Quand nous appuyons sur le déclencheur nous ne pensons pas forcément au processus que nous lançons ni aux raisons que nous avons de déclencher. Heureusement d’ailleurs, car nous ne ferions probablement pas beaucoup de photos.

Il est néanmoins possible, voire intéressant, de se poser la question :

– « Que faisons nous quand nous appuyons sur le déclencheur ? »

– « Une photo ».

Certes, mais quelle photo ?

La photographie présente toutes sortes de formes qui vont d’un extrême le plus dépouillé à un autre éventuellement le plus délirant. Ce sont deux formes que tout sépare et qui ont existé depuis le début de la photographie. Photo témoignage et photo artistique sont les 2 pôles de la photographie.

 

Un peu d’histoire

Avec l’arrivée de la photographie, la peinture a été libérée du rôle de transmission, de témoignage de la réalité, dont elle avait été chargée. Elle a pu se développer dans une autre direction : l’expression de la vision du peintre.

Au début la photographie a joué le rôle du médium qui fixait la réalité telle qu’elle était. La réalité était enregistrée sur la surface sensible. La photo fixait la réalité, disait ce qu’était la réalité. Elle remplaçait, avantageusement, ce que faisait la peinture ou ce qu’elle était censée faire, avec les portraits et les paysages.

Avec les marines la chose était visiblement un peu plus délicate, la mer bougeant sans arrêt, le peintre fixait une vision qu’il avait saisie de la réalité. Et si sa vision était saisissante, le peintre était célébré. La vision du peintre avait «mis le pied dans la porte», mais les choses en étaient restées là.

La peinture «transcrivait la réalité». La photographie a donc été chargée de la reproduction, du témoignage de la réalité, dont la peinture était libérée.

Dans la réalité les choses ont été plus complexes. La photographie s’est très vite séparée en 2 grands courants. D’un coté, le courant témoignage objectif, factuel, à quasiment 100% au début, tant que la technique des émulsions ne permettait pas autre chose et que la magie toute nouvelle de l’image jouait à plein. De l’autre, le courant artistique, car très vite toute une partie de la photographie a pris à son compte l’expression des vues de l’artiste. Ce courant s’est concrétisé dans le mouvement Pictorialiste, dont le flou allait devenir la marque de « l’artistique », ainsi que le grain. Le Pictorialisme a même artificiellement provoqué le grain quand les émulsions ne le fabriquèrent plus naturellement. Le Pictorialisme a dominé la photographie de création jusque dans les années 30.

 

Picorial 2            Pictorial 1

 

Ainsi la photographie s’est construite autour de 2 pôles : la photo témoignage et la photo artistique.

Du côté témoignage vont rester certains types de photo comme la photo panoramique, qui a toujours eu du mal à s’en dégager, en grande partie parce que le format s’y prêtait mal. Dans les magasins de cartes postales, on a toujours trouvé beaucoup de photos panoramiques, c’est un des rares endroits, sinon le seul où en trouve de nos jours… Le portrait par contre était fortement connoté «artistique»; à juste titre d’ailleurs, avec sa pratique du studio et des éclairages très travaillés.

Avec l’amélioration des émulsions, plus fines et surtout plus rapides, le domaine de la photographie s’est étendu :

  • Photographie industrielle: dès la fin des années 20, très piquée
  • La photo de paysage du «Group f64» de Ansel Adams qui mélangeait déjà témoignage et composition très sophistiquée
  • La photo humaniste: témoignage, mais cadrages tip-top chez Henri Cartier-Bresson et témoignage social chez Robert Franck, mais cadrages « bâclés ». etc…

Mais n’anticipons pas.

La photographie a donc été chargée, implicitement bien sûr, de la reproduction de la réalité.

 

La photo témoignage

C’est une photographie qui s’efforce d’être la plus neutre possible. C’est la photo qui tend techniquement à être la plus fidèle possible dans sa reproduction de la réalité, sans recherche esthétique (visible). C’est la photo qui veut fixer la réalité telle qu’elle est, ce qu’auparavant on ne pouvait pas faire facilement, la peinture nécessitant l’artifice pour reproduire la réalité. C’est la photo qui fixe la réalité, dans son objectivité, à un moment donné, le plus possible sans affect. C’est une photo documentaire, qui doit répondre à certaines exigences techniques, le plus souvent sans émotion. C’est une photo qui dit un état de la réalité, à un moment donné, qui devient ensuite une époque donnée.

Telle photo d’un lieu donné, en 1963, pas particulièrement marquante, devient 40 ans après une photo témoin qui montre un lieu qui n’existe plus, avec une voiture qui est devenue un objet d’histoire. C’est parce qu’elle ne cherche pas le fait sortant de l’ordinaire qu’elle témoigne de l’ordinaire. C’est cet ordinaire qui fait le témoignage sur l’époque.

Témoin 1

station de ski avec 4cv Renault –  1963

 

Une des plus belles illustrations de cette forme de photographie nous est offerte dans le film «Smoke» (1995) de l’écrivain américain Paul Auster, dans lequel le personnage central (joué par Harvey Keitel) photographie chaque matin le carrefour où se trouve son magasin. Invariablement il place son pied au même endroit, et avec le même cadrage, fait son cliché, depuis des années… La photo témoignage poussée à l’extrême.

Quand Raymond Depardon publie sa «France» en 2012, il œuvre dans le même sens, simplement il fixe des lieux différents à chaque cliché, il fait un portrait à un moment donné de tous les lieux qui forment « son pays », alors que le photographe de Smoke fait le portrait d’un seul lieu à travers le temps.

 

L’ouvrage de Wim Wenders «Written in the West»(1987) a un caractère différent, moins systématique, moins codifié par un type de cadrage frontal presque unique. mais il procède du même témoignage sur un lieu (région, pays) à une époque donnée. Depardon avait lui-même fixé l’Ouest américain dans «Errance» en 2000 et en N&B.

Wenders

Wim Wenders  « Written in the West » 1987

Depardon

Raymond Depardon « Errance » 2000


Un autre exemple éclatant de cette photo témoignage est le travail de l’allemand August Sander «Visage du temps» (1910-1929) ou de l’américain Richard Avedon avec «Visages de l’Ouest» (1980-1983).

Sander 2

August Sander « Antlitz der Zeit » 1910-1929

Sander 1

August Sander « Antlitz der Zeit » 1910-1929

Avedon 1

Richard Avedon  « In the American West » 1980-1983

Avedon 2

Richard Avedon  « In the American West » 1980-1983

 

Dans ces quatre cas on a une série de photos qui forment le portrait d’un pays. Ces photos ont en commun d’avoir toutes été faites à la chambre (de la grande 8×10’’ (24×30) d‘Avedon à la «petite» 4×5’’(12×15)  Plaubel Makina de Wenders. Ce qui montre La préméditation.

 

La photo artistique, ou créative

C’est d’abord la photographie qui recherche la façon de dire le réel par des moyens sortant du cadrage frontal, bien équilibré, bien centré, voire bien symétrique. C’est aussi la photographie qui recherche l’expression des sentiments du photographe, sa sensibilité, sa vision du monde. C’est encore la photographie qui ne cherche pas à représenter le réel, mais les émotions que crée le rapport au réel et cherche les moyens graphiques pour communiquer ces émotions. Et c’est la photographie qui s’appuie sur la maîtrise de la lumière, d’où la pratique du studio.

Dans les 2 cas, témoignage et artistique, la technique va se mettre au service du but recherché. D’un côté la représentation du réel la plus fidèle possible: netteté, recherche du détail, piqué et définition, fidélité du rendu chromatique. De l’autre les rendus les plus variés possibles: cadrages non académiques, utilisation du hors-champ, images de travers, inversion des images, images en abîme, utilisation des zones floues hors PdC, flou de bougé, voile (s), coma, flare, défauts, boitier mobile, sur-impression, contraste, low-key, high-key, sur-ex, sous-ex , saturation, désaturation, solarisation, traitement croisé …

artist 2

Fusion avec polarisant circulaire d’image réelle et de reflet *

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surimpression par rotation à la prise de vue *

000024

lumière,flou,contraste,trompe l’œil *

IMGP8501

Sur-exposition *

artist 1

composition, PdC, flou, lumière  Photo Guéorguij Poïlov

 

Dans les 2 cas il y a une recherche de niveau technique élevé. Il n’y a pas de niveau technique plus élevé dans la photo témoignage que dans la photo artistique, il y a simplement des impératifs techniques différents, aucun n’est plus valide que l’autre, leur validité n’est justifiée que par le but recherché.

De même, entre le monde des photographes professionnels et celui des photographes amateurs il n’y qu’une différence irréductible : les uns gagnent leur vie avec la photographie, les autres non. Les premiers, pour parvenir à gagner leur vie, sont obligés d’avoir un niveau technique solide dans leur spécialité et de rationaliser leur pratique. Les autres ne gagnant pas leur vie avec la photo, ne sont obligés à rien. Ce qui n’empêchent pas certains d’entre eux d’avoir un niveau très élevé dans certains domaines où ils se sont spécialisés, par goût. Ce sont eux que l’on appelle maintenant les «experts». Comme le nombre des gens faisant des images est actuellement énorme, il est évident que la proportion des experts n’est pas élevée. Les actuels problèmes de l’industrie photographique en sont un signe flagrant, la floraison des smartphones, quelles que soient les performances des capteurs photo dont ils sont équipés, en est un autre. Mais c’est un autre problème, un autre sujet.

Entre ces 2 pôles opposés de la photographie, témoignage et artistique, coexistent tous les variantes possibles de photographies qui peuvent emprunter les modes opératoires et  les procédés techniques à l’un ou l’autre pôle. Que ce soit la photographie de mode, la nature morte publicitaire, le montage numérique qui crée d’autres réalités, les photos insolites, le reportage, la photo de mariage, la street, toutes les formes de photographie qui existent ont un lien avec l’un ou l’autre des 2 pôles, voire avec les deux.

Qu’elles soient faites par des professionnels qui travaillent forcément de façon de façon «préméditée» parce qu’ils ont un contrat et donc un but et une approche picturale définie, même sommairement, ou des amateurs qui font des photos avec ou sans approche définie, consciente ou inconsciente, leurs photos ont forcément un rapport avec ces 2 pôles. Elle se situent quelque part sur la ligne virtuelle qui va de l’un à l’autre. Certains se situent sur cette ligne, d’autres s’en moquent, d’autres encore l’ignorent.

L’énorme majorité des photos mêle une dose de témoignage et une dose d’artistique dont le dosage est propre à chaque photographe et qui peut varier chez un même photographe selon les moments, les lieux … et les humeurs du photographe.

Et c’est très bien comme ça. De la variété nait la richesse.

 

* sauf indication contraire, crédits photos : Valia