Photo avec vidéo ou photo versus vidéo ?

photo versus vidéo

Ce titre interrogatif  « photo avec vidéo ou versus vidéo ? » correspond bien au rapport entre les deux activités. En effet les deux arts ne sont possibles que grâce à un phénomène physique duel. Les images sont créées dans les deux cas par le même phénomène physique.  Mais dans le même temps, les deux noms font référence à une différence notable. Commençons par un petit rappel. La vidéo est l’enfant naturel d’un art plus ancien : le cinéma.

La différence notable, donc, entre ces deux arts est portée par les mots grecs qui les qualifient : photos et kinos. La photographie fixe des images grâce à la lumière. Son sujet central est la lumière. Et le jeu qu’elle nous offre avec tout ce que nous voyons. Regardons les choses en face.

Au début est la lumière

C’est la lumière qui est le sujet central de toute photographie. Sans elle nous ne voyons rien. En absence de lumière il n’y a pas de photo.

Sans lumière il n’y a pas (du tout) de photo. Sans (bonne) lumière il n’y a pas de (bonne) photo. La règle initiale pour qu’une photo soit bonne, c’est que la lumière soit bien mesurée.

Photo versus vidéo – Les règles de la photographie

Ensuite, derrière cette règle N° 1 viennent toutes les règles qui font qu’avant de pouvoir faire des photos paradisiaques, il faut nous coltiner, nous farcir, avaler et digérer, selon votre goût, toutes les nombreuses autres règles : Quelle lumière doit-elle être mesurée ? Haute ou basse lumière ? Lumière médiane, de charte de gris, lumière moyenne, ou lumière particulière ? J’en passe et des plus perverses… Et puis, où doit-elle  se situer dans la photo, et c’est reparti …

Toutes ces questions sont liées aux règles de construction de la photographie : composition ( 1  et 2 ), cadrage, répartition des masses, géométriques et chromatiques, oppositions, contrastes.Toutes règles que nous avons traitées dans de nombreux articles (indiqués par des liens). Elles structurent la création d’images fixes. Car la photographie produit des images fixes.

Les images fixes de la photographie

Leur qualité dépend exclusivement de l’utilisation de toutes les règles évoquées ci-dessus, quel que soit le sujet de la photo. Bien entendu le panel des règles qui jouent dans la construction d’une photo peut varier selon son sujet. Mais il en est une qui conserve son importance indépendamment de son sujet c’est la lisibilité. La lisibilité qui se dégage d’une image fixe. Avec le cinéma, la vidéo. Il s’agit de tout autre chose. Du mouvement.

Photo versus vidéo – Les règles de la vidéo

Les images de la vidéo du cinéma sont régies par un tout autre sujet : leur sujet central et pratiquement unique est le mouvement Et ce à double titre d’abord parce que le sujet choisi est en mouvement, ce qui est la raison première du choix de l’image cinématographique ou vidéo. Mais aussi parce que le sujet n’est pas forcément seul en mouvement la caméra peut bouger elle aussi . Ce qui nous donne trois variantes possibles :

  1. le sujet bouge tandis que la caméra est statique.
  2. la caméra bouge, le sujet, lui, est immobile.
  3. caméra et sujet bougent tous les deux.

A ces trois variantes peuvent s’ajouter les différents mouvements relatifs de l’un par rapport à l’autre. Et enfin à ces derniers s’ajoutent encore la vitesse de déplacement de la caméra et le zooming de l’objectif de celle-ci. Ce qui porte à six le nombre de variantes de la même scène, pour le moins. Et bien entendu chaque variante a une signification particulière. Nous sommes là en plein cœur de la différence entre l’image fixe de la photographie et celle mouvante de la vidéo et du cinéma.

La grande spécificité de l’image vidéo

Le point précédent n’est pas la seule spécificité de l’image vidéo (cinématographique). Une autre spécificité de cette « image » se trouve dans le fait que l’unité en cinéma n’est pas l’image ou même le plan (image fixe d’une certaine durée, constituée d’un multiple de 24 images (pour une seconde à l’écran). Il y a bien quelques exceptions dans l’histoire du cinéma de films constitués d’images fixes.

Ce sont «La jetée » (28mn) en 1962 de Chris Marker et « Sayat Nova » (78mn) en 1966 de Sergueï Paradjanov. Tous deux bien connus du monde du cinéma et des cinéphiles. Mais ces deux films même connus, n’ont été que des cas exceptionnels. Et ils le restent.

Chris Marker - La jetée
Chris Marker – La jetée – film en vues fixes
Paradjanov - Sayat Nova - film en vues fixes
Paradjanov – Sayat Nova – film en vues fixes

La principale conséquence, fondamentale de l’image cinéma, est que la séquence, unité de base, se construit autour d’un mouvement. Ce mouvement est le sujet de cette unité, parallèlement au sujet /personnage filmé dans cette séquence. Ce sujet, le mouvement, peut être plus important que le personnage qui n’est alors qu’une pièce constitutive de la séquence. C’est sur le mouvement que s’appuie principalement la grammaire de cinéma. Cette grammaire du cinéma ne contredit bien sûr pas les règles de la photographie, elle les englobe, en fait une simple partie constitutive. Presque secondaire. Secondaire parce que finalement assez simple comparée aux multiples règles de la grammaire du cinéma.

Les contre-exemples dans le cinéma.

Tout cela n’empêche pas certains cinéastes de nous offrir de temps en temps, de très belles images, comme Kurosawa avec « Ran », John Ford avec « Les raisins de la colère » ou Sydney Pollack avec « Out of Africa ». Si on les soumet à une lecture photographique, elles résistent moins bien que dans le flux du film où elles développent pleinement leur pouvoir de séduction. Dans « Ivan le terrible » d’Eisenstein, le profil du tsar avec sa barbe effilée dans cette image charbonneuse s’est imprimé dans la mémoire de très nombreux spectateurs. Alors que ce n’est qu’une image parmi toutes celles d’un film de presque 3 heures ! Une image que nous retenons. C’est aussi ça la force du cinéma.

Eisenstein -Yvan le terrible
Eisenstein -Ivan le terrible
Kurosawa - Ran
Kurosawa – Ran

Mais tout le cinéma ne se résume pas à quelques cinéastes dont les cadreurs mériteraient d’être aussi célèbres que les réalisateurs dont nous connaissons tous les noms. Takara Saïto pour Ran de Kurosawa, Gregg Toland pour « Les raisins de la colère « (1939) (2 oscars) de John Ford, David Watkin pour « Out of Africa » de Sydney Pollack,  et Edouard Tissé pour tous les films d’Eisenstein (le moins méconnu des opérateurs). Une autre spécificité, non moins importante, de l’image cinématographique réside dans le fait que les images sont toujours fabriquées dans le cadre d’un processus complexe de scénario, de synopsis. Ce processus est le plus souvent accompagné de reconnaissances des lieux de tournage. Celles-ci peuvent conduire à modifier sinon le scénario, du moins les plans de tournage, les mouvements de caméra, etc…

Du cinéma à la vidéo

Cette complexité supporte très mal l’improvisation c’est peut-être cela qui explique que la plupart des vidéos qu’il nous est donné de voir, des vidéos familiales de fêtes, ou de vacances, mais pas seulement, soient de qualité plutôt médiocre. Ce qualificatif n’est ici pas un jugement, mais une constatation souvent gênée. Ce sont l’absence de mouvement de caméra, le suivi simple de tel ou tel personnage, avec à coups dans la mise au point, le cadrage souvent en plongée sur les enfants, etc… C’est la complexité élevée de la préparation qui explique cette production de basse qualité. Mais la préparation de tournage de telles séquences est-elle réellement compatible avec des épisodes familiaux avant tout spontanés sinon improvisés ?

De l’apparition de la vidéo dans le monde de la photographie

Avec l’arrivée du numérique dans la photographie, il est devenu techniquement possible d’ajouter dans les boitiers un appendice vidéo, à moindre frais. Offrir une cadence de prise de vue de 24 images /seconde n’est pas réellement compliqué. Donc on les a dotés d’une partie vidéo. Là où le bât blesse, c’est que les différences entre une caméra cinéma et un appareil photographique sont incomparablement plus grandes qu’entre un appareil photo argentique et un appareil photo numérique. A l’époque argentique personne n’aurait songé à transformer un appareil photo en caméra ! Canon a bien produit des caméras, les objectifs qui se montaient dessus étaient produits par Canon mais ne ressemblaient vraiment pas aux objectifs pour boitiers photo. Sauf erreur de ma part.

Le matériel cinéma

Les caméras et objectifs conçus pour le cinéma présentaient la particularité traditionnelle d’être nettement plus encombrants, plus lourds et plus chers que le matériel photographique. Les choses ont changé depuis l’arrivée du numérique. Mais pas pour les objectifs qui restent plus gros, plus lourds et toujours 3 à 4 fois plus chers. C’est moins vrai pour les caméras, mais très relativement quand même. Nous n’allons pas entrer ici dans le détail, mais il y a des raisons objectives à ces différences. Même pour les tarifs. On comprend donc l’attrait que le fait de produire du matériel cinéma peut exercer sur les fabricants de matériel photographique.

L’engouement des marques de photo pour la vidéo

La mode des boitiers photo dotés de la fonction vidéo est un véritable tsunami. Le mode vidéo est devenu un argument de vente copieusement utilisé. Ce qui devient carrément gênant. Car le fait qu’un boitier photo propose des possibilités vidéo n’a rien de honteux : pourquoi pas ? Mais considérer qu’un boitier sans des possibilités vidéo avancées (4K, ou mieux 8K ) est un aspect négatif rendant le boitier photo nettement moins attrayant part d’un a priori totalement sans fondement réel. Qui a décrété qu’un appareil photo devait avoir un mode vidéo évolué pour un être un bon appareil photo ? En vertu de quoi ?

Surtout quand, dans le même temps, dans un test d’objectif, le fait que le diaphragme de cet objectif soit sans cliquet est porté au débit du dit-objectif. Alors même que n’importe quel vidéaste vous dira qu’un objectif avec diaphragme à cliquet est une catastrophe ! Parce que cela empêche de modifier le diaph de façon fluide en cours de tournage. Et qu’en plus le bruit du déclic est enregistré sur la bande-son ! Ces deux jugements dans un même numéro de magazine sont pour le moins contradictoires, voire incohérents. D’autant plus qu’il serait intéressant de nous démontrer ce que peut avoir de négatif un diaphragme que l’on peut régler à toutes les valeurs d’ouverture avec nos boitiers aux automatismes multiples ?

L’attrait pour la vidéo

Cette réflexion ne doit pas empêcher de remarquer que l’attrait pour la vidéo avec des boitiers photo est fortement expliqué par les tarifs. Des tarifs très différents entre une caméra vidéo et par exemple un Sony A7 R à forte coloration vidéo.

MARQUEModèleDéfinition Fréquence-imagesMonturePoidsPrix
BlackMagicURSA mini pro12K.                    23,98 à 60 i/sPL (tous objectifs ciné)8200 € – 10 250 €
EF ou F (Canon en option)
CANONLegxia XA-404K.800 g1800 – 2200 €
Legxia XA-11Full HD.1260 €
REDZ Cam  E2-F64K.PL ou EF5000 €
SONYVenice6K – 8K.PL37000 € (+6000€ option FF)
HRX – MC 25003100 g1800 €

Les objectifs (de type cinéma) produits par Angenieux, Canon, Leica, Sigma, Zeiss… coûtent entre 3500 et 90000 €. La moyenne est à ~8000 €, beaucoup sont à ~15000 €.

Caméra vidéo 12K BlackMagic nue
Caméra vidéo 12K BlackMagic nue
La même BlackMagic 12K équipée avec support, poignée, viseur, écran de contrôle et objectif Zeiss.
La même BlackMagic 12K équipée avec support, poignée, viseur, écran de contrôle et objectif Zeiss. Imaginez le prix final…
Caméra vidéo Sony MC 2500E
Caméra vidéo Sony MC 2500E
Caméra vidéo RED Dragon équipée
Caméra vidéo RED Dragon équipée (support de pied- écran de contrôle-magasin accu-micro et … objectif)

 

Le fait que des professionnels tournent des longs métrages avec des outils vidéo de ce type non pro est également un très bon slogan marketing. Ce qui prouve tout simplement que le travail de cinéma peut se faire avec des outils différents. C’est le travail préalable de type cinématographique qui fait la différence. Ce qu’évidemment  les publicitaires se gardent bien de dire lorsqu’ils proposent comme avantage important le mode vidéo sur un appareil photo. Sans autre explication sur le fait que ce mode vidéo n’offre pas la moindre garantie d’un travail vidéo correct sans toute la préparation préalable à un tournage de type cinéma. Ce qui n’est qu’un moindre mal.

Photo versus vidéo – Le jeu du marketing …

Mais le marketing fait mieux que ça. Dans la présentation récente d’une vidéo 8K, il est affirmé « Vous pourrez tirer d’excellents portraits de vos vidéos ! » Traduisez : « Ce n’est plus la peine de vous faire suer à faire des portraits. Tirez les de vos vidéos, elles font des portraits à votre place ! » C’est très habile et très malhonnête ! Habile, parce qu’il est beaucoup plus simple de faire une vidéo de quelques minutes, qu’une vraiment bonne photo de portrait.. Ce qui peut prendre nettement plus de quelques minutes… Et en prime agacer le modèle. Ce qui, très souvent, garantit que le dit modèle ne soit pas naturel ! En un mot cela demande du savoir-faire. Et le savoir-faire ne se vend pas. En tout cas il n’est pas fourni avec un appareil. Il s’acquiert avec la pratique. Ce qui n’est pas vendeur.

… est parfois malhonnête

Malhonnête, parce qu’il n’y a aucune garantie de trouver dans une vidéo d’une minute, fut-elle en 8K, une vraie bonne photo. La 8K assure une meilleure définition. Elle n’augmente absolument pas la probabilité de trouver une bonne photo, avec la belle mimique, le regard inoubliable, la bonne posture, la bon placement par rapport à la lumière, etc…

Le publicitaire qui promet le contraire sait qu’il raconte des histoires. Il vend de la probabilité faible pour de la certitude ! C’est malhonnête. Vous me direz : Mais on le sait ça ! On n’est pas dupes ! Individuellement c’est vrai, tant mieux pour vous si vous n’êtes pas dupes. Mais la publicité spécule, à juste titre, et avec un certain succès, sur l’espoir qui se niche en chacun de nous de voir se réaliser ses rêves. Heureusement qu’une part de rêve habite (encore) chacun de nous. Dommage seulement que la publicité se dissimule à chaque coin de rue comme un loup qui attend le petit chaperon rouge que nous sommes !

Par moments, je me demande si je ne suis pas resté un éternel naïf ! En ce qui concerne la vidéo sans anticipation, sa seule vraie qualité, indéniable pour le coup, c’est de permettre de fixer des lieux, des événements, des actes et d’en porter témoignage. Et cette qualité est irremplaçable. Sur les smartphones beaucoup plus que sur les boitiers photos d’ailleurs. Mais la qualité de témoignage est un tout autre sujet. Qui a conduit à la présentation récente d’un texte de loi sur les images prises au cours de manifestations. Lequel a été sujet à une forte polémique…

 

  • Dominique G
    6 avril 2021 at 10 h 17 min

    Bonjour

    Voila une mise au point (sans jeu de mot) complète et de bon sens.
    Personnellement je n’ai jamais supporté qu’on puisse juger un appareil photographique expert et au-delà sur des critères vidéos. Quant au smartphone (exit les compacts), ça restera toujours, comme vous le soulignez, un simple outil de témoignage concernant cette fonction.

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