La photographie n’est pas née en Amérique. Mais la photographie américaine n’en est pas moins un volet majeur de l’histoire de la photographie.

La taille du pays, ses rapports étroits, malgré les apparences géographiques, avec le reste du monde et particulièrement l’Europe, font que l’histoire de la photographie américaine est une sorte de concentré en un seul pays de ce qui ailleurs est éparpillé et donc moins visible.

Cette histoire photographique américaine a commencé de grande manière, avec la naissance d’un genre qui a eu par la suite un succès durable: le reportage de guerre. La guerre de Sécession a en effet été la première guerre photographiée, avec la guerre de Crimée en Europe. Les photos du champ de bataille de Gettysburg sont parmi les premiers témoignages de la boucherie produite par la folie meurtrière des hommes.

Gettysburg 1

Guerre de Sécession. Gettysburg – avant le bataille.

 

Gettysburg 2

Guerre de Sécession. Gettysburg – après la bataille.

 

La suite de l’histoire de la photographie américaine est une magnifique illustration de l’histoire de la photo tout court. Elle est tissée de tous les ingrédients nécessaires pour faire une histoire riche : un pays dont les racines initiales sont en Europe, berceau de la photographie, qui a avec elle beaucoup de liens vivants, un pays dont un des fondements est la liberté d’expression, où la presse d’image, avec des journaux comme Life, Time, Fortune, Vogue, Esquire, National Geographic… jouent très vite un rôle central, un rôle intérieur important et un rôle international évident. Tous ces traits de caractère vont donner à la photographie américaine non seulement sa place centrale, mais une solide base de développement.

A l’orée du XXème siècle se développe le courant artistique appelé Pictorialisme (1890-1920).

Inspiré par le français Robert Demachy (1859 -1936), il est emmené aux USA par Edward Steichen (1864- 1973) qui publie en 1904 une photo du Flat Iron Building de New-York, Alvin Coburn (1882-1966) qui publie une photo du pont d’Ipswich et Alfred Stieglitz (1864 – 1946) qui s’installera en Europe, à Weimar, et ouvrira une galerie d’art nommée Galerie 291 à N-Y.

Il est à noter que ces trois photographes, particulièrement marquants de cette période initiale américaine, «sortiront» ensuite du Pictorialisme, évolueront vers la déconstruction cubiste, la Straight photo (voir plus loin), la photographie de mode, la photographie abstraite, le reportage de guerre… De telles évolutions sont assez courantes aux Etats-Unis et globalement plutôt rares.

 

Le parcours d’ Edward Steichen est extrêmement éclairant de ce point de vue.

Edward Steichen en 1901

Edward Steichen en 1901 par Fred H. Day

Il est né en 1879 au Luxembourg. Sa famille émigre aux Etats-Unis en 1881 et s’installe dans le Michigan, puis en 1889  dans le Wisconsin. C’est là, à l’âge de quinze ans, qu’ Edward apprend l’art et la technique de la lithographie à la Milwaukee’s American Fine Art Company. Dès 1895 il commence à photographier son entourage et la campagne environnante. Très vite, il se distingue par ses compositions d’ambiance, son utilisation poétique de la lumière, son goût pour le clair-obscur romantique. En 1900, il est naturalisé américain. Il retourne alors en Europe et s’installe à Paris.  Mais auparavant il est passé par New-York où il a rencontré Alfred Stieglitz. Arrivé à Paris, il arrête ses études de dessin et commence une série de portraits des « Grands Hommes », parmi lesquels Anatole France, Richard Strauss, Bernard Shaw, Henri Matisse ou encore Auguste Rodin.

En 1902, il rejoint Alfred Stieglitz aux États-Unis. Il participe, avec lui, à la création de Photo-Secession, que Stieglitz qualifie de mouvement qui veut « faire sécession avec l’idée convenue de ce que constitue une photographie ». Ensemble, ils éditent en 1903 la revue Camera Work dans laquelle les photos sont mises en valeur. Ils font découvrir aux Américains les artistes d’avant-garde de la photographie française. La même année, il crée sa propre galerie d’art à New York, Photo-Secession Galleries, ou « 291 ». En 1911, il réalise ce qui est considéré historiquement comme la première photographie de mode, publiée dans la revue française Art et Décoration de Lucien Vogel (voir article sur les Studios partie 2).

Pendant la Première Guerre Mondiale , il commande la division photographique des forces expéditionnaires américaines.  Sur le plan artistique, à partir de 1915, il réalise des compositions radicalement différentes et prône une photographie directe (également appelée «pure», la «Straight photography». Il revient ensuite progressivement vers la photographie de mode. Au début des années 20 , l’éditeur américain Condé Nast le choisit pour devenir le photographe en chef des publications du groupe. Il travaille particulièrement pour Vanity Fair et pour Vogue, pour lesquels il réalise de nombreux portraits de célébrités. Il travaille également étroitement avec Carmel Snow d’ Harper’s Bazaar. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, il est directeur du Naval Photographic Institute (Institut photographique naval). Son film documentaire, The Fighting Lady, remporte en 1946 l’Oscar du meilleur documentaire. À partir de 1947 et jusqu’en 1962, Steichen est le directeur du département de la photographie du MoMA, le musée d’art moderne de New York.

Le Pictorialisme se développe donc rapidement aux USA.

Ce mouvement artistique né en France, se répand simultanément dans toute l’Europe, jusque en Russie et en Extrême Orient et en Amérique. Il utilise les techniques de papier au charbon, puis de papier bichromaté et d’encres grasses qui produisent des photos dont le grain est important et que l’on peut retoucher au pinceau.

Le Pictorialisme est influencé par la peinture, en partie l’art victorien anglais et l’Impressionisme, puis le Pointillisme. Ce mouvement photographique, utilise la chimie des émulsions pour faire monter artificiellement le grain.

L’évolution de la peinture en Europe, avec les avant-gardes des années 20 vont avoir un écho important en photographie, particulièrement aux Etats-Unis, où les «promoteurs» cités plus haut sont aussi marchands d’arts et galiéristes.

Le Pictorialisme va être remis en cause notamment par le Groupe f:64 crée par Ansel Adams qui prône une photographie prenant le contre-pied total de ce flou granuleux.

f:64 est le diaphragme des objectifs de chambres le plus fermé, celui qui donne les clichés les plus piqués et la profondeur de champ maximale.

Les photographies les plus symboliques de ce courant sont des clichés très nets, très piqués des paysages grandioses du parc Yosemite de Ansel Adams, à la composition très soignée, à la lumière soigneusement choisie et aux détails saisissants.

Ce courant va se développer en parallèle avec la photographie industrielle, architecturale et urbaine.

Tous ces courants ont en commun l’usage de chambres moins grandes, utilisables à main levée, mais qui donnent encore de grands négatifs très détaillés. La vie photographique américaine est très dynamique et se diversifie.

Le Pictorialisme est battu en brèche également par la Straight Photography, la photographie directe ou pure, sans travail de laboratoire qui distend le rapport au réel, moins liée à un mouvement artistique précis, plus ancrée dans le réel, plus proche du reportage.

Ce courant photographique va se retrouver dans le monde entier, sous des noms et des formes différentes, avec un important foyer en France. Ainsi ce que l’on a appelé Photographie Humaniste en Europe peut être rattaché à la Straight sans en être la reproduction.

 

Rapide aperçu des photographies d’Edward Steichen

Steichen-FlatIron.1904

Flatiron Building. New York – 1904

 

Steichen-Brancusi.1922

Portrait du sculpteur Brancusi – 1922

 

Steichen-L.Brooks

Portrait de Louise Brooks

 

Steichen-Chaplin

Portrait de Charlie Chaplin

 

Steichen-Vogue1923

Couverture de Vogue – 1923

 

Steichen-Lexington 1934

WW2. Porte-avions USS Lexington – 1943