Suite du premier volet consacré à la photographie africaine.

 

Quelques grands noms de la photographie africaine

Il n’est pas dans nos intentions de dresser un « inventaire » de tous les photographes africains et de leurs œuvres ; ce serait une entreprise de très longue haleine dans laquelle on ne serait même pas sûr d’atteindre l’exhaustivité. Les photographes africains sont souvent inconnus dans le « monde occidental » et on ne peut que le regretter. Beaucoup ont réalisé des œuvres de grande valeur. Nous ne vous présenterons ici que 8 d’entre eux, parmi les plus connus, mais nous ne pouvons que vous inciter à approfondir votre recherche pour en découvrir de nouveaux.

Et, à cet égard, nous vous conseillons la lecture du livre ANTHOLOGIE DE LA PHOTOGRAPHIE AFRICAINE DE L’OCÉAN INDIEN et de la Diaspora, édité par « La Revue Noire ».

 

 

Alf Kumalo

Alfred Kumalo. Image : Facebook

Alfred Kumalo. Image : Facebook

 

Alfred Kumalo est né le 5 septembre 1930 à Utrecht, non pas en Hollande, mais dans la province du Natal (Afrique du Sud).  Il s’est intéressé très tôt à la photographie. Malheureusement, à l’époque de ses débuts, il était très difficile pour un noir de se procurer du matériel et, par conséquent, d’exercer le métier. C’est pourquoi Alf Kumalo s’est résolu à exercer différents autres métiers. Il a ainsi été amené à travailler dans un garage. Une interview à Londres de Cassius Clay (qui allait devenir Muhammad Ali) assortie d’un concours photo lui permet de gagner une automobile (Austin Cambridge). Dans son pays, en raison de son travail, il rencontre, bien entendu, l’hostilité d’une partie de la population et notamment de la police, ce qui rend difficile la vente de ses images. Il continue cependant de s’intéresser photographiquement aux moments historiques qui s’y déroulent ; certains sont publiés dans les médias occidentaux, notamment le New York Times, l’Observer et le Sunday Independant.

Surnommé en raison de ses initiales « A.K. », comme la Kalachnikov, il s’est de fait servi de son appareil photo comme d’une arme pacifique, en dénonçant ce qui devait l’être dans l’Afrique du Sud de l’Apartheid. Il devint le photographe officiel de Nelson Mandela pendant le mandat présidentiel de celui-ci, et, surtout, son ami. On notera qu’il le suivait sans ordre de mission officiel et qu’il ne recevait aucune rémunération à ce titre.

Il a compilé une partie de ses photos dans un ouvrage intitulé Through my lens, A photographic memoir paru en 2009 (Tafelberg, le Cap).

Alf Kumalo est décédé le 21 octobre 2012 à Johannesburg.

 

 

J.D. Okhai Ojeikéré

JD Okhai Ojeikere

JD Okhai Ojeikere

 

Il est né en 1930 à Ovbiomu-Emai, dans l’ouest du Nigeria et décédé à Lagos (Nigéria) le 2 février 2014. Son nom complet est Johnson Donatus Aihumekeokhai Ojeikere.

Débutant en photo en 1950 (sur un Brownie D), il devint photographe de plateau pour la chaîne « Television House Ibadan ». Il travaillera plus tard pour l’agence de publicité « West Africa Publicity ».

En 1975, il ouvre son propre studio.

Il est principalement connu pour ses photos de coiffures nigérianes et, plus largement, africaines. Il faut dire que les femmes d’Afrique considèrent souvent que la coiffure est une œuvre d’art et qu’elle raconte quelque peu leur vie ; ainsi il n’est pas rare qu’elle corresponde à diverses époques de la vie : naissance, « initiation », mariage, deuil. Ojeikere s’est révélé comme LE spécialiste de ce style de photo, dont un ouvrage « Hairstyles » présente plusieurs centaines d’images, beaucoup réalisées au moyen d’un Rolleiflex 6×6.

Il a exposé ses images dans le monde entier, notamment en France : Toulouse, Paris (Paris-Photo en novembre 2008), mais aussi à Anvers, Los Angeles, Bilbao.

 

 

Seydou Keïta

Seydou Keïta

Seydou Keïta

Avec Malick Sidibé, il s’agit sans doute du photographe africain le plus connu.

Il est né à Bamako (Mali) en 1921. Il n’a que très peu connu l’école puisqu’il est devenu apprenti menuisier dans l’atelier de son père dès l’âge de 7 ans. Comme beaucoup de jeunes africains amateurs de photographie, il a débuté avec un Brownie Flash (format 6×9 de Kodak) . C’est avec une extrême attention qu’Il a retenu les conseils d’un de ses voisins, instituteur et photographe à ses heures, Mountaga Dembélé.

À l’ouverture de son premier studio, en 1948, il se spécialise dans les portraits (en noir et blanc) réalisés avec une chambre 13×18. Les tirages sont effectués sans agrandisseur, uniquement par contact. C’est tout de suite le succès. Les notables de Bamako font appel à ses services, mais Keïta, sauf très rares exceptions, ne fait qu’une seule prise, pour des raisons d’économie de papier. Invariablement aussi, il ne laisse rien au hasard et s’attache à tous les détails. Il va jusqu’à utiliser ses propres accessoires pour structurer ses compositions. Le fond est constitué de tentures qu’il remplace périodiquement, lui permettant ainsi de « dater » ses clichés. Le plus souvent, ses portraits sont réalisés avec le buste de biais.

Parfois, pour personnaliser ses images, il effectue des retouches à la peinture. Des femmes lui demandent ainsi de coloriser leurs ongles, parfois même leur coiffe.

En 1962, il ferme son studio pour devenir le photographe officiel du premier Président du Mali, son (presque) homonyme Modibo Keïta. Mais ce n’est qu’en 1994 que la France le découvre avec sa première exposition personnelle à la Fondation Cartier.

Seydou Keïta est mort à Paris, le 22 novembre 2001.

Le Grand Palais vient de lui consacrer une remarquable exposition, qui a fermé ses portes le 11 juillet 2016. On notera que sa notoriété est telle qu’un « Prix Seydou Keïta » est attribué lors des Rencontres Africaines de la Photographie, de Bamako.

 

 

Malick Sidibé

Malick Sidibé

Malick Sidibé

 

Il naît en 1936 à Soloba au Mali (à l’époque Soudan français). Après des études secondaires, il devient bijoutier puis entre à l’École nationale des arts de Bamako où il apprend la peinture. Après l’obtention de son diplôme, en 1955, il devient l’apprenti d’un photographe français, Gérard Guillat. Puis il se spécialise dans les photos de rue et les photos de la vie nocturne de Bamako où il est très apprécié par la jeunesse. Il ouvre son propre studio (Studio Malick) en 1958 pour les prises de vue, mais aussi dans lequel il effectue des réparations d’appareils photo.

Toutefois, comme Seydou Keïta, il reste inconnu hors de son pays jusque dans les années 1990, où, encore comme Seydou Keïta, il est découvert par le critique d’art André Magnin (site), qui le fait connaître sur le plan international. La carrière de Sidibé « décolle » alors. Après une participation aux premières Rencontres de Bamako en 1994, il expose dans de nombreux pays européens, ainsi qu’au Japon et aux USA.

Surnommé « L’œil de Bamako », ou « le Doyen » par ses pairs, il reçoit en 2003 le prestigieux prix Hasselblad. En 2007, il est récompensé par un Lion d’Or à la Biennale de Venise (premier photographe et premier Africain ainsi distingué).

Témoin privilégié de l’ouverture au monde de son pays, Malick Sidibé est mort à Bamako le 14 avril 2016.

 "Combat des amis avec pierres" de Malick Sidibé (1976) © Malick Sidibé

« Combat des amis avec pierres » de Malick Sidibé (1976) © Malick Sidibé

 

"Nuit de Noël" de Malick Sidibé (1963) © Malick Sidibé

« Nuit de Noël » de Malick Sidibé (1963) © Malick Sidibé

 

 

Philippe Koudjina

Philippe Koudjina

Philippe Koudjina

Philippe Koudjina est né, semble-t-il, le 26 mai 1940 (il existe une incertitude) à Cotonou au Bénin (à l’époque, le Dahomey). Son père est un enseignant togolais, sa mère est béninoise. Il apprend tout naturellement le français et l’allemand et suit une formation de géomètre. Tout près de chez lui, se trouve un studio où il peut s’initier à la photo : cela devient vite une passion.

À l’âge de 20 ans, il rejoint ses sœurs et s’installe à Niamey (Niger). Les nécessités de l’existence le conduisent à devenir d’abord aide-géomètre et ensuite employé de commerce. Mais, la nuit, il réalise des portraits dans les établissements nocturnes de Niamey. Il décide, en 1962, de devenir photographe professionnel, achète un RolleiFlex d’occasion et devient alors le photographe attitré de l’armée française. Ceci lui assure de nombreux reportages et prises de vue. Cette « aventure » se termine en 1974 lorsque, avec l’arrivée au pouvoir de Seyni Kountché, l’armée française quitte le pays.

Entre temps, en 1963, Koudjina a ouvert son premier studio, « Photo-Souvenir ». Il ouvre un second studio en 1969 et devient, en 1970, Secrétaire Général du Syndicat des Photographes, fonction qu’il occupera jusqu’en 1974. Il s’essaie un temps au tirage manuel (dès 1966), mais le coût et la rentabilité ne lui permettent pas de continuer. De plus, de nombreux photographes émergent, la concurrence est rude, les tarifs s’effondrent. Comme pour ses confrères, l’arrivée des mini-labs lui porte un coup fatal.

Philippe Koudjina ferme son dernier studio, vend son matériel et, par conséquent, abandonne le métier de photographe. Grandeur et décadence : après avoir été célèbre, après avoir côtoyé les « hautes sphères », comme Johnny Hallyday, Maria Callas et d’autres encore, il tombe dans la mendicité. Un malheur n’arrivant jamais seul, il devient aveugle et la maladie le frappe. Il en meurt le 29 mai 2014 à Niamey.

 

 

K. Bruce Vanderpuije

Dans le premier volet de ce dossier consacré à la photographie africaine, nous avons évoqué l’influence considérable du Ghana en la matière. Le Ghana a connu de très nombreux photographes de talent et, parmi eux, J.K. Bruce Vanderpuije (ou Nil Kofi Bruce II). Son nom à consonance néerlandaise s’explique par la présence très ancienne des hollandais dans la région.

Vanderpuije est né en 1899 à Accra dans ce qui est alors une colonie britannique. Sa famille (marchands) est aisée et influente. Il fait ses études, « à l’européenne » à l’Accra Royal School et, très jeune, s’intéresse à la photo et même se passionne pour elle.

Il fait son apprentissage en la matière auprès de J.A.C. Holm (né en 1888). Celui-ci avait pris en 1919 la succession de son père Walwin Holm qui était lui-même photographe.

Il ouvre un studio (le Deo Gratias Studio) à Jamestown (ne pas confondre avec la ville américaine de Virginie), un quartier d’Accra. Ce studio est vite fréquenté par tous ceux qui, dans la région, ont les moyens de se faire photographier. Il réalise surtout des portraits pleins de solennité et de prestance, comme les aimaient les colons britanniques de l’époque.  La noblesse ashanti et, plus généralement, les classes privilégiées de la société ghanéenne, aiment également ce style.

Par ailleurs, il s’efforce de conquérir des marchés  : l’expression n’était pas encore à la mode à cette époque. Il réussit ainsi à obtenir un quasi-monopole pour les photos scolaires. Après l’indépendance du Ghana (1957) il travaille principalement pour des organismes gouvernementaux.

Ayant formé ses deux fils, il les prend pour travailler avec lui dans son studio qui, à sa mort en 1989, sera repris par l’un d’entre eux.

 

 

Cornelius Yao Augustt Azaglo

Ghanéen, lui aussi, il est né en 1924 à Kpalimé, au Togo, mais a principalement exercé en Côte d’Ivoire, à Korhogo (de 1955 à 2001). À ses débuts, à l’âge de 19 ans, il opérait dans la rue au moyen d’une « box-caméra ».

Box-Camera Zeiss

Box-Camera Zeiss

Il s’installe ensuite au Burkina Faso où il apprend la technique auprès de deux photographes professionnels dont il a fait la connaissance.

Azaglo s’installe en 1955 à Korhogo, dans le nord de la Côte d’Ivoire. Ses premières réalisations sont des photos d’identité. En 1958, il ouvre son « Studio du Nord ». Il opère alors avec un Rolleiflex 6×6. En extérieur, muni seulement de sa box-caméra et d’un simple drap blanc, il part sur sa « mobylette » photographier les paysans Senoufo. Pour eux, c’est très souvent le premier contact avec un photographe. Azaglo ne cherche pas à les embellir, il veut fixer leurs visages burinés par le soleil et la dureté de leur vie. Il s’attache surtout à fixer leur regard, très important, comme il le disait, pour lui permettre d’effectuer la mise au point.

À l’indépendance, il lui est demandé beaucoup de photos d’identité nécessaires pour voter.

Malheureusement, comme pour nombre de ses confrères, en raison de l’arrivée des « mini-labs » couleurs, son activité va diminuant au cours des années 1980 et surtout 1990. Mais, fasciné qu’il est par la photographie, Azaglo s’installe dans son studio où il vivra jusqu’à sa disparition, à Bouaké, le 25 mai 2001.

Il a participé aux premières Rencontres de la Photographie de Bamako en 1994.

 

 

Ricardo Rangel

Ricardo Rangel (Photo : www.mozambiquehistory.net)

Ricardo Rangel (Photo : www.mozambiquehistory.net)

Ricardo Achiles Rangel est né le 15 février 1924, à Lourenço Marques (aujourd’hui Maputo). Son père, homme d’affaires grec, était d’ascendance tout à la fois africaine, européenne et chinoise. Le jeune Ricardo a été élevé par sa grand-mère africaine. C’est au début des années 1940 qu’il « entre en photographie », d’abord en développant des images dans un studio privé puis en se dirigeant vers la prise de vue.

Il collabora comme photographe avec les journaux « Noticias de Tarde » – dont il fut le premier photographe non blanc. Puis, installé à Beira, 2ème plus grande ville du pays, il travailla pour d’autres journaux tels « A Tribuna » ou encore « Diario de Moçambique » ou « Voz Africana ». La photo est pour lui une manière de dénoncer la colonisation, ce qui lui valut d’être fréquemment censuré par les autorités portugaises. Cela en fait aussi souvent la cible de la police secrète portugaise avant l’indépendance du pays en 1975. En 1977, alors que la plupart des photojournalistes ont quitté le pays, il devient le premier photographe de « Noticias », puis Directeur de ‘hebdomadaire « Domingo » (Dimanche) en 1981. En 1983, il a fondé une école de photo à Maputo, dont il est resté le directeur jusqu’à sa mort le 11 juin 2009.

Sa pratique de la photographie est fondée sur l’humain et la réalité : engagée et critique, elle met en lumière le quotidien de ses compatriotes. C’est ainsi qu’il a photographié les horreurs de l’époque coloniale et de la guerre civile. Mais il a aussi longuement photographié les prostituées des quartiers « chauds » de Maputo, notamment celles de la Rue Araujo.

C’était aussi un passionné de musique de jazz dont il possédait une vaste collection de disques.

Il a reçu de nombreuses récompenses pour son engagement. Notamment, il fut fait « docteur honoraire » de l’Université Eduardo Mondlane (principale université du Mozambique), principalement pour sa contribution à la culture et au rayonnement de son pays.

 

 

Ces grands photographes ont profondément marqué la pratique photo du continent africain, et c’est principalement grâce à eux qu’elle est aujourd’hui connue du monde entier. Comme vous pouvez le constater, ils sont tous décédés, certains très récemment. Mais la photo africaine n’est pas morte pour autant, et la jeune génération de photographes, très ouverte aux technologies actuelles, semble très prometteuse. On peut en avoir un aperçu après l’exposition « New African Photography » qui s’est tenue à New York au printemps 2016.