex ?

Je ne me souviens plus exactement. L’idée de sortir des sentiers battus. Avec un copain on a trouvé sur internet des sites qui parlaient de lieux fun. Au départ on était deux, puis d’autres potes nous ont rejoints. On ne fait jamais de sorties seul. Pour des raisons de sécurité.

 

Qu’est-ce que tu aimes dans l’urbex ?

C’est visiter des endroits où la nature reprend progressivement ses droits sur ce que l’homme a construit puis abandonné.

 

Comment choisissez-vous les endroits à visiter ?

Sur internet, par le bouche-à-oreille. Ça permet de savoir quel type de lieu c’est, à quoi ça ressemble, si ça nous plaît ou pas.

 

Et comment savez-vous où ça se trouve ?

Par recoupements géographiques, par recherches avec Google Maps satellite, en comparant les photos publiées et celle de Google Maps.

 

Les localisations ne sont pas indiquées sur le net ?

Jamais. C’est une règle, tacite, mais ferme. Les personnes ne respectant pas cette règle sont généralement rappelées à l’ordre par les autres explorateurs.

 

Urbex - Eclairage zénithal

Urbex – Éclairage zénithal

 

Donc les adresses ne se passent de l’un à l’autre…

Par internet non. Pour éviter que les lieux qu’on a visités ne deviennent publics. Ce sont quand même des lieux privés. On les respecte, mais il arrive qu’il y ait quand même des dégradations. On ne va pas les favoriser.

[Note de l’Auteur : J’ai assisté à une « séance » de recherche à partir d’une photo et de quelques maigres indices (proximité d’un canal et d’une voie ferrée). À partir d’un détail de la photo, recherche de la situation géographique, comparaison de plusieurs photos et détermination précise de l’emplacement du site correspondant à la photo initiale. Le tout en quelques clics, en moins de 10 minutes. Tout simplement bluffant !]

 

Une fois le lieu choisi cela se passe comment ?

On se répartit le matériel à prévoir, la boisson, la nourriture, et on prévient quelqu’un de l’endroit où l’on va, par sécurité. Ensuite quand on est sur place on « improvise ». On fait le tour du lieu pour chercher une entrée correcte.

 

C’est à dire ? 

On n’entre jamais par effraction, on ne crochète pas les serrures, on ne casse rien, on ne dégrade rien.

 

Et ensuite ?

On visite, je fais des photos, des vidéos. Quelquefois on revient plusieurs fois. Quand c’est intéressant et pas trop loin.

 

Quels endroits as-tu visités ?

Des lieux militaires désaffectés, en partie souterrains, ou en surface. Des anciens bâtiments industriels, complètement ou partiellement à l’abandon, mais parfois surveillés. Et puis je suis allé plusieurs fois dans les catacombes, qu’on appelle « catas ». Là, il faut prévoir de l’éclairage et des vêtements adaptés à la poussière et à l’eau. Car il y a des piscines.

 

Des piscines ?

Oui, des galeries où il y a de l’eau en permanence. Une fois j’ai eu de l’eau jusqu’à la poitrine avant de faire demi-tour.

 

As-tu eu peur ?

Dans les catacombes, il y a des passages en chatière. Quand elles deviennent étroites, on balise un peu. Plus que le risque physique, c’est plus le risque de se faire attraper qui fait un peu peur. On ne sait pas comment vont réagir les « autres ».

 

Quels autres ?

Les gardiens, les vigiles. On est dans les lieux non ouverts, parfois privés, souvent interdits, même si ce n’est pas indiqué.

 

T’es-t-il arrivé de te faire attraper ?

Oui, une fois, sur un site militaire, par une équipe du GIGN qui s’entraînait. Ils nous ont gentiment raccompagnés jusqu’à la sortie. Et puis le soir, c’est-à-dire dans la pénombre, il nous est arrivé une fois de voir des lueurs de lampes et de nous carapater sans demander notre reste.

 

Le moteur c’est le frisson de l’interdit ?

Il doit y avoir de ça, mais pas seulement, il y a des lieux non interdis. Personnellement, c’est le côté univers à part, avec une ambiance agréable qui me plaît. Et le fait d’avoir tous ses sens en alerte pour ne rater aucun détail. Dans les endroits non autorisés, le risque aussi joue un rôle, bien sûr.

 

As-tu des sites préférés ?

Je vais jouer sur les mots: mon site internet préféré c’est  glauque-land.

Et physiquement c’est un ancien site d’Air France, qui a malheureusement été sécurisé par des caméras. Elles ont permis de bloquer ou de neutraliser les accès par lesquels on entrait dans les bâtiments. Ça a été un peu l’histoire: « Souriez, vous êtes filmés. La prochaine fois, vous ne sourirez pas, vous ne pourrez plus entrer ! »

Urbex - Site industriel -1

Urbex -Site industriel-2

Urbex - Site industriel-3

Urbex - Site industriel -4

Photos extraites de 2 vidéos faites au WG-M1

 

Et qu’est-ce qui te plaît vraiment dans l’Urbex ? Le côté glauque ?

Non. Tous les sites ne sont pas glauques. C’est un autre monde, calme, cool. Ce que j’aime, c’est qu’on s’approprie ce monde, on va y vivre autre chose. Souvent c’est beau. Pour moi en tous cas c’est beau.

 

Te limites -tu as la France ou bien es-tu allé à l’étranger ?

Jusqu’à présent je me suis limité à la France. Je suis allé plusieurs fois à Berlin, où il y a pas mal de sites d’Urbex, mais je n’y suis pas allé pour ça.

 

Et la photo dans tout ça ?

Moi je prends des photos, mais ceux qui ne pratiquent pas la photo en dehors n’en font pas. Avec les smartphones ce n’est vraiment pas top. La photo ressemble à de la street rapide. Il faut faire vite, on est furtifs dans les endroits privés, surtout surveillés. Dans les catas (*), ce serait plutôt de la photo de nuit, il n’y a pas beaucoup de lumière. Certains emportent des pieds, moi je n’aime pas me charger. Ce sont des lieux abandonnés, intéressants, inhabituels et souvent photogéniques.

 

As-tu été tenté de faire des scénographies ou bien seule l’exploration t’intéresse ?

J’ai écrit des scénarios avec des copains, mais bien qu’ils soient finalisés, on n’est jamais passé à l’acte.

 

Pourquoi ?

Parce qu’on n’a pas le matériel nécessaire et surtout parce qu’on a passé le bac et qu’on n’a plus le temps. Particulièrement ceux qui sont en prépa.**

 

Qu’est-ce que tu as comme matériel ?

J’ai un K-x avec le 18-55 et le 50-200 et un 16 manuel russe. Depuis quelque temps un K-5IIs. Il est plus lourd que le K-x, mais ça va. Et puis j’ai un WG-1M.

 

Et comment es-tu venu à la photographie ?

Par l’environnement familial. Mon père fait beaucoup de photos.

 

Et que fais-tu comme photos en dehors de l’urbex ?

De la nature morte. Je photographie des objets, des détails d’objets, souvent en mode tungstène. Et puis des sous-bois, des arbres. Et des portraits, des sortes de selfies…

 

Casiers bleus

Casiers bleus

 

Comment pourrais-tu résumer ton approche de la photographie ?

À l’époque où je ne faisais que du mode tungstène, j’étais déjà attiré par les objets abandonnés qui retournent à la nature. Comme je l’ai déjà dit, j’aime les lieux où la nature reprend ses droits sur ce que l’homme a construit puis abandonné. Et je trouvais que la couleur bleue donnait à ces endroits une dimension plus grande. Maintenant, je suis moins mode tungstène, mais je fais de l’urbex…

 

Tu « consommes » des revues photo ?

Je suis abonné à Fisheye et je lis RP assez régulièrement, la partie photographes et photographies, la partie technique m’intéresse assez peu.

 

* catacombes de Paris  – ** classes préparatoires aux grandes écoles.

 

 

Galerie

Urbex au ras du sol.

Urbex au ras du sol.

 

Urbex - Enfilade

Urbex – Enfilade

 

Urbex - Compteurs

Urbex – Compteurs

 

Urbex - Autoportrait en site

Urbex – Autoportrait en site

 

Urbex - bunkers tagués

Urbex – bunkers tagués

 

Urbex - Bunker forestier

Urbex – Bunker forestier

 

Coques bleues

Coques bleues

 

Végétaux - Ronce et barbelé

Végétaux – Ronce et barbelé

 

Végétaux - Graines

Végétaux – Graines

 

Monstre végétal

Monstre végétal

 

Monstre végétal

Tunnel d’hiver

 

Monstre végétal

Nocturne

 

crédit photo : © Florian