Avec la crise agricole du Dust Bowl en 20, puis la crise économique de 29, l’administration de F. D. Roosevelt crée la Resettlement Administration, rebaptisée plus tard FSA (Farm Security Administration) qui gère la politique fédérale destinée à rétablir la situation économique et sociale. Dans ce contexte va se créer un fort courant de photographie sociale. Cette politique fédérale américaine n’est évidemment pas dirigiste. Elle est impulsée par le gouvernement, mais elle s’appuie sur l’adhésion des investisseurs privés. Pour cela il faut créer des images de promotion de la politique fédérale d’aide aux paysans devenus des sans-abri. La FSA va donc recruter des photographes. Certains d’entre eux vont devenir célèbres grâce à ce travail, comme Dorothea Lange, Walker Evans… D’autres, déjà connus vont participer également à divers titres à ce travail, comme Margaret Bourke-White.

Vont émerger de ces années de nombreux photographes qui deviendront des grands noms de la photographie mondiale comme  Paul Strand, Robert Franck, Inge Morath… De la Straight Photography, dont Paul Strand sera considéré comme le créateur,  dérivera la photo de rue, la Street Photography. A cette tendance photographique s’ajouteront la photographie de mode avec Irving Penn, Richard Avedon… La photo de presse sous ses formes diverses, dont le reportage de faits divers avec Weegee… Les échanges entre l’Europe et les USA entretiennent un pont culturel permanent. Ce phénomène va s’amplifier encore dans les années 30, quand vont arriver aux Etats-Unis toute une série d’intellectuels, écrivains, architectes, artistes, musiciens, peintres, photographes, cinéastes et savants, physiciens, chimistes, etc… que la montée des fascismes et du nazisme chasse d’Europe.

De là vont sortir d’autres grands photographes qui s’ancrent dans la photographie américaine autant qu’européenne, car une partie de leur carrière s’est faite avant leur arrivée aux USA comme Robert Capa, David Seymour, Ernst Haas, Man Ray … ou bien à l’inverse parce qu’elle y a commencé et s’est poursuivie en Europe, où ils sont venus momentanément ou plus durablement comme D.D. Duncan ou William Klein… et bien sûr ceux qui arrivent après dans le paysage de la photo comme Lee Friedlander, Diane Arbus, Duane Michals, Mapplethorpe, Eugen Smith, Steve Mc Curry… ou que le monde a découverts ou redécouverts plus tard comme Vivian Maïer ou Harry Winogrand… Tous ont en commun une pluridisciplinarité, de formation (beaux arts, études littéraires ou linguistiques…), de pratique professionnelle (cinéma, édition…), des liens multiformes, personnels, intimes, professionnels, avec d’autres formes de culture et souvent un engagement social ou politique «à l’américaine».

Avec la Deuxième Guerre Mondiale le reportage de guerre va prendre une grande place dans la photographie et la gardera jusqu’à nos jours. La guerre pour les Etats-Unis, c’est d’abord le Pacifique, puis plus tard l’Europe. Comme dans les années 30, le gouvernement de Roosevelt, pour mobiliser les volontés et les énergies pour une guerre qui se passe loin du pays, a besoin d’images. De très nombreux photographes deviennent correspondants de guerre. Ainsi Edward Steichen, un des promoteurs de la photographie américaine embarque à 64 ans sur un porte-avions et sera couronné en 1945 d’un award pour son film « The fighting Lady » sur le porte-avions Yorktown. De très nombreux jeunes, entrés dans la photo comme correspondants de guerre, resteront photographes après la guerre. Le phénomène se reproduira avec la guerre de Corée et la guerre du Vietnam. Ce sont d’ailleurs les photographes américains qui, au Vietnam, ont fait la réputation du Nikon F.

Tous les genres photographiques coexistent et cohabitent avec d’autres formes de culture. Il n’y a pas aux USA de cloisonnement culturel comme en Europe. Nombre de photographes passent de la photo au cinéma, et même de la peinture à la photo comme William Klein. Ce phénomène est soutenu par de grandes maisons d’édition et des musées, dont le plus prestigieux, le MoMA de New-York, est un des premiers musées au monde à intégrer la photographie aux côtés de la peinture.

La porosité entre les genres verra par exemple Andy Warhol mixer la peinture et la photo dans la culture pop avec un succès qui dépassera les frontières américaines. D’autres photographes croisent des écrivains, ainsi Robert Franck fait la route avec Kerouac. Steve Mc Curry, tour à tour correspondant de presse, free lance, correspondant de guerre, deviendra mondialement connu comme coloriste, portraitiste et amoureux du monde indien. Tous ces photographes américains sont assez difficilement classables en écoles. Ce sont surtout des personnalités fortes dans un monde photographique où toutes les tendances existent, profondément insérées dans la vie de la société américaine.

L’un d’entre eux, pas le plus connu hors de Etats-Unis, est considéré pas ses pairs comme un acteur majeur dans leur histoire.

Il s’agit de Paul Strand.

Paul Strand

Il nait en 1890 à New-York dans une famille émigrée de Bohème en 1840. Il reçoit son premier appareil photo à 12 ans. Il reçoit ses premiers cours de photographie à l’Ethical Culture Fieldston School de N-Y. Avec Lewis Hine, son professeur de mathématiques et également de photo,  il va à Ellis Island photographier les migrants. Lewis Hine l’emmène visiter la galerie Photo-Secession d’Alfred Stieglitz. En 1907 il décide de devenir photographe. En 1910 il part pour un mois et demi en Italie. En 1915 il présente une série de ses photos à Stieglitz. Celui-ci le présente à Edward Steichen et lui déclare sa galerie ouverte. En 1916 il y expose, plusieurs de ses photos sont publiées par le revue Camera Work. Le dernier numéro de la revue, qui parait en 1917, lui est entièrement consacré. Par la suite, parallèlement à la photographie, il se lance dans le cinéma. Il conçoit l’idée de faire le portrait d’un village. Il part au Mexique où, pendant 5 ans, il travaille pour le ministère de la Culture. En 1934, il rentre au Etats-Unis et se rapproche du Groupe Théatre, influencé par les cinéastes russes Eisenstein, Dovdjenko et Poudovkine. En 1935 Strand se rend en Urss, où il rencontre Eisenstein. Celui-ci le trouve plutôt photographe que cinéaste.

De retour aux USA il passe 10 ans à travailler au cinéma documentaire, principalement sur le Dust Bowl (sécheresse dans le Sud qui, cumulée à la crise de 1929, pousse des milliers de petits agriculteurs sur les routes). Il est exposé par le MoMA en 1945. Il part en France en 1951, il y cherche le «village» à photographier, ne le trouve pas, mais publie «La France de profil» en 1952, avec des textes de Claude Roy. Il se met à voyager. En 1954 il il passe 3 mois aux Nouvelles Hébrides, et publie un livre: «Tir à Murhain, Outer Hebrides». Il trouve son «village» à Luzzara, en Italie du nord, il publie «Un paese» en 1955, avec des textes de Cesare Zavattini. En 1969 il publie «Living Egypt», en 1976 «An African Portrait» sur le Ghana où il a été invité par le président Nkroumah.

En 1965 il a refusé une invitation à la Maison Blanche pour protester contre la guerre an Vietnam et l’explique dans une lettre au Time. De 1973 à 1975, il retourne au Etats-Unis après 20 ans d’absence, pour une exposition au MoMA. Puis il revient en France où s’est installé. Il meurt chez lui, à Orgeval, en 1976.

Il est un des photographes précurseurs de la photo moderniste, de la «Straight photography» («Photographie directe»), qui s’éloigne du pictorialisme, courant dominant du début du XXe siècle. Il met en avant la dignité des hommes, photographiés dans leur milieu. En cela il est également précurseur du courant humaniste, propre à l’Europe.

Multiforme, il a produit aussi des travaux graphiques, dont on retrouve des échos en Russie chez Rodchenko.

Walker Evans et Robert Franck considèrent son influence comme déterminante pour eux.

 

Nous vous présenterons mieux les autres dans des articles à suivre.

 

Aperçu des photographies de Paul Strand

paul_strand_wall_street1915

Wall Street – 1915

 

paul-strand-CamWork1917

Photographie publiée par Camera Work – 1917

 

paul_strand_france1951

France – 1951

 

paul_strand_italie1953

Italie – 1953

 

paul_strand_Sheik Abdel Hadi Mysid_egypt

Sheik Abdel Hadi Mysid – Egypte