Le photographe doit-il faire preuve en toutes circonstances d’objectivité ?

Pour répondre à cette question, il est nécessaire de l’analyser avec précision. Se posent donc d’autres questions :

  • Qu’entend t-on par « photographe » ?
  • « Doit-il ? » « peut-il ? » ou « veut-il ? »
  • Qu’est ce que l’« objectivité » en photo ?

 

 

Le photographe

Qu’il soit professionnel ou plus simplement amateur, celui qui presse le déclencheur d’un appareil photographique est supposé être « photographe ». Rien n’est cependant tout blanc ou tout noir dans la vie (sauf en photo ?). Par conséquent il faudrait aussi se poser d’autres questions sur le statut du photographe.

Celui dont le métier n’est pas de faire des photos ne se sentira sans doute pas concerné par la question de l’objectivité. Peut-on raisonnablement penser que les nombreux – très nombreux – utilisateurs de smartphones pensent à la nécessité d’objectivité lorsqu’ils pratiquent le selfie, dos à un monument (ou pas !) ? Sans parler, bien sûr, de leur goût pour la qualité artistique d’une telle image.

Dans un autre domaine, quelle part de nonchalance photographique ou au contraire d’engagement militant peut-on déceler chez le touriste braquant son objectif vers un site remarquable ?

Il n’existe pas de réponse définitive à ces questions, tout simplement parce que les situations et les personnes sont multiples et variées. Ce qui n’est pas strictement la même chose, d’ailleurs !

 

 

Le devoir, le pouvoir, le vouloir

Non, nous n’engageons pas un débat philosophique. Notre ambition ne s’élève pas à ce niveau ! Toutefois, il semble important de distinguer ce que l’on peut faire de ce que l’on doit faire. Sans compter une autre possibilité : ce que l’on veut faire ! Parce que ce que l’on veut faire, n’est pas obligatoirement ce que l’on doit faire, et pas davantage ce que l’on peut faire.

 

Le « pouvoir de faire »

Dénote immanquablement sinon une volonté de celui qui fait, du moins sa capacité technique à faire. Même si on affirme souvent que vouloir c’est pouvoir. Certains disent même « Pouvoir c’est vouloir ». Pourquoi pas, après tout ?

 

Le « devoir de faire »

Il s’agit, de façon plus évidente, d’une obligation imposée. Imposée par qui ? C’est un autre débat, comme on le verra plus loin.

 

Le « vouloir faire »

Est plus subtil, car il se fonde sur l’acception que l’on donne au verbe « vouloir ». Il peut tout aussi bien signifier « avoir la ferme volonté de faire » qu’« avoir l’intention de faire ». Il est clair que la différence est d’importance. Tout ceci pour dire qu’au moment de déclencher – et de préférence un peu avant – celui qui prend une photo devrait avoir une position claire sur son geste. Consciemment ou inconsciemment.

 

 

Qu’entend t-on par « objectivité » ?

Le dictionnaire Larousse (Edition 2018), dont l’auteur initial n’était pas photographe, mais une source de… lumière (!) en langue française, nous apprend que l’objectivité :

  • C’est la « qualité d’une personne qui porte un jugement objectif ». Dit ainsi c’est assez peu… éclairant ! Heureusement, le dictionnaire, aussitôt après, ajoute « impartialité ». On y voit plus clair ! Mais, c’est encore plus net avec le deuxième sens du mot :
  • « Qualité de ce qui est conforme à la réalité (par oppos. à subjectivité). »

Si le sens du mot paraît ne plus poser de problème de compréhension, il en va autrement de son interprétation sur le terrain photographique.

Le lecteur pourra, à cet égard, se rapprocher de l’article publié en novembre 2015 (auteur : Valia) notamment en ce qui concerne la photo-témoignage.

 

 

L’objectivité à la prise de vue

Si l’on s’en tient à la définition du Larousse, prendre une photo consisterait donc à saisir une réalité et à la présenter ainsi au lecteur.

Mais ce n’est pas aussi simple, bien sûr ! Le reporter-photographe, le photographe de presse, le photographe de guerre n’ont généralement pas la même façon de photographier. Parce que le terrain de leur pratique diffère souvent de l’un à l’autre. Ils n’ont pas non plus les mêmes buts.

Qui ne sont pas du tout les mêmes que ceux du photographe animalier, de l’amateur de macros ou de paysage. Et comme le matériel de prise de vue est parfois aussi très différent, les manières de présenter le sujet ne seront jamais les mêmes.

 

Le matériel de prise de vue

Quelle que soit sa qualité, le matériel n’est qu’une production humaine pour rendre compte, du mieux possible, de la réalité du sujet qu’on lui oppose. Et, à ce titre, il est sans doute beaucoup moins performant que l’œil humain en termes de perception de l’environnement. Même si on lui accorde la « qualité » de ne pas avoir de sensibilité propre, il sera forcément aux ordres de la sensibilité de son utilisateur. Et ce n’est pas parce qu’il comprend des objectifs de prise de vue, qu’il sera d’une parfaite objectivité dans le traitement du sujet. Du reste, on s’aperçoit souvent, au visionnage des images, qu’on ne les avait pas vues de la même façon dans la réalité. À qui la faute ? À l’œil humain ou à l’objectif ?

 

 

L’obligation d’objectivité

Normalement, les reporters photographes et autres photographes de guerre ou photojournalistes ont une obligation d’information objective. C’est d’une manière générale ce que demandent leurs lecteurs : ils veulent voir et connaître la réalité. Ils n’aiment pas qu’on leur présente autre chose.

Hélas – ou heureusement – , la pratique est parfois bien différente. Quand la réalité est estimée trop dure pour être montrée « nature », la tentation est forte de l’édulcorer afin de ne pas choquer le public. Et les moyens d’y parvenir sont faciles à mettre en œuvre (voir plus loin). Ceci est aussi vrai, d’ailleurs, dans le monde de l’image animée : les télévisions refusent quasi systématiquement de diffuser des images jugées « inacceptables ».

Dans d’autres cas, ce sont les « consignes » qui peuvent obliger le photographe à ne montrer que ce que veut montrer le « décideur » (propriétaire du journal par exemple). C’est un des aspects de ce que l’on appelle la « ligne éditoriale ».

Ayant tout récemment pu visiter l’exposition parisienne du grand photographe sud-africain David Goldblatt, il m’a été facile de constater à quel point ses photos rendent compte de la réalité de l’apartheid dans son pays. Bien sûr il n’a exposé que les images qu’il souhaitait exposer, il a pu faire un tri et éliminer les plus dures. Les conditions de prise de vue ne devaient pas toujours être confortables (lui, un blanc, photographiait souvent les noirs opprimés), mais il a gardé une objectivité louable et appréciée. Ses images n’auraient pas le même impact sur le lecteur si elles montraient un monde « de bisounours ».

Il ne faut pas non plus passer sous silence – même si c’est beaucoup moins fréquent, fort heureusement ! – la volonté de certains de tromper le lecteur en lui proposant des images délibérément fausses ou détournées.

 

 

Comment éviter d’être objectif

Outre ce qui est dit ci-dessus (volonté de tromper), il est particulièrement facile d’éviter d’être objectif. Toutes les techniques de la photographie, ou presque, le permettent.

Par exemple, et c’est sans doute le plus fréquent, le cadrage : il est souvent très facile de ne montrer qu’un aspect du sujet et d’éviter certains autres. Un cadrage très serré permet de ne laisser aucune place à l’environnement, évitant ainsi des interprétations différentes de celle que veut donner le photographe. Outre le fait que cela permet de masquer les éléments moins « vendeurs » ou venant édulcorer ce que l’on veut prouver avec l’image proposée.

Dans cet exemple les éléments inopportuns ont été éliminés :

 

 

Alors qu’ils apparaissent (à droite, la grue) dans la photo d’origine :

 

Cette image a été recadrée, le photographe n’ayant gardé qu’un extrait :

Extrait d’une image recadrée : La contre-plongée apparaît moins marquée

 

… est plus flatteuse que celle d’origine, dont le cadrage s’avère défectueux :

Image d’origine

 

Au contraire, pour certains autres sujets, un cadrage large évitera que le lecteur se concentre sur la partie « délicate » du sujet, celle que l’on ne souhaite pas trop mettre en valeur.

Un autre moyen : l’exposition. Dans un environnement sombre, sous-exposer davantage permettra parfois de laisser dans l’obscurité certains éléments de la scène.

Un autre encore ? La mise au point : jouer sur la mise au point (à la prise de vue ou en Post-Traitement) peut permettre de rejeter dans le flou ce qu’il n’apparaît pas souhaitable de mettre en valeur.

 

Un sujet perturbé par la netteté de la végétation, à droite

 

Le même sujet avec la végétation dans le flou (ici, c’est fait en Post-Traitement)

 

Consignes ou pas, dans ces procédures photographiques, c’est le photographe qui décide s’il sera ou non objectif, et, si l’on peut dire, jusqu’à quel point.

 

 

Où s’arrête l’objectivité ?

Pour un photographe professionnel, s’il est salarié, l’objectivité peut s’arrêter là où le lui demande son employeur. C’est ce que l’on appelle le « respect de la ligne éditoriale » dans la presse. Elle peut s’arrêter aussi, s’il est libre de son interprétation de la réalité, là où lui-même le décide. Cela peut apparaître une lapalissade, mais pas tant que cela !

Tout dépend de ce que l’on fait, du domaine dans lequel on exerce son activité photographique.

Pour un photographe animalier indépendant, travestir la réalité n’a pas beaucoup de sens. On ne fera pas prendre un rhinocéros pour un daim par un simple appui sur le déclencheur. Pour y parvenir, il faudrait une volonté et des moyens très supérieurs. Ce photographe cherche avant tout à mettre en valeur son sujet, avec les moyens habituels : cadrage, lumière, environnement, placement de l’animal dans cet environnement, etc.

Pour tous les photographes, l’objectivité se heurte à sa propre sensibilité. Faire une photo implique normalement une réflexion préalable, une sorte de vision intellectuelle de ce que l’on veut obtenir, et on confie au matériel le soin de parvenir à cette vision. Ce qu’il ne fait pas toujours, surtout si l’on s’est trompé sur les réglages et le paramétrage. On a donc fait une construction intellectuelle en pure subjectivité, qu’on confie à du matériel par nature imparfait. Comment dès lors affirmer que l’on est parfaitement objectif ? C’est impossible, bien entendu !

De plus, l’objectivité devrait être considérée comme une et universelle : c’est son essence même ! Or, d’un individu à un autre, la manière de voir est souvent très différente sur un même sujet. Est-on sûr de percevoir les couleurs, les formes d’un sujet de la même manière qu’un autre individu ? Non ! En fait, on peut surtout être sûr du contraire.

 

 

La photo artistique

Dans d’autres domaines, le point d’arrêt se confond souvent avec ce qui paraît l’évidence même : l’art.

L’art permet de s’affranchir, partiellement ou totalement, de l’objectivité pure. C’est l’interprétation du sujet qui compte et non un « compte rendu » du sujet dans sa réalité. On ne peut pas affirmer, par exemple, que les œuvres d’artistes comme Pierre et Gilles sont un modèle de conformité à la réalité. Elles ne sont que la confirmation de la réalité d’un gros travail de préparation d’abord, de mise en scène ensuite et enfin de finition. Dans leur domaine de prédilection, ils se sont inspirés, notamment, de ce que faisait le photographe américain James Bidgood. Un des émules de ce dernier, David LaChapelle a pris une voie certes différente, mais toujours peu conforme à la réalité (voir par exemple ici).

C’est aussi ce que font les artistes du « Deviant art » (Art Déviant), où justement la réalité ne présente qu’un intérêt très secondaire et où sa transgression est mise en exergue.

 

 

L’objectivité au Post-Traitement

Peut-on réellement parler d’objectivité dès lors qu’on post-traite ses photos ? La réponse qui apparaît la plus évidente est négative, bien sûr. En photo numérique, post-traiter, c’est déjà interpréter la réalité. On ne peut même pas dire quel est le degré d’objectivité d’un fichier RAW, pour la simple raison qu’un tel fichier n’est pas affichable tel quel, hors de toute interprétation. Car, chaque fois que l’on veut voir un tel fichier, on fait appel à un logiciel, quel qu’il soit, qui n’en propose qu’une vision. Si l’on change de logiciel, on peut parfois constater des différences d’interprétation, elles-mêmes liées aussi au matériel utilisé pour le visionnage. Même parfois avec des imprimantes et des écrans calibrés.

Et c’est bien pire après Post-Traitement. Le résultat n’est jamais complètement objectif : il dépend étroitement des choix du post-traiteur, le plus souvent le photographe lui-même.

Même s’il n’a pas modifié le sujet, il en a adapté l’interprétation à sa propre vision : plus ou moins de lumière, de contraste, de netteté, etc. Sans oublier la suppression éventuelle d’éléments indésirables. Il enjolive d’une certaine façon le sujet, pour en proposer une vision flatteuse pour son propre regard et pour le regard du lecteur.

On notera, sur ce point, que ce qui le préoccupe le plus, c’est SA vision du sujet et qu’il espère seulement que le lecteur la partagera.

Une image de peu d’intérêt, en l’état…

 

… peut devenir plus intéressante une fois recadrée.

 

Une autre image, perturbée par un brin d’herbe venant couper le sujet :

Image d’origine © Micaz

 

Dans l’image corrigée, le photographe n’a pas fait preuve d’objectivité en éliminant le brin d’herbe « coupable » :

Image modifiée © Micaz

Image modifiée © Micaz

Les logiciels anti-objectivité

On les appellera ainsi parce que tous permettent de modifier peu ou prou la réalité du sujet. S’ils ne le faisaient pas, quelle autre raison aurait-on de les utiliser ?

PentaxKlub est engagé depuis quelques semaines dans une opération de présentation de quelques logiciels de Post-Traitement. C’est aussi l’occasion de démontrer que, même en partant de fichiers communs, on n’arrive pas forcément à des résultats rigoureusement identiques. Tel n’est d’ailleurs pas le but !

Ceci prouve deux choses :

  • Les logiciels permettent de modifier différemment la conformité au réel de la photo : ils ne sont donc pas objectifs et pas de la même façon !
  • L’humain qui procède au Post-Traitement ne le fera pas de la même manière que son « confrère » : l’objectivité, qui, par essence, est une valeur unique absolue, ne peut donc pas être respectée.

 

 

La manipulation d’images

C’est une des facilités apportées par le numérique. En argentique, on pouvait déjà « truquer » les photos, mais sans doute moins facilement. On faisait donc déjà preuve d’un manque d’objectivité.

Le summum de l’anti-objectivité des logiciels utilisés par les photographes est atteint avec des programmes tels que Photoshop, The Gimp et… tous les autres. Si, par définition, un logiciel de Post-Traitement n’est pas objectif, que dire alors de ces programmes qui permettent toutes les fantaisies sur les images brutes ? Rien, sinon qu’ils sont faits pour ça. Parce que c’est très utile dans bien des cas. Parfois cependant on les utilise de façon contestable, et on le voit souvent dans le monde de la photo de mode ou dans le portrait : ils permettent de faire disparaître certains éléments de la photo et d’embellir certains autres. La réalité est ainsi, au mieux travestie, au pire remplacée.

Le morphing photo s’apparente à la manipulation des photos telle que décrite ci-dessus, mais en plus caricatural le plus souvent. Il devient ainsi possible de changer un portrait d’humain en portrait de bête féroce. Dans ce cas, l’objectivité n’est pas seulement mise à mal : elle est totalement absente !

Enfin, dans les techniques de manipulation d’images, on pourrait aussi parler du montage photographique, domaine où la subjectivité est la règle.

 

 

Que ceci n’empêche pas nos lecteurs de continuer à pratiquer la photo comme ils l’entendent. La photo est une activité de passionnés, et la passion ne supporte que très difficilement les contraintes, qu’elles soient liées ou non à l’objectivité. Une image est dans tous les cas une interprétation de la réalité par le photographe, même à son corps défendant. Par nature, mais surtout parce qu’elle est le résultat d’une ou plusieurs actions humaines, elle ne peut jamais être totalement objective.