Nous avons déjà abordé le sujet de la photo présidentielle il y a peu. Puisque nous avons la chance de vivre le moment où la nouvelle photo officielle est sur le point d’être disponible et accrochée partout en France (et à l’étranger), tentons un petit décryptage de celle-ci. Nous l’aborderons sous deux angles. Le premier est évidemment l’angle photographique, et le second, l’angle politique, c’est-à-dire les messages que la photo tente de faire passer.

 

Portrait officiel d'Emmanuel Macron

Portrait officiel d’Emmanuel Macron

 

 

La photographe

Soazig de la Moissonière en action

Soazig de la Moissonnière

 

La photographe du cliché officiel se nomme Soazig de la Moissonnière. Mais qui est-elle ? Il s’agit d’une jeune femme de 36 ans qui est venue à la photographie sur le tard. C’est après des études pour devenir metteur en scène au cours Florent qu’elle intègre l’EFET pour devenir photographe professionnelle. Son portfolio révèle une photographe douée pour figer des moments de vie.

Pigiste au début de sa carrière, sa rencontre avec François Bayrou propulse sa carrière. Il en fait « sa » photographe lors des élections présidentielles en 2012, puis aux municipales à Pau, en 2014. Remarquée par Emmanuel Macron ou son équipe en avril 2016, elle intègre la marche qui conduira l’ancien ministre à la fonction présidentielle.

C’est elle qui va photographier Emmanuel Macron en permanence. À l’instar du photographe de la maison blanche qui suit et shoote le président américain en toutes circonstances. Les photographies de Soazig de la Moissonnière seront très souvent les seules que les journaux auront à disposition, tellement l’aspect communication est verrouillé autour du candidat. Un seul mot d’ordre semble alors tendre sous les clichés, magnifier le candidat en toutes circonstances. Il s’agit, par son travail, de donner une aura, une stature de futur homme d’État. Et, il faut le reconnaître, Soazig de la Moissonnière le fait très bien. Même quand elle le shoote en train de relacer sa chaussure !

Moment furtif

Moment furtif

 

Le soir du second tour, c’est encore elle qui va immortaliser le tout nouveau président dans l’ombre de la cour du Louvre, dans son aspect « jupitérien ».

Emmanuel Macron "jupiterien" au Louvre (autre version disponible sur le site de la photographe)

Emmanuel Macron « jupitérien » au Louvre (autre version disponible sur le site de la photographe)

 

Depuis la mi-mai, elle est devenue la photographe officielle de l’Élysée.

Le véritable challenge pour Soazig de la Moissonnière dans le cadre de cette photo présidentielle, cela aura sans doute été de mettre de côté sa zone de confort pour un genre qu’elle pratique moins. De ce qu’on a pu voir comme travail de sa part, la spontanéité semble tenir une part importante. Ce qui n’est pas le cas pour un portrait institutionnel de type studio.

 

 

 

Une analyse sous l’angle photographique

Cette photo est aux antipodes des précédentes productions. On est assez loin de côté empesé et rigide de la photo de Nicolas Sarkozy. Même éloignement par rapport à la photo légère, mais gauche et empruntée de François Hollande.

 

 

L’ambiance

Il y a une volonté d’apporter une image différente du président. En termes d’atmosphère, cette photo se rapproche plus de la tonalité proposée par les présidents Giscard d’Estaing, Mitterand ou Chirac. Un côté à la fois proche, mais empreint de la fonction présidentielle. Tout en renouvelant fortement le genre. VGE avait choisi comme seul décor un drapeau français. Mitterand s’était posé comme un intellectuel, Chirac comme un homme ayant de la hauteur tout en étant un peu proche.

La photo proposée par Soazig de la Moissonnière, et Emmanuel Macron, montre une personne qui ressemble plus à un PDG en mode décontracté que l’on vient d’arracher de son travail, le temps de prendre le cliché. Mais il y a un certain nombre d’éléments qui indiquent que si c’était un PDG, ce serait celui de la France.

 

 

La prise de vue

Comme pour chaque photo officielle, les critiques ne vont pas manquer. Soyons clairs dès le départ, la photo n’est pas ratée. Mais il est vrai qu’un certain nombre de décisions sur la prise de vue peuvent déranger ou prêter le flanc à la critique.

En termes de matériel, le cliché a été réalisé avec un Canon 5 D mk IV et un 24-70/2.8, dans le bureau présidentiel, le 24 juin en fin d’après-midi.

Si plusieurs clichés ont été réalisés, c’est le Président de la République qui a finalement choisi LA photo.

 

Décryptage

Le cadrage est classique, avec un respect de la règle des 2/3 qui hante de nombreux photographes. Le chef de l’état est totalement de face, mais parfaitement centré. Et tout est aligné, millimétré. Les drapeaux sont équilibrés, en hauteur et en drapé. Les manches de la chemise semblent dépasser de la veste exactement de la même façon, au millimètre près. La symétrie est beaucoup trop parfaite pour être innocente.

Toujours sur le cadrage, il semble un peu trop serré. Ce qui donne une certaine sensation d’étouffement, renforcée par le nombre de symboles sur la photo et la présence trop importante des arbres en arrière-plan. De mon point de vue, trop d’éléments tuent l’impression générale.

La fenêtre ouverte derrière l’homme peut aussi interroger. S’agit-il d’un élément suggérant une éventuelle fuite pour échapper à l’étouffement de la surcharge des symboles ? Ou bien, plus simplement, cela suggère une ouverture sur le monde ? Il s’agit là d’un élément psychologique qui nous échappe. Ce qui est sûr, c’est que cette fenêtre propose un cadre dans le cadre.

 

La mise en scène

Côté décor, il est manifeste que la mise en scène est particulièrement étudiée. Si on observe la photo, on se rend compte de trois plans successifs : le président, son bureau et les jardins de l’Élysée.

Côté symbole, on est particulièrement servi :

  • Les drapeaux français et européens apportent un aspect solennel au cliché.
  • De nombreux dossiers et/ou livres sur le bureau.
  • Un encrier qui arbore fièrement le coq français
  • À l’arrière-plan, sur la droite, on voit une horloge dont la signification peut être double. Soit elle indique que le président est le maître du calendrier et donc du temps, soit c’est un rappel aux ors de la république puisque c’est l’horloge de la salle du conseil des ministres.

Tous ces éléments ont été soigneusement mis en place. Le « désordre » du bureau est savamment orchestré, les livres (Stendhal et Gide en Pléiade) choisis avec soin. Les deux drapeaux entourent le président qui fait alors action de trait d’union entre la France et l’Europe. Sans compter les 2 téléphones portables (une première), bien visibles (et dont on reconnaît la marque, malgré le reflet du coq).

 

Si certains avaient encore des doutes sur le fait que notre nouveau président attachait une extrême importance à la mise en scène, ils ont sans doute disparu !

 

L’attitude générale

Côté attitude, on peut s’interroger sur la crispation des mains, qui est en contradiction avec le large sourire que le président aborde.

Et puis il y a le visage et surtout les yeux d’Emmanuel Macron. De prime abord, on ne voit que cela. Le regard du nouveau chef de l’État attire l’œil de tout un chacun. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il y a 2 grandes lignes de fuite qui se rejoignent pile-poil sur le visage. Il s’agit de la courbure des bras et de la courbure des arbres. Il faut avoir un œil averti pour s’en rendre compte. Et encore, en examinant attentivement la photo.

 

L’éclairage

En termes d’éclairage, la lumière extérieure laisse penser que la photo a été prise en fin d’après-midi. L’horloge semble confirmer ce fait. Mais Emmanuel Macron est fortement éclairé de face. Il y a donc un éclairage additionnel, au moins 2 sources lumineuses. Sans doute 3, placées de face, de type torche de lumière continue de forte puissance.

En fin de compte, une lumière crue qui en fait trop, provocant une saturation des couleurs et une surexposition générale. Pour pouvoir en contrer les effets, il a fallu abondamment user de maquillage et de poudre, pour absorber l’excès de lumière. Malgré tout, de par la nature même du set d’éclairage, on notera les ombres et les forts contrastes sur le visage du président.

 

 

Photoshop à outrance ?

Cette photo a été extrêmement travaillée. Il n’y a pas eu un simple Post-Traitement classique. À ce stade, on est au-delà. Il y a eu de fortes retouches de l’image. Selon certaines personnes qui ont eu accès au fichier PSD, il y a eu de nombreuses modifications sur 3 jours.

Certaines des retouches sont visibles, pour peu qu’on regarde attentivement.

La retouche la plus visible est certainement la veste du président. Elle est parfaitement tirée, sans plis. Ce qui est impossible à réaliser dans le cadre d’une pose faussement dilettante. Il y a également les manches de la chemise, si bien ajustées.

Le ciel ensuite. Il ne s’agit pas d’un ciel bleu d’été à Paris, en juin vers 18-20 h (pendant quelques jours, il est encore possible de comparer). On y trouve quelques nuages qui semblent prêts à se dissiper. Ces nuages sont-ils artificiels, ajoutés ou bien présents, mais estompés ? Difficile de le savoir, mais cela est un choix délibéré de mis en valeur. Il est également possible que son visage ait subi quelques retouches (le menton et peut-être les yeux).

Au-delà de ces considérations, la vraie question est de savoir s’il y a eu trop de retouches. Le travail sous Photoshop a été important. Mais il n’est pas non plus délirant. Ceux qui ont déjà pratiqué ce type de portrait, savent que le temps en Post-Traitement et retouche est phagocytant. Alors, pour un cliché officiel de cette importance et pour une personne qui attache beaucoup d’intérêt à l’aspect communication, 3 jours ce n’est pas énorme. Non négligeable, certes, mais encore raisonnable.

 

 

Un embryon d’analyse sous l’angle politique

Non, on ne fera pas de politique ici. Il s’agit juste de tenter un petit décryptage des messages les plus apparents.

Emmanuel Macron veut transmettre un message d’action. En se présentant de face et en affichant un air si déterminé, il pose le contexte. Attitude accentuée par le fait que ses mains agrippent le bureau. Tout dans sa posture indique le patron prêt à se battre pour sa société. Il est devenu le PDG de la société France et il compte se démener pour elle. La jeunesse et une saine agressivité, voilà le premier enseignement.

Depuis son élection, les journalistes utilisent l’expression de « président Jupitérien ». Cette photo n’a sans doute pas la même portée que celle du Louvre, mais elle est dans la même veine. Elle indique une grande maîtrise de soi, de son emploi du temps, de sa communication. Un président en réserve, mais qui agit.

 

Emmanuel Macron vs Barack Obama

Emmanuel Macron vs Barack Obama

Et puis, il y a un air de ressemblance indéniable avec la photo officielle du second mandat de Barack Obama. À tel point qu’il ne peut s’agir d’une coïncidence. On savait Emmanuel Macron admiratif de l’ancien président américain, cela ne fait que confirmer les choses.

 

 

Contrairement à ses deux prédécesseurs, on a l’impression qu’Emmanuel Macron a réussi à prendre en main sa photographie plutôt que l’avoir subie. Un très bon travail d’ensemble de la part du photographe qui devrait laisser plus de traces que celle de François Hollande. Et ça, c’est aussi un message qui n’est pas anodin !