La photographie en Noir & Blanc semble revenir à la mode. On en trouve de plus en plus que ce soit sur FlickR ou sur les autres acteurs sociaux photo. Dans la tête de nombreuses personnes, il y a l’idée que la photo en N&B est synonyme d’art, avec un A majuscule. Dans la réalité, il n’en est rien. Il semblerait que le N&B proposé par de nombreux photographes ne soit pas « naturel ». La photo N&B est-elle devenue la porte de sortie d’une photo « ratée » ? C’est fort probable.

Il ne s’agit pas d’opposer photo couleur et photo en noir & blanc. Ni de refaire l’article Couleur vs Noir & Blanc. Non il s’agit plutôt de recadrer la photo N&B.

 

 

Un peu d’histoire

La photo en Noir & Blanc et la photo en couleur se côtoient dès les origines. La couleur est même accessible très facilement grâce à Kodak et la Kodachrome dès les années 30. La principale différence était, et est encore, la facilité de développement qu’offre la pellicule N&B par rapport à la pellicule couleur. C’est sans doute une des raisons majeures pour lesquelles la photo N&B s’est bien implantée.

Mais, si cette facilité fut un des principaux artisans du succès du N&B, il y en a d’autres.

La photo Noir & Blanc a été souvent synonyme d’intemporalité. La couleur a tendance à figer les époques, permettant ainsi de dater la période de la prise de vues. Au contraire, le N&B va, lui, conférer à la photo un soupçon d’éternité.

 

 

Avec le numérique, tout change

Grace à l’ordinateur, le choix est à la portée de tous. Soit on laisse la photo en couleur, soit on choisit de la mettre en Noir & Blanc. C’est très simple, il suffit de cliquer sur un bouton.

N&B ou couleur, sous Lr un simple clic suffit

N&B ou couleur, sous Lr un simple clic suffit

 

Avec parfois (souvent même), un résultat hasardeux, voire franchement mauvais !

 

La facilité qu’offrent les logiciels de Post-Traitement en la matière n’est pas forcément une bonne chose. Par la faute du numérique, la réflexion sur le choix entre la couleur et le N&B s’effectue désormais a posteriori. Du moins pour de très nombreux photographes. Or, en laissant le choix à des personnes non sensibilisées, qui ne connaissent pas grand-chose à la couleur (et le noir et le blanc sont des couleurs, au même titre que le rouge, le vert, et le jaune et les autres), au respect des teintes et de la colorimétrie, les éditeurs ont laissé la porte ouverte à des aberrations. C’est ainsi que l’on a régulièrement droit à des :

  • effets de modes ;
  • couleurs parfois hyper saturées ;
  • cut out réalisés en dépit du bon sens ;
  • transformations N&B sans gestion des couches couleurs.

Cette liberté offerte par Lr et consorts laissent croire au photographe développeur que le passage en N&B est dicté par son choix artistique bien réfléchi ! Ce qui est faux.

Cut Out relativement fin qui souligne le travail N&B

Cut Out relativement fin qui souligne le travail N&B – K-1 & DA*200 – 1/160s à f/5,6, ISO 100

 

 

Pourquoi une photo en Noir & Blanc ?

Aujourd’hui, la principale raison de transformer une photo couleur en Noir & Blanc est de faire d’une photo ratée, une bonne image ! Le Noir & Blanc est donc vu comme un moyen de rattraper une image. Ciel trop blanc ? Une lumière mal gérée ? Quelques imperfections ? Ce n’est pas grave. Une conversion en N&B plus tard, et voilà une photo couleur moche devenue la photo du siècle !

 

Un peu de technique

Il y a là un dommage collatéral du numérique. Au temps de l’argentique, le photographe devait opter entre diapo et film négatif. Puis, il avait un grand choix entre les différents types de films couleurs et N&B, chacun ayant un rendu très différent. Il était d’ailleurs facile de distinguer un film Kodak d’un film Fuji ou Agfa.

Le numérique a changé la donne. Maintenant l’image est lissée, neutre. Il manque d’ailleurs souvent un petit quelque chose, le grain argentique si unique. Et par défaut, les appareils photo prennent le cliché en couleur. Au grand regret de certains. Pour combler ce manque, les ingénieurs ont introduit un mode N&B dans les boîtiers. Mais il s’agit d’une conversion après la prise de vue, selon des critères propres aux ingénieurs. Alors, quelques marques, dont Leica est le chef de file, ont décidé de produire des capteurs qui ne connaissent pas la couleur. Adieu le filtre de Bayer !

Comment cela, adieu le filtre de Bayer ? Oui, le capteur numérique est Noir & Blanc. Un filtre RVVB est posé par-dessus le capteur et une opération, dite de dématriçage, permettra de recréer une image en couleur. Donc, en omettant le filtre de Bayer, adieu la couleur et bonjour le N&B. C’est ce que proposent les Leica M MONOCHROM !

 

Un choix purement artistique

Avec le Leica M Monochrom et quelques autres boîtiers similaires, il est possible de prendre des photos directement en N&B, sans passer par la case Post-Traitement. Au grand plaisir de certains esthètes qui ne jurent que par cette façon d’opérer. Et pour ceux qui ne peuvent s’offrir un appareil de ce type, ils utilisent le mode intégré.

Peu importe au fond comment votre photo N&B va exister. Ce qui compte c’est qu’il doit s’agir d’un choix assumé. On fait un N&B parce qu’on a décidé d’en faire. Pas par opportunisme. Or ce n’est pas le cas pour la majorité des photographes. Ceux-là font de la photo couleur parce que le boîtier prend en couleur. Et la photo devient N&B pour diverses raisons qui n’ont rien à voir avec un choix artistique.

Coureuse

Coureuse – K1 & DFA 24-70 – 1/125s à f/13, ISO 640

 

Mais c’est quoi ce choix artistique ? Il s’agit, entre autres, du choix d’exprimer la panoplie des couleurs en des nuances de gris. Toutes ces nuances de gris, entre la couleur noire et la couleur blanche. Cela veut dire qu’en termes de composition, le photographe devra se montrer plus pointu, plus soucieux. Le choix de mettre en valeur un sujet en particulier. La couleur étant permissive, elle masque les imperfections. Pas le N&B.

 

Penser en N&B au moment de la prise de vue

La photo doit être pensée en N&B. Quand le photographe prend une photo, il sait d’avance si elle sera en couleur ou en N&B. Car il s’agira d’un aboutissement à tout un processus de réflexion de sa part. Jamais on ne doit décider qu’une photo sera développée en N&B pour rattraper le coup ! Le N&B n’est pas un cache-misère ! Bien au contraire, le N&B va révéler de manière encore plus flagrante les imperfections.

 

Composer en Noir & Blanc

Et qui dit penser en N&B, dit aussi imaginer le résultat futur. Certes, pas exactement sur ce que ce sera, mais comment ce sera, dans les grandes lignes. Cela veut dire qu’en termes de composition, on saura ce qui va attirer le regard, où se trouvent les lignes de fuite / de force. Et on sait que tout ce qui « vert » sera parfois difficilement transposable.

Photo non pensée en N&B

Photo non pensée en N&B – K- & FA 31 – 1,3 s à f/13, ISO 125

 

 

 

Doit-on faire du Noir & Blanc ?

Passionné de N&B, mon jugement s’avère faussé. Le Noir & Blanc est une discipline qui est aussi importante que la couleur. Certains photographes comme Salgado ou encore Brassaï ont permis à la photographie N&B d’acquérir ses lettres de noblesse. Mais, comme la couleur, le N&B doit servir une photo.

Il doit s’agir d’un vrai choix artistique, découlant d’une réflexion en amont de la prise de vue. Ce choix est aussi important que tous les éléments constitutifs de la composition d’une photo. Le N&B doit apporter quelque chose en plus à une image.

Réflexions

Réflexions – K-1 & DFA 70-200 – 1/200s à f/9, ISO 125

 

La question n’est donc pas « Comment je dois convertir une image en N&B », mais « Pourquoi je veux la convertir ». Et la réponse sera « Parce que je l’ai pensée en N&B ».

Tout simplement.

 

Crédit photo : © fyve