Si vous posez la question : « Que pensez-vous de la photo africaine ? », d’aucuns vous diront avec étonnement : « ça existe, la photo africaine ? ». Ce à quoi vous pourrez répondre moqueusement : « Et pourquoi cela n’existerait pas ? ».

 

La méconnaissance de la photo africaine

Les Arts africains sont connus et appréciés de nos sociétés occidentales depuis très très longtemps, notamment la musique et la danse (les danses ?) et, à un moindre degré, la littérature et le cinéma. Bien sûr, il existe une telle variété de pays dans ce continent que cette variété ne peut que se retrouver dans les arts. De fait, la photo africaine n’est vraiment reconnue que depuis le début des années 1990, grâce, notamment, à Seydou Keïta, photographe malien dont une partie des œuvres fait l’objet d’une exposition au Grand Palais, à Paris, en ce début d’année 2016.

 

Une apparition très tôt dans l’histoire de la photo

Or, elle est apparue en Afrique dès la fin du 19ème siècle, c’est-à-dire juste un peu après l’Occident européen. On en a la preuve par un certain nombre de cartes postales. Bien entendu, elle y a été introduite principalement par les colons européens. Du reste, à cette époque coloniale, la photo est principalement exercée par la bourgeoisie et les couches « riches » de la société (commerçants).

Le Ghana (à l’époque, son nom était « Gold Coast », c’est-à-dire « Côte de l’Or ») est un des tout premiers pays à voir naître la photographie sur le continent africain. Des studios sont ouverts dès 1889 par Lutterodt (métis dont le grand père était allemand), ou encore Walwin Holm (métis lui aussi, d’origine anglaise) en 1896. Ce dernier abandonnera le métier pour raison de santé et transmettra les activités de son studio à son fils, J.A.C. Holm, qui ouvrira son propre studio en 1919 à Accra. J.A.C. Holm formera James K. Vanderpuije (connu aussi sous le nom de Nil Kofi Bruce II), photographe ghanéen reconnu. C’est dès les années 1880 que la photo a prospéré dans les régions côtières du pays, à Accra, bien sûr, mais aussi à Sekondi-Takoradi, grand port commercial, et à Kumasi, capitale du pays Ashanti. En revanche, elle ne s’est étendue dans le nord du pays qu’à partir des années 1930.

Carte du Ghana

Carte du Ghana

 

Si elle reste assez peu connue, c’est aussi parce que la photo africaine souffre surtout de politiques culturelles qui la négligent très largement et l’empêchent ainsi de se développer aussi vite qu’ailleurs. Les formations sont très insuffisantes et les formateurs trop peu nombreux, le marché local n’étant pas porteur. Les photographes en sont réduits à vendre de la photo-souvenir ou bien travailler pour un employeur. Ils ne peuvent dans ce cas évoluer qu’en fonction des désirs de cet employeur et surtout de ses besoins économiques. De plus, ne bénéficiant d’aucun statut particulier et pas davantage de protection sociale, le métier n’est guère attirant, d’autant que la photo n’est souvent considérée que comme une marchandise parmi d’autres. Par ailleurs l’aspect artistique n’est pas mis en valeur.

 

Une sortie de léthargie tardive

Tant et si bien que la photo africaine est entrée dans une certaine léthargie dont elle n’est sortie qu’au début des années 1990. C’est en effet à cette époque que des photographes français et américains ont fait sortir de cette sorte de « sommeil » les maîtres du studio que sont Seydou Keïta et Malick Sidibé. Diverses manifestations et expositions furent alors organisées à Paris (au Centre Pompidou, « les magiciens de la Terre ») et au Museum for African Art de New-York.

C’est aussi au cours des années 1990 que furent créées la « Revue Noire » (en 1990) et les « Rencontres africaines de la photographie » (en 1994) à Bamako (Mali). Ces rencontres se tiennent en principe tous les 2 ans, démontrant la vivacité de la photo en Afrique et ce, malgré les difficultés intérieures énormes que connaît le Mali. Bien sûr, l’organisation de ces manifestations est parfois un peu hésitante et les « sponsors » (souvent les Etats) ne mettent peut-être pas toute l’énergie et les moyens qui seraient nécessaires, ou le font avec retard, mais elles ont le mérite de continuer d’exister et de mettre en valeur les travaux de jeunes photographes talentueux. Comme pour nos Rencontres d’Arles, les Rencontres de Bamako se tiennent sur différents sites et, parmi eux, le Musée National du Mali et l’Institut Français.

Sur un autre plan, il ne faut pas négliger le fait que la photo africaine a grandement contribué à faire connaître au monde entier les us et coutumes de l’Afrique « moderne » – au sens large – mais aussi , par exemple, la politique de l’apartheid qui sévissait en Afrique du Sud. C’est aussi elle qui, dans les années 1960, nous a offert les images de la période « post-indépendance » pour les nombreux pays qui y ont alors accédé.

Par ailleurs, beaucoup s’imaginent – comme c’est évoqué ci-dessus – que l’Afrique possède peu de photographes : c’est une erreur patente. Les photographes sont très nombreux parce que de nos jours les africains sont très friands de photographie, sauf peut-être dans des zones très reculées. Toute occasion est saisie pour aller voir son photographe préféré afin de faire « immortaliser » un nouveau vêtement ou une réunion de famille ou d’amis. La plupart de ces photographes, jusque dans les années 1980 opèrent de façon artisanale, chacun ayant son petit studio de prise de vue et de développement. Les grands laboratoires et leurs machines automatiques n’ont pas encore envahi le marché. Quand cela arrivera, malheureusement, cela marquera aussi la fin d’une époque et portera un coup dur à cette façon artisanale de photographier et à un certain nombre de photographes jusque là très prospères. Pour autant, ce ne sera pas la fin de la photo africaine, loin s’en faut ! Simplement, l’Afrique entrera alors dans les mêmes pratiques que l’occident, notamment européen.

 

Les pratiques sur le continent africain

Une de ces pratiques est le développement de la photographie documentaire et du photo-journalisme au cours des 20 dernières années. Dans le même temps, des écoles de photographie ont été créées, notamment en Afrique-du-Sud. C’est le cas du « Market Photo Workshop », initié en 1989 par David Goldblatt, photographe sud-africain d’origine lituanienne, né en 1930. A noter que David Goldblatt a reçu en 2009 le Prix Henri Cartier-Bresson et que diverses expositions lui ont été consacrées, notamment « TJ » (Transval-Johannesbourg) à la Fondation Henri Cartier-Bresson  du 12 janvier au 17 avril 2011) et à la Galerie Marian Goodman (du 15 janvier au 19 février 2011).

Une autre de ces pratiques est aussi la fin de l’argentique et l’essor de la photo numérique : l’Afrique, bien entendu, n’y a pas échappé. Et beaucoup de tabous du passé ont été abolis. C’est ainsi, par exemple, que Zanele Muholi a présenté de nombreux portraits de femmes lesbiennes noires.

Aujourd’hui, la photo est vivace dans toute l’Afrique. De nombreux photographes assurent sa promotion et entretiennent sa pratique, en ne négligeant pas la conservation des oeuvres de leurs prédécesseurs.

 

 

Les pionniers de la photographie africaine

Il est impossible de les citer tous, nous avons choisi de vous présenter certains d’entre eux, qui nous ont paru, pour diverses raisons, les plus emblématiques.

 

Antoine FREITAS

Un des principaux pionniers est le photographe congolais Antoine Freitas (1919-1990). Formé par un missionnaire en Angola, il s’est installé à Kinshasa (à l’époque Léopoldville) en République Démocratique du Congo puis, à partir du milieu des années 1930, il a parcouru le pays en tant que photographe ambulant, transportant avec lui sa chambre photographique et son laboratoire. En 1947, il ouvre un studio à Léopoldville.

On n’a que très peu de renseignements sur lui. Mais on sait qu’à cette époque, les gens n’aimaient pas encore être photographiés et, pour pouvoir le faire, il lui arrivait de devoir offrir des cadeaux (boîtes de riz par exemple).

 

Joseph MAKULA

Joseph Makula, né en 1929, quant à lui, est le premier congolais à avoir été intégré à l’agence « Congopresse », organe d’information belge. Une partie de ses œuvres est conservée au Musée Royal de l’Afrique Centrale à Tervueren, près de Bruxelles (ce musée est actuellement fermé pour travaux de rénovation et ne devrait rouvrir qu’en 2017).

 

Jean DEPARA

La photo de studio s’est développée grâce à des photographes comme Jean Depara (1928-1997, de son vrai nom Lemvo Jean Abou Bakar Depara), qui fut notamment le photographe attitré de Franco Luambo (1938-1989), guitariste spécialisé en rumba congolaise. Si la photo de studio était son domaine de prédilection, il ne négligeait pas de photographier la vie nocturne dans sa ville d’adoption, Kinshasa, notamment les « bills », jeunes hommes habillés en cow-boys et, plus généralement, les bandes de jeunes kinois. Il avait acheté son premier appareil photo en 1950 pour « immortaliser » son propre mariage. A sa mort, en 1997, il a laissé de très nombreux négatifs non répertoriés. Il fut surnommé le « Malick Sidibé  congolais » mais force est de reconnaître que ces deux photographes ont opéré dans des milieux à l’atmosphère totalement différente, le Kinshasa de Depara apparaissant beaucoup plus festif que le Bamako de Sidibé.

Photo Jean Depara avec l'aimable autorisation de Baudoin Bikoko, espace "L'art de Vivre" Kinshasa

Photo Jean Depara avec l’aimable autorisation de Baudoin Bikoko, espace « L’art de Vivre » Kinshasa

 

Photo Jean Depara avec l'aimable autorisation de Baudoin Bikoko, espace "L'art de Vivre" Kinshasa

Photo Jean Depara avec l’aimable autorisation de Baudoin Bikoko, espace « L’art de Vivre » Kinshasa

D’autres images de Depara sur ce site : https://africaphotography.org/collections/jean-depara/gallery

A l’époque de ces pionniers, beaucoup d’entre eux étaient ambulants, se déplaçant de village en village sur leur 2 roues motorisé. Pour planter le décor, un simple drap de coton tendu contre un mur constituait un « fond », ce qui finalement est à peu près similaire, dans le principe, à ce qui se fait aujourd’hui en studio ! Mais la très grande différence, c’était l’éclairage : le photographe opérait souvent sous un soleil ardent, chose qu’on ne saurait recommander aujourd’hui !

 

Mama CASSET

Autre précurseur, parmi d’autres, au Sénégal : Mama Casset, né en 1908 à Saint-Louis du Sénégal et mort à Dakar en 1992.

C’est un photographe (Oscar Lataque), ami français de son père, dont il est devenu l’assistant, qui l’initie à la photo. Engagé dans l’armée de l’air française, il saisit l’occasion pour réaliser des photos aériennes et des reportages dans toute l’Afrique francophone. Revenu à la vie civile en 1942, il ouvre un studio à Dakar en 1943 , nommé « African Photo » et devient un portraitiste réputé. Il n’utilise que des appareils Leica et ne photographie qu’en noir et blanc.

Malheureusement, il perd complètement la vue en 1983 et se trouve contraint de cesser son activité. Un malheur s’ajoutant à un autre, son studio est complètement détruit par un incendie dans lequel disparaissent aussi toutes ses archives et négatifs. Il meurt en 1992. Il prétendait, à tort ou à raison, que l’avènement de la photo couleur et des mini-laboratoires automatiques pour les développer et les tirer étaient à l’origine de la mort de la photographie.

Un intéressant article (en anglais), plus complet, sur ce photographe.

 

Jeune Femme (Photo Mama Casset avec l'aimable autorisation de la "Revue Noire")

Jeune Femme (Photo Mama Casset avec l’aimable autorisation de la « Revue Noire« )

 

 Jeune Homme (Photo Mama Casset avec l'aimable autorisation de la "Revue Noire")

Jeune Homme (Photo Mama Casset avec l’aimable autorisation de la « Revue Noire« )