L’idée d’être « photographe professionnel » a trotté plus ou moins dans l’esprit de tous les photographes, d’une manière où d’une autre. Que ce soit de façon consciente ou inconsciente. Le lien entre la photographie et nous s’articule au principe de plaisir, soit au moment de la prise de vue, soit au moment où l’on montre ses photos; soit encore – mais plus rarement – à celui du tirage en labo. Ce lien fonctionne aussi, de façon plus ou moins romantique, autour de l’idée de qualité : un photographe professionnel est « quelqu’un qui fait de bonnes photos ».
De cette idée de photographe professionnel à la réalité du métier de photographe, il y a un grand pas et même un gouffre à franchir. C’est de cet aspect de la question que nous nous proposons de vous parler ici.

Dans un précédent article nous vous avons parlé de la « trajectoire directe », celle qui va de la formation initiale directe à la profession, du CAP de photographe à la vie active avec le statut officiel (administratif) et social de photographe.(voir ICI)
Notre propos dans cet article est la « trajectoire indirecte », celle qui consiste à quitter un métier pour devenir photographe. Plutôt que de faire un savant traité sociologique et statistique sur la question, nous nous attacherons à vous présenter quelques exemples concrets. Nous ne prétendons surtout pas que ces exemples soient représentatifs de tous les cas. Il y a bien évidemment autant de cas particuliers que d’exemples possibles. Nous avons choisi trois exemples pour la variété de leurs profils.

 

SERGE VERGLAS

V – Quand as-tu commencé à t’intéresser à la photo ?
S -Je me suis passionné pour la photographie très tôt. Mon premier appareil, un Kodak (Jiffy V.P) m’a été offert par ma grand-mère. J’ai pratiqué assez régulièrement le dessin et la peinture, ce qui m’a rapporté 9 points de bonus au Bac!
Plus tard, adolescent, j’ai fait des stages photo, dont un à Vence, qui m’a laissé des souvenirs forts. J’y ai appris des notions de composition et de choix d’objectifs. A 16 ans, j’avais un Olympus OM-1 avec un 50 et un 90mm et je voulais devenir photographe de reportage.
D’ailleurs, à cette période, quand mon père m’a demandé :
« Quel métier veux-tu faire? J’ai répondu : « Photographe ». Il a paru surpris et m’a lancé : « Non, je parlais d’un vrai métier ! »

V – Et alors quelle trajectoire scolaire as-tu suivie ?
S – BAC éco en poche, j’ai commencé une école de commerce mais me suis rapidement réorienté vers une école de Marketing/Publicité, l’ESP (Ecole Supérieur de Publicité) à Paris, plus proche de mes aspirations.
Dès la fin du cursus en 81, j’ai été pris en stage dans une maison de production de films à Neuilly où je suis resté quelques mois avant d’être engagé dans une agence de pub du groupe Havas, Ecom Univas, en tant que TV Producer pour les films publicitaires.
Puis en 86, j’ai crée ma propre boîte de production. J’ai produit des films de publicité, des courts métrages et des films d’entreprise, une cinquantaine en tout. C’était avant la vidéo et le numérique, on travaillait en argentique, en 35mm ou parfois en 16mm. Tous les processus de fabrication et de diffusion étaient très longs… Mais, j’ai tout arrêté au bout de 5 ans.

V – Pourquoi ?
S – Tout simplement parce que quand j’ai débuté, il y avait en France 90 maisons de production pour 900 à 1000 films de pub/an. Cela faisait une moyenne de 10 films par maison de production. Cinq ans après, en 1991, il y avait 450 maisons de production et la demande s’était réduite de moitié! Le jeu n’en valait plus la chandelle!
J’ai rebondi en devenant TV Producer free lance pour les agences de pub qui n’en avaient pas. Je bossais à la fois comme TV Producer et comme Cost contrôleur (contrôleur de coût). Cela consistait à examiner les devis et, en fonction du projet, voir s’il fallait bien 2 jours de tournage, 30 heures de pellicule, une équipe de 15 personnes, … ou pas.
Et puis, je me suis posé la question : «Qu’as-tu vraiment envie de faire de ta vie et comment faire évoluer ta « carrière »?»

J’ai alors décidé de reprendre des études et j’ai obtenu en 93 un MBA de Hartford University, dans le Connecticut (côte Est). Enfant, je vivais à Berkeley en Californie quand j’ai appris à lire et à écrire, et donc l’anglais ne m’a jamais posé de problèmes.
Ce MBA était international, j’y ai côtoyé des gens de toutes nationalités. Je n’ai jamais autant lu et bossé intellectuellement que durant ce cycle universitaire.

V – Et ensuite ?
S – De retour en France, j’ai trouvé un boulot chez Novotel, aux ressources humaines. Deux ans plus tard, j’ai rejoint Compass Group (Eurest), leader mondial de la restauration collective avec aujourd’hui 600 000 employés, une activité pas forcément toujours très connue du grand public. J’étais Directeur Marketing/Communication dans plusieurs secteurs de l’entreprise.

C’est également à cette époque que j’ai commencé à faire occasionnellement des photos de responsables, de collaborateurs, d’évènements et de produits pour la communication des diverses enseignes du groupe.
Comme on les trouvait plutôt bonnes, cela m’a finalement incité à sauter le pas en exerçant un métier qui me motivait pleinement! Surtout que les premiers appareils numériques sérieux commençaient à être accessibles.
Et en 2007, je me suis lancé en devenant (enfin…) photographe free lance, notamment pour l’agence de presse Visual.

V – Et qu’est-ce tu fais comme genre de photo ?
S – Après avoir débuté dans la photo de presse, je fais aujourd’hui principalement du corporate, c’est à dire, des photos pour les entreprises : portraits des équipes de management, les sites, les locaux, les besoins publicitaires, les produits…
Pour la presse, j’ai effectué beaucoup de shootings de people, d’enterrements (comme l’inhumation de Carlos ou du père de Nathalie Baye), de premières de films, de réunions politiques, de ventes aux enchères… et même chez RMC/BFM, en réalisant moult portraits de personnalités politiques et du show business, ceux que l’on voit en coin d’écran quand la chaine parle de telle ou telle personne, ou sur leur site web.
Depuis 5 ans, je collabore avec le magazine « L’Eléphant » pour lequel je réalise des portraits d’interviews, de toutes sortes de personnalités. Passionnant!

V – Concrètement ça te permet de vivre ?
S – Oui, même si les revenus sont fluctuants avec des hauts et des bas. A mon âge, ayant déjà assuré une partie de mes « arrières », j’ai sans doute un peu moins de besoins que ceux qui doivent encore construire leur vie, ce qui me permet d’aborder ce métier plus sereinement.
Je pratique des tarifs normaux qui, en dehors de la qualité du travail fourni, me permettent de fidéliser les personnes qui me font confiance.
Sincèrement, faire fortune n’est pas mon but premier. Je cherche avant tout à apporter un travail qualitatif qui satisfasse pleinement mes clients tout en me faisant plaisir.
Et pour ce qui est de la « reconnaissance artistique », je ne m’en préoccupe pas trop à vrai dire, même si j’ai en tête des projets de photos que j’aimerais bien réaliser mais qui demandent un important investissement financier. Et puis, j’ai déjà eu la chance de collaborer sur 2 bouquins photos… Mais je reste ouvert à toute… opportunité, comme on dit.

V- Aucun regret?
S- Objectivement non. Je suis heureux d’avoir choisi cette profession il y a 12 ans. Mais, je ne suis pas certain que je recommanderai à un jeune de s’y lancer sans être hyper motivé et y avoir bien réfléchi, notamment en ce qui concerne le secteur de la photo dans lequel il ou elle veut travailler. Ce marché est devenu compliqué avec des montants de revenus moins importants qu’avant et surtout très aléatoires. Sans parler du coût du matériel et des moyens de post-production des photos qui sont aussi à prendre en considération. Mais c’est un métier qui procure tellement de satisfactions que je n’envisage pas une seconde de faire autre chose aujourd’hui!

Serge a travaillé avec du Canon (20D, 5D et 1D), du Nikon (D300 et D800) puis du Pentax (K-1 et des DFA ).
Il utilise actuellement un Leica SL et un Leica TL2. C’est le rendu chromatique du SL qui est la cause de ce dernier changement. Il a acheté ses Leica d’occasion, à 50% du prix neuf.

S.Verglas- Photo de produit- BernafonS.Verglas - paysage de NY à noël.
        Photo de produit Bernafon Paysage de New-York à Noël      Station de métro La Motte Piquet Grenelle.   José Garcia – portrait

MARC DESMOULINS

V – Qu’est-ce qui à l’origine t’a amené à la photo ?
M – L’écriture, l’envie d’écrire. Pour moi la photographie est une forme d’écriture. J’ai toujours aimé l’image et une certaine façon de regarder. Je suis un contemplatif.

V – Et qu’as-tu fait comme formation ?
M- Mes parents m’avaient fait entrer à l’Ecole Centrale d’Electronique dans les années 70. Je devais en sortir ingénieur. Je suis entré dans un studio photo de Conflans-Sainte-Honorine qui cherchait un apprenti. J’ai dit que ça m’intéressait pour l’été. La patronne m’a répondu : « On peut te prendre à l’essai pour un mois. Il faut que tu t’achètes une blouse ». Mes parents m’ont alors dit :
« Mais tu viens de t’inscrire à l’Ecole d’Electronique !
– C’est pas grave, ai-je répondu, c’est pour les vacances. Après je dirai non ! »
Et j’y suis resté 8 ans ! La patronne était extraordinaire. Elle m’a tout appris. Dont pas mal de choses qui me servent encore aujourd’hui. J’ai passé mon CAP. C’était en 71. Le lendemain de mon arrivé à la boutique, on m’a donné un Rolleiflex chargé et réglé et on m’a dit : « Va faire des photo sur les Quais. J’avais bien cadré, et su me servir d’un Rolleiflex instantanément. Et ça fait 44 ans que ça dure.

V – Tu es donc entré dans la profession directement.
M – Oui, si on veut. En fait j’ai appris « sur le tas », par la pratique et avec les conseils de ma patronne.
J’ai été salarié pendant 8 ans chez Mme Petit à Conflans. Puis j’ai fait mon service militaire au Service Photographique des Armées, à la caserne Dupleix, à Paris. Ensuite je suis entré chez PSA, où j’ai travaillé 10 ans au service photo de Citroën.
Puis j’ai eu envie de m’extirper de tout ça. J’étais très bien dans ce boulot. j’avais une voiture de fonction. Je travaillais comme je voulais. En tant que salarié, par rapport à d’autres, c’était bien. Mais j’ai grandi à la campagne, dans une maison en haut d’une colline, avec une vue à 360°. J’avais besoin d’air. J’avais un ami qui avait une boutique photo à Paris- Montrouge. J’ai donc été gérant pendant 2 ans. Et puis j’en ai eu assez. C’était loin de chez moi, dans le Val d’Oise. Ça me faisait des horaires d’enfer. J’ai bien gagné ma vie pendant ces 2 ans, mais j’avais besoin d’autre chose. J’avais fait 20 ans de salariat. Je me suis jeté à l’eau. J’étais marié, j’avais des gosses… Mais ma femme avait un boulot. Je me suis mis à mon compte. Je suis devenu photographe.
Depuis 90, je suis photographe indépendant. Le moteur, a été l’envie de créer mon truc. Je ne cherche pas à imposer mon regard, mais j’ai mes clients et j’ai aussi mon regard.

V – Et qu’en est-il de ton activité professionnelle ? Quelles sont les différences d’avec l’activité salariée ?
M – La grande différence est que les rentrées sont fonction des contrats. Il ne faut pas attendre qu’ils tombent. Sinon les activités sont les mêmes.
Il y a d’autres différences bien sûr. Je suis au Registre des Métiers, comme artisan. J’ai un cahier d’activités, mais ce n’est pas très compliqué.

V – Tu tiens une comptabilité ?
M- Oui, mais ma mère est comptable (rires), et mon frère est banquier, j’ai tout ce qu’il me faut à la maison (rires)

V – Il reste à ta charge entière la gestion clientèle.
M – Bien sûr, mais pour ça j’ai eu de la chance. Quand je travaillais chez PSA, j’étais en contact avec avec les grands patrons : Calvet, Séguéla … J’ai côtoyé aussi les gens du département commercial. Et on a quitté PSA à peu près en même temps, eux et moi. Eux sont allés dans d’autres boîtes comme dircom. (directeurs communication). Comme on avait l’habitude de bosser ensemble, depuis leurs nouvelles entreprises ils m’ont appelé.
L’un est parti chez Heppner, il m’y a fait travailler. Une autre est partie à la direction de la communication du groupe Moulinex. Pendant des années j’ai été photographe « Moulinex ». Ensuite elle est partie à la Redoute, j’ai bossé pour la Redoute. Et ainsi de suite.

Ce qui fait que je n’ai pratiquement jamais eu à prospecter les clients. Pour avoir bossé chez PSA, je connaissais la revue Revue Technique Automobile. Il m’ont contacté, j’ai travaillé pour eux quand leur photographe attitré était débordé. Bosser avec de grosses entreprises françaises a été une chance évidente. J’ai un peu prospecté auprès d’imprimeurs du Val d’Oise, ce qui m’a amené certains de leurs clients. Dans le métier de photographe l’opinion des clients joue un grand rôle. Les entreprises aimaient bien ma «patte» et me demandaient des boulots régulièrement. J’ai donc eu de la chance.

V – Elle se fabrique cette « chance ». Ta « patte » c’est toi …
M – Oui, mais c’est aussi ma façon de travailler. On m’appelait la veille pour le lendemain, à Marseille s’il le fallait. J’y étais. Je n’ai jamais dit non. Évidemment, ça file des coups à la vie de famille. Quand un client te dit :
« On part à Dortmund dans 2 jours !
— Bon OK.
— On se retrouve à tel endroit ! » Il faut être disponible. Et tout ordre signifie possible contre-ordre. Il faut être prêt à tout. On m’a toujours fait travailler comme ça.

V – Tous ces boulots, c’est ce qu’on appelle du Corporate.
M – Tout à fait. C’était de la photo d’usines, du reportage, des photos de produits – souvent en studio -, de lancement de produits…
Moulinex, par exemple, m’a appelé un jour pour que je refasse la photothèque complète de la Marque. « Tu pars pendant un mois, Tu vas dans les usines. Tu rentres chez toi quand tu veux. Tu gères ton temps. » Mes clients me connaissaient, ils me faisaient confiance.
Bien sûr, il est arrivé que des clients me disent : «  Ah, tu fais toujours des images qui sortent de l’ordinaire ! » Et je leur répondais : « Tu as les tiennes, là, tu vois? Il y a les miennes, mais les tiennes aussi ! » J’avais fait 2 vues, de deux façons différentes. Ces gens là m’ont toujours laissé travailler, sans leur main pesante sur mon boulot.

V – Tu avais la bride sur le cou.
M – Oui, à part avec avec des agences de pub qui ont été pénibles. Et que j’ai virées au bout de 2 ans. Tu travaillais pour eux à la chambre 4×5 inches, voire 20 x 25cm, en Ekta (diapo Kodak traitable en E6). Ils pinaillaient, voulaient te faire modifier ceci, cela. Et ensuite ils prétendaient te payer 1 photo, alors qu’ils t’en avaient fait faire 5 en modifiant leur demande. Ils te prenaient pour une banque d’images…
J’ai aussi travaillé pour des collectionneurs d’art : des toiles, des statuettes… C’était un boulot d’enfer. Un jour j’ai eu une toile qui représentait un singe. Tout ce qui n’était pas les poils était couvert d’une feuille d’or. Va éclairer ça ! ! J’ai passé une journée dessus, pour une photo! Mais j’ai réussi. Mon client était content. Moi aussi !
Un autre aspect de ma façon de travailler est que toutes mes images sont libres de droit. Puisqu’on me paye mon temps de travail, j’estime que je peux fournir des images libres de droits.
Je considère mon métier comme un art social. On est là pour figer le temps. Pour que l’Humain se reconnaisse dans le temps. On n’est pas là pour voler les gens ! Il faut qu’ils soient heureux de ce que je leur propose. Et moi de les retrouver comme clients. Evidemment, je ne serais jamais très riche. Mais où sont-ils les grands photographes qui sont riches?

V – Tu fais aussi de la formation ?
M – Oui, c’est une façon de redonner ce que m’a donné Mme Petit. Vers les années 2000, avec l’arrivée du numérique, j’ai eu envie de sortir le nez de mon boulot. J’ai fait, grâce à un copain, de la démonstration de matériel photo dans les grandes enseignes. Un autre métier. Et je me suis mis travailler avec les marques. J’ai conservé de mon apprentissage avec Mme Petit un côté pédagogique.
Et à partir de là, j’ai mis en place les « Flâneries-photo de Paris ». J’ai repéré un circuit dans Paris où on trouve tous les cas types de photos difficiles. Ça a été organisé avec Canon et Pentax. Pour l’achat d’un boitier le client avait droit à une formation : « La flânerie-photo de Marc Desmoulins ». J’ai un peu lâché depuis, parce que les gens n’aiment plus les formations en groupe…

V – Une dernière question : Tu es revenu à une pratique de chambre argentique ?
M – J’ai appris à la chambre. Il fut un temps où les mariages se faisaient au minimum au 6×6, voire à la chambre. Pendant 40 ans j’ai fait de l’alimentaire.
Pour mon travail d’auteur, je reviens au MF – avec un Pentax 645 – ou à la chambre. Ce n’est pas pour l’authenticité, mais pour l’œuvre unique. J’ai gardé l’habitude de cette pratique. Même en numérique, je ne ne shoote pas comme un fou… Parfois je double. Mais globalement l’image est réfléchie, comme avant. Comme on ne voyait pas le résultat, on avait intérêt à réfléchir à son image. À bien se creuser la tête, à analyser sa lumière.
Et donc je reviens au grand format, œuvre unique et tirage contact. En 20×25. Avec l’adrénaline de ne pas voir l’image.
Mais je n’ai pas la nostalgie de l’argentique, des vapeurs d’hydroquinone, des doigts fripés par l’acide acétique. Pas du tout.

Marc utilise actuellement un Pentax 645Z et une chambre Toyo avec des objectifs Fuji et Boyer Saphir.

    corporate – Boulangerie Buisson    Passage Verdeau Paris   corporate – Boutique Nicolas    corporate – Isa Coiffure
 Canal Saint Martin – col. personnelle     corporate – Citroën DS   Port de Cergy – col. personnelle   Glace matinale – col. personnelle

 

NATHALIE BESSALAM

V – Qu’est-ce qui t’a amenée à la photo ?
N – Ça remonte à loin mais sans jamais avoir été ostentatoire. Je ne me suis jamais dit que je serais photographe, je n’ai pas fait d’étude de photographie, mais la photo m’a accompagnée avec délicatesse, sans bruit, à toutes les époques. L’histoire de ma famille est assise sur un déracinement, alors les photos des aïeux étaient des petits trésors que les adultes chérissaient. On avait des cartons de polaroid et de photomaton que mes grands-parents, ma mère, mes oncles et tantes prenaient à la première occasion, enfants et petits -enfants sur les genoux. Comme eux, j’ai tout de suite aimé ces portraits, essayé de deviner les gens qui étaient derrière le papier.

Et puis j’ai eu mon premier appareil photo à 10 ans. Il était comme un jouet, tout en plastique, un cube noir et gris (un Kodak Brownie Flash). Sur cet appareil il n’y avait aucun réglage. J’aimais bien faire des photos avec. C’étaient des images de ma famille, de mon quartier, mais une bonne partie des pellicules ne furent jamais développées, pas prioritaires dans le budget familial. J’y pense parfois avec amusement aujourd’hui. Ensuite j’ai eu un Pentax MX et j’ai découvert les joies du labo argentique à la Maison des Jeunes de mon quartier. Je me souviens d’avoir toujours été un peu fascinée par la magie du révélateur. Et puis un proche m’a offert un Rolleiflex 6X6 bi-objectif 2.8 Planar des années 50 et composer une image dans le dépoli du viseur de poitrine m’a définitivement conquise. Je l’ai toujours, et je m’en sers toujours.

V – Qu’est -ce que tu as suivi comme parcours d’études ?
N – J’ai fait des études de droit tout en faisant différents jobs. Le tout début des années 90 était quand même une formidable époque où on pouvait quitter un emploi le vendredi et être assuré d’en retrouver un le lundi, je me souviens avoir été plutôt insouciante sur ces questions d’emploi. Puis j’ai été embauchée dans une compagnie aérienne aujourd’hui disparue (Air Inter), pour ensuite intégrer Air France. J’y ai changé plusieurs fois de métier et évolué jusqu’à avoir des fonctions d’encadrement durant les vingt dernières années. Je me suis spécialisée dans l’assistance aéroportuaire. Mon travail m’intéressait beaucoup, il m’a permis de découvrir tout un monde et ses différents aspects, stratégiques, juridiques, humains. J’ai eu de plus en plus de responsabilités, de déplacements professionnels, les gros projets et les objectifs ambitieux se succédaient.

V – Je suppose que la photo ne pouvait pas avoir beaucoup de place dans cette vie.
N – Non c’est vrai, surtout qu’en même temps on a des enfants (j’en ai trois) et en tant que femme cela implique de se transformer en Shiva (rires…) Malgré tout, le fait de fonder une famille m’a fait revenir à la photo. J’ai ressenti le besoin de saisir les instants précieux. Dans le même temps la photo entrait doucement dans l’ère numérique. Je ne peux pas dire que la partie matérielle et technique de la photographie me passionne. Pour moi le matériel est surtout un moyen de m’aider à faire les photos que j’aime. Mais je me suis quand même mise à suivre le sujet et j’ai acheté de nouveaux appareils. Après de belles déconvenues (R.I.P mon 1er Coolpix 5Mo ), les progrès sont devenus significatifs et je suis revenue aux reflex. Naturellement, je me suis tournée vers Pentax qui m’avait accompagnée en argentique et j’ai utilisé plusieurs de leurs boitiers au cours des 10 dernières années. Actuellement j’utilise un Pentax K-1 et un Pentax K1 Mark II. Depuis une dizaine d’années j’ai recommencé à beaucoup photographier. Très attirée par le portrait, toutes générations confondues mais avec une tendresse particulière pour le portrait d’enfants et de nouveau-nés, tout mon entourage y est passé (rire…).

V – Quand as-tu songé à quitter ton boulot et à faire autre chose ?
N – Ma vie professionnelle m’intéressait, me passionnait même, mais ça faisait un moment que j’avais envie d’autre chose. Je voulais retrouver une forme de liberté de choix. La liberté n’est pas une valeur facile à trouver quand on est dans un grand groupe. On œuvre dans le cadre défini de la politique de l’entreprise. C’est la règle du jeu. Alors j’ai commencé à réfléchir sérieusement à ce que je souhaitais pour l’avenir il y a deux ans. Il faut savoir que les entreprises facilitent les transitions, il y a de multiples possibilités, telles que le congé sabbatique, le congé création d’entreprise, les plans de départs, les ruptures conventionnelles. Mon mari avait fait une reconversion professionnelle choisie il y a une quinzaine d’années. J’ai vu tout l’épanouissement que cela lui a apporté. Il m’a beaucoup encouragée dans cette réflexion. Comme il dit, « ceux qui ont réussi ont essayé ».
Un bilan de compétences m’a permis de poser clairement les bases de ce changement. J’avais envie d’un métier passion.

Alors je me suis lancée. Je viens de passer plusieurs mois dans les démarches administratives, J’ai créé une société (une SASU), mon statut d’artisan… C’est déjà une aventure en soi. On acquiert de nouvelles compétences quand on se lance dans cette aventure ! J’ai aménagé un home studio photo dans ma maison, avec l’équipement minimum en fonds et en éclairages., créé un site internet, suivi des formations pour consolider mes connaissances et les étendre aux domaines que je n’avais pas envisagé d’exercer mais qui se présentent, comme la photo de mariage par exemple.

V – Et qu’est-ce qui tu fais comme photos ?
N – Ce qui me tient le plus à cœur c’est la photo familiale en particulier les portraits d’enfants. les portraits de nouveaux-né, de grands bébés, des fratries, en studio ou en lifestyle. Tout ce qui peut documenter les histoires familiales à l’occasion de ces séances que s’offrent les familles. C’est vraiment un cadeau qu’elles se font. Et c’est gratifiant de pouvoir répondre à leur attente. Mais les hasards de mon début d’activité m’ont conduite à faire cet hiver des photos de classes, de l’événementiel pour une entreprise et j’ai deux mariages à venir. Je n’avais pas vraiment envisagé d’exercer dans ces domaines, mais je suis contente d’explorer ces nouveaux horizons

V – Et comment tu fais pour prospecter tes clients ?
N – Pour l’instant ça fonctionne par le bouche à oreille, à partir du premier cercle de mes amis et connaissances. Cela couvre mes commandes. Il parait que c’est bien. Je suis en pleine phase d’élargissement des mes connaissances, de mon savoir-faire. Je vais étoffer aussi mon site internet pour aller plus loin, voilà encore un domaine de compétences à perfectionner !

J’ai un certain nombre d’idées. Comme par exemple, proposer des séries photos inter-générationnelles. J’ai envie de photographier les grands-parents avec leur petits-enfants, si possible les personnes en maison de retraite. Je vois ça comme une façon de recréer une solidarité entre les générations, d’enrayer un peu cette dérive actuelle qui conduit à considérer les personnes âgées comme des « non-personnes ». Se souvenir qu’elles ont été fils, filles, pères, mères, citoyens, citoyennes.
Ça pourrait aussi se faire à l’occasion de fêtes locales, proposer de fixer, sur une même photo, des grands parents, des séniors, des parents et des enfants. Trois générations qui se retrouvent, communiquent et ainsi sortent de leur isolement. Je prévois de proposer ça localement.

Je me donne deux ans avant de faire un bilan et décider de la suite. Voir si mon activité est viable économiquement mais aussi confirmer si ce travail de photographe me satisfait, me donne ce que j’en attends. Je suis au début de quelque chose, j’ai pris le risque de quitter un état d’expert dans un domaine professionnel pour devenir une entrepreneuse néophyte, c’est palpitant et j’espère que l’avenir me sourira.

Nathalie utilise deux Pentax K-1 et K-1 II et des objectifs Pentax manuels DA et FA.

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crédit photo Serge Verglas ©, Marc Desmoulins et Nathalie Bessalam ©.