Cette question, « une optique peut-elle mentir ?« , peut paraître surprenante aux yeux de beaucoup, voire racoleuse. Et même suspicieuse, car si un objectif ment, ce n’est pas sa faute, mais celle de ses concepteurs. Il ne s’agit pas ici de faire ici le bashing d’un ou de plusieurs fabricants, activité qu’on laissera aux milieux autorisés, mais plutôt de tenter de comprendre ce qu’il en est et d’expliquer pourquoi. Tentons de déblayer le terrain sur ce sujet intéressant, objectif et mensonge.

Et pour comprendre, il convient de se demander comment un objectif pourrait mentir ?

 

Note : Ce problème est souvent évoqué dans de nombreux blogs et articles sous le nom de Focus-Breathing. Mais ce terme recouvre aussi une notion différente : l’effet « pompage » au moment de la mise au point. Qui se traduit par de légers changements dans la longueur focale, comme si l’image s’agrandissait ou rapetissait légèrement, avec une sorte d’effet de « pompage », quand la mise au point est en train de s’effectuer.

 

 

La mise au point

 

Rappel de quelques notions

Pour comprendre la problématique, il faut se rappeler les notions concernant la mise au point, qui est essentielle à la réussite d’une photo. C’est elle qui va déterminer ce qui sera net et ce qui ne le sera pas (attention, une photo réussie peut ne pas être nette). Pour ce faire, les opticiens ont conçu différents dispositifs. Aujourd’hui, les plus utilisés sont ceux qui déplacent un ou plusieurs groupes de lentilles. Ce déplacement peut s’effectuer en bout d’objectif pour les plus simples, ou à l’arrière pour les plus complexes.

Déplacement du groupe de lentilles servant à la mise au point

Déplacement du groupe de lentilles servant à la mise au point

 

Ce déplacement peut avoir lieu aussi bien de manière interne que de manière « externe ». Dans ce cas, c’est le corps de l’objectif qui coulisse dans son fût, afin d’assurer la mise au point entre l’infini et la distance minimale de mise au point. Dans le premier cas, le groupe de lentilles de mise au point est plus petit et plus léger afin d’être déplacé rapidement, sans trop de puissance absorbée.

 

 

Quel est le rapport entre la mise au point et d’éventuels mensonges de la part des fabricants ?

Lorsque la distance de mise au point d’une optique est modifiée, il y a une variation de la longueur focale de l’objectif. Quand on déplace des éléments à l’intérieur d’un objectif, on en modifie les paramètres optiques. L’un de ces paramètres est justement la distance focale effective, donc l’angle de vue et donc le grossissement qui en résulte.

L’incidence est qu’un objectif donné pour 200mm, ne proposera pas, selon les conditions de mise au point, réellement 200mm. En pratique, la focale réelle variera selon la distance de mise au point. Puisqu’il s’agit d’un problème lié à la modification des paramètres optiques d’un objectif, on se rend bien compte que la conception optique est très importante. Une conception ratée peut provoquer des variations très importantes.

Chaque objectif a une distance minimale de mise au point qui lui est propre. Ce qui veut dire que chaque objectif sera atteint différemment par cette problématique. Certains le seront très peu tandis que d’autres, beaucoup plus.

 

 

Comment calculer le grandissement réel ?

Même en simplifiant au maximum, à moins d’avoir fait des études d’optiques, cela reste compliqué.

En elle même, la formule est simple :

Grandissement = Allongement du tirage optique de l’objectif / Distance focale réelle

Si le calcul est rapide puisqu’il s’agit d’une simple division, ses éléments nécessitent eux-mêmes d’autres calculs, beaucoup plus complexes, faisant référence à des notions comme la « Distance Focale » (va déterminer les dimensions de l’image formée sur le capteur de l’appareil photographique), le « Foyer Principal Image », le « Point Principal Image » ou encore le « Foyer Principal Objet ».

Calculer le grandissement réel n’est donc pas chose aisée. Qu’on laissera aux spécialistes ! Nous ne pouvons que vous recommander d’aller lire le site de Pierre Toscani, si vous souhaitez un cours sur ce sujet.

 

 

Alors, les objectifs mentent-ils ?

Dans la pratique, cela veut dire qu’un objectif annoncé pour être, par exemple, un 70-200 ne sera pas vraiment un 70-200. Les fabricants d’objectifs font une omission, un raccourci par facilité : les focales annoncées ne sont pas toujours exactes. Historiquement, la variation est souvent de l’ordre de 5%. Chez Pentax, la variation moyenne est de 5,5%.

De plus, cela n’affecte essentiellement que les mises au point sur des sujets proches, très rarement celles qui sont sont lointaines. L’endroit de la mise au point est donc un facteur déterminant.

 

 

Est-ce un vrai problème ?

150 ou 160 ? 180 ou 200 ?

La plupart du temps, cela ne l’est pas. Parce que si un objectif est un 195 au lieu d’un 200, l’impact est tellement faible à ces focales pour que l’on n’y prête pas attention.

Malheureusement, ce n’est pas le cas de tous les objectifs. Un des plus mauvais exemples serait, semble-t-il, le Nikkor 70-200 f/2.8 VR II. Le conditionnel reste de mise, car je n’ai pas pu constater le phénomène de visu. Mais selon des tests indépendants, à 70mm, il offre un vrai 70 à la mise au point à distance minimale, 72mm pour la mise au point à l’infini, tandis qu’à 200mm, il ne donnerait qu’un petit 134mm pour la mise au point à distance minimale (!) et 192mm pour la mise au point à l’infini.

Dans le même registre, il y aurait également le Sigma 18-250 DC OS Macro qui, à 250mm avec mise au point à distance minimale, se comporterait comme un simple 150mm.

 

 

Une conception loin d’être simple

Aucun opticien, grande marque ou pas, n’est à l’abri d’une conception optique qui modifie la distance focale.D’ailleurs, il ne doit pas y en avoir beaucoup qui ne connaissent absolument aucune modification, même infime. Le tout est ensuite d’en connaître l’importance. Faible, elle est acceptable. Importante elle est problématique.

Qu’un 70-200 se comporte comme un 70-185 à 200 selon la distance de mise au point, cela n’aura pas de très grande incidence sur votre photo. Mais perdre plus de 30% de la focale annoncée, ce n’est pas anodin. Certes les lois de l’optique sont telles qu’il ne doit pas être évident de concevoir un objectif. Mais si certains constructeurs y arrivent, cela veut dire que c’est possible. Quand il y a de tels écarts, c’est qu’il y a eu un défaut de conception, souvent pas assumé.

Mais problématique veut-il dire impossibilité de prendre de bonnes photos ? En fait, la plupart des utilisateurs ne s’en rendent pas compte. Ce qui donne à penser que ce n’est pas si important que cela. Et réellement, vous faites souvent des photos à une focale de 200mm quand votre sujet est à moins de 5m ?

 

 

Mensonge ou pas ?

Tout est question d’interprétation et de tolérance :

  • Si l’objectif est très proche des spécifications annoncées, alors il n’y a pas mensonge.
  • Si l’objectif dévie fortement des spécifications annoncées, alors il y a mensonge. Il est complètement anormal qu’un objectif, sous prétexte que quand la mise au point s’effectue à distance minimale, il est plus compliqué de conserver la focale, voie cette dernière modifiée, donc différente de celle annoncée. Le constructeur est obligatoirement au courant, ou alors il est mauvais et n’a effectué aucun test. Le fait qu’il ne l’annonce pas laisse supposer qu’il y a une volonté de tromper le client par omission.

 

 

Cas du Pentax DFA * 70-200/2.8

Cet objectif est emblématique des objectifs Pentax modernes. Il a été mis en avant au moment de la sortie du K-1, dont il est un des prolongements naturels. Il est donc intéressant de voir ce qu’il propose, surtout à 200mm, puisqu’on a pu remarquer que c’est sur la plus longue focale que cela coince souvent. Afin d’obtenir une comparaison la plus impartiale possible, quelques séries de clichés ont été prises avec les objectifs suivants, trois Pentax et un Sigma :

  • FA * 70-200/2.8, avec le curseur de map positionné à 4m-infini ou 1-4m, selon la distance de MAP
  • DA* 200/2.8
  • DFA 24-70/2.8
  • Sigma 70-200/2.8 (première génération)

 

Toutes les photos ont été prises sur pied, afin de conserver la même distance de mise au point et, autant que possible le même angle de vision (malheureusement, les objectifs ayant des poids différents, cela n’a pas toujours été possible). Toutes les photos d’une même série ont réalisé avec la même ouverture.

 

À 70mm, mise au point distante au niveau du banc
DFA 24-70/2.8, 1/125s à f/5.6, ISO 400, 70mmDFA* 70-200/2.8, 1/100s à f/5.6, ISO 250, 70mmSigma 70-200/2.8, 1/100s à f/5.6, ISO 320, 70mm
Pentax DFA 24-70/2.8, 1/125s à f/5.6, 70mmPentax DFA* 70-200/2.8, 1/100s à f/5.6, 70mmSigma 70-200/2.8, 1/100s à f/5.6, 70mm

 

Avec une mise au point distante et à cette focale, l’écart est tellement faible qu’il est difficile de déceler une réelle différence. Néanmoins, même si les DFA 24-70 et DFA 70-200 semblent identiques, le Sigma semble être un peu plus proche. Il est possible qu’il commence sa course 1mm plus loin que les 2 autres.

 

À 200mm, mise au point distante au niveau du banc
DA* 200/2.8, 1/100s à f/5.6, ISO 400, 200mmDFA* 70-200/2.8, 1/100s à f/5.6, ISO 250, 200mmSigma 70-200/2.8, 1/100s à f/5.6, ISO 400, 200mm
Pentax DA * 200/2.8, 1/100s à f/5.6, 200mmPentax DFA * 70-200/2.8, 1/100s à f/5.6, 200mmSigma 70-200/2.8, 1/100s à f/5.6, 200mm

 

Si le DA* 200 propose la même image que le DFA* 70-200, on constate une légère différence avec le Sigma 70-200 qui va un peu plus loin. De l’ordre de 3mm de focale environ. Mais cette différence est tellement infime que cela ne changera strictement rien à vos clichés.

 

Comportement à 70mm, mise au point à 3m
DFA 24-70, 1/100s à f/6,3, ISO 1250, 70mm, MAP 3mDFA 70-200, 1/100s à f/6,3, ISO 1250, 70mm, MAP 3mSigma APO 70-200, 1/100s à f/6,3, ISO 1250, 70mm, MAP 3m
Pentax DFA 24-70/2.8, 1/100s à f/6.3, 70mmPentax DFA* 70-200/2.8, 1/100s à f/6.3, 70mmSigma 70-200/2.8, 1/100s à f/6.3, 70mm

 

Lequel des 3 objectifs est le plus proche de la vérité, bien difficile à dire sans calculs. Mais il est évident que le 70mm affiché n’est pas le même. Celui proposé par le DFA 24-70 est le plus lointain, tandis que celui proposé par le Sigma 70-200 est le plus proche. Quant au DFA* 70-200, il est entre les 2.

Dans tous les cas de figure, un des 3 est plus menteur que les 2 autres.

 

Comportement à 200mm, mise au point à 3m
DA* 200, 1/100s à f/6,3, ISO 1250, 200mm, MAP 3mDFA* 70-200, 1/100s à f/6,3, ISO 1250, 200mm, MAP 3m
Pentax DA* 200/2.8, 1/100s à f/6.3, ISO 400, 200mmPentax DFA * 70-200/2.8, 1/100s à f/6.3, 200mmSigma 70-200/2.8, 1/100s à f/6.3 ISO 400, 200mm

 

Au vu des clichés, que ce soit à 200mm comme à 70mm, un des 3 objectifs est éloigné fortement des focales annoncées. Si le DA* 200 et le Sigma 70-200 sont assez proches visuellement, il en va tout autrement du DFA* 70-200.

À 200mmm et à environ 2,50m de distance, la différence de couverture visuelle est d’environ 25% entre le DFA* 70-200 et son homologue de chez Sigma.

Il existe bien un problème et ce dernier n’est pas négligeable. Lors d’une mise au point à courte distance, le DFA* 70-200 est plus proche d’un objectif de 150mm que de 200mm, ce qui fait une différence importante.

 

 

Dernier point

Rares sont ceux qui se rendent compte du problème, à moins qu’il ne soit d’importance, mis à part les professionnels, les passionnés de la recherche du moindre défaut ou l’amateur qui tombe dessus par hasard. À moins de disposer des brevets et de faire les calculs, il est quasi-impossible de trouver les valeurs réelles. On peut avoir une idée des capacités de ses objectifs en effectuant des tests visuels spécifiques. Et si un objectif fait preuve d’un vrai défaut, il conviendra de le signaler, car les acheteurs doivent être mis au courant. Au moins pour savoir, sans forcément monter une cabale ou gloser à l’infini.

Mais la vraie question est ailleurs. Car réellement, combien de fois va-t-on utiliser des zooms à longues focales pour des prises de vue de très près ? Car dès qu’on l’utilise pour des prises de vues où le sujet est éloigné, il n’y a plus de problèmes. Ce qui est, sans nul doute, le principal.

La plupart des photographes ne s’apercevront jamais que leur zoom, à focale maximale et à mise au point minimale, est faux. Surtout si l’écart est faible. Et même s’il est important, parce que, souvent, ils auront le sentiment d’avoir ce dont ils avaient envie.