La photographie a longtemps été considérée comme un moyen de fixer la réalité et donc un moyen de témoigner de cette réalité. Au point d’être considérée comme une preuve de l’existence de cette réalité. Ce statut est assez étonnant, car très tôt la photographie a développé sa partie artistique et à ce titre montré qu’elle pouvait prendre des libertés avec le réel.

Parallèlement elle a rapidement montré aussi qu’elle pouvait jouer avec les artifices que permettait la technique photographique. Et prendre des libertés d’une autre nature avec la réalité. Malgré tout cela la photographie a quand même gardé ce statut de preuve du réel.

Une des conséquences paradoxales de ce statut est que toute manipulation parait insupportable parce qu’elle viole ce statut!

 

Statut et manipulation

Avec le progrès des retouches possibles et leur facilité de mise en œuvre sous CS (Photoshop), pour ne citer que ce logiciel, ce statut est devenu relatif. Mais le problème des manipulations et de l’éthique photographique reste d’actualité.

Il va sans dire que les photos personnelles et d’usage personnel ne sont pas vraiment concernées par la question.

 

Quelles peuvent être les manipulations?

Toute déformation de la réalité peut être considérée comme une manipulation.

Evacuons immédiatement la question du Post Traitement de base. Les accentuations classiques (-contraste -hautes et basses lumières -clarté -netteté-rayon-détails et même couleurs) ne modifient pas la photo, elles cherchent seulement à l’améliorer et ne procèdent pas de la manipulation.

La manipulation commence avec la volonté de faire passer une photo pour autre chose que ce qu’elle est.

La première manipulation peut consister à prétendre qu’une photo a été faite en un endroit et à un moment, alors que ce n’est pas le cas.

Le dernier exemple est celui du World Press Award de 2015. Il s’est avéré que la photo primée n’avait pas été prise à l’endroit annoncé,. Cela a suffi pour faire annuler le résultat. Pour cause de manipulation autour de la photo.

Pour des raisons similaires, la plupart des concours photos exigent les exifs * des photos présentées et les RAW originaux avec exifs, afin d’éviter les manipulations quant à la date et à la propriété des photos présentées.

* Exchangeable image file format = données intégrées à une image comprenant date, heure, boitier, objectif, focale, paramètres de la prise de vue…

D’autres cas sont beaucoup plus célèbres.

 

Les possibles mises en scène

Le premier cas est probablement la photo célèbre de Robert Capa: «La mort du soldat républicain» faite pendant la guerre d’Espagne.

Capa.Espagne

Robert Capa « La mort du soldat républicain » 1936

Cette photographie d’un milicien fauché par une balle a connu un immense et rapide succès international. 30 à 40 années plus tard, des chercheurs américains, puis espagnols ont identifié l’homme de la photo, un combattant anarchiste. D’après leurs recherches il était mort à la même période, mais pas sur le front. Leur conclusion était que la photo était une mise en scène. Ce qui est possible. La polémique continue actuellement, certains universitaires défendent la thèse de l’authenticité, d’autre de la mise en scène, recherches historiques fouillées à l’appui. Ce qui ne change pas la plastique de la photo, ni sa symbolique. Ni sa célébrité qui n’en a, semble-t-il, pas pâti.

Un autre exemple, très similaire, est celui de l’érection de la bannière étoilée à Iwo Jima, pendant la seconde Guerre Mondiale.

Joe Rosenthal-IwoJima

Joe Rosenthal « Iwo Jima » 1945

Cette scène a été, semble-t-il, reconstituée après la prise du Mont Suribashi en février 1945, alors que les combats n’étaient pas encore terminés. La controverse dure encore. Là aussi, la photo, une des photos, est célèbre et le reste.

Un troisième exemple, légèrement différent, est lui aussi emblématique. C’est celui du «Baiser» de Robert Doisneau .

Doisneau le baiser

Robert Doisneau « Le baiser »

Cette célèbre photo montre un couple d’amoureux s’embrassant fougueusement dans la rue de Rivoli à Paris. Là aussi, plusieurs dizaines d’années après que la photo a été publiée, on apprend que le couple était en réalité deux acteurs. Déception de certains. Mon émotion devant cette photo, devant sa justesse n’ a pas changé. Cette justesse ne vient pas de ce qu’elle serait une «photo volée», donc un exploit. Elle n’est pas amoindrie parce que le couple ne serait pas vraiment amoureux. Qui le sait d’ailleurs? Ces deux acteurs étaient peut-être amoureux? Sur la photo et en dehors. L’important c’est que la photo soit juste.

Un dernier exemple lui aussi emblématique est celui de la photo de Henri Cartier-Bresson faite derrière place de l’Europe à la Gare Saint Lazare.

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H.Cartier-Bresson 1932

On peut douter que cette photo ait été faite «à la volée», encore qu’ une mise en scène aurait demandé beaucoup de temps pour attendre que l’eau se calme entre 2 sauts. On en a douté… En fait peu importe, la photo est à juste titre, très connue, elle est remarquablement réussie. C’est juste une des très nombreuses photos très réussies de Cartier-Bresson.

 

Les manipulations graves

Il est d’autres manipulations beaucoup plus sérieuses. Celles par exemple qui font disparaître des personnes sur une photographie, après qu’on les a fait disparaître de la réalité, pour longtemps ou pour toujours… Ce type de manipulation, de maquillage, est une falsification apportée à une photographie considérée comme un témoignage de la réalité.

Elle a été pratiquée, de manière hard, par les dictatures, particulièrement par le stalinisme. Elle a consisté à faire disparaitre des photographies les personnages tombés en disgrâce, puis éliminés politiquement et/ou physiquement.

Ejov effacé

En haut, photo originale – En bas, photo retouchée

Le personnage de droite Ejov, surnommé «le nabot sanglant» était patron du NKVD (ancêtre du KGB) au moment des purges de 1937. Il a lui même été purgé (exécuté) en 1938 et a disparu des photos à ce moment là. Le fait que les photos, vues auparavant dans leur état initial, continuent à être vues, un fois modifiées, avait pour but de renforcer l’idée que la disparition des «ennemis du peuple» était une réalité intangible, inéluctable et qui concernait tout le monde. La même pratique a fait disparaitre Trosky de clichés où il était à quelques mètres de Lénine, le dirigeant déifié.

 

Lénine-1

Lénine-2

Dans l’exemple ci-dessus, il est possible que la manipulation soit simplement le remplacement d’une photo par une autre sur laquelle Trosky n’était pas encore on déjà plus. En effet l’angle de prise de vue est légèrement différent et la position et la position des personnages au pied de la tribune également.  Mais « on ne prête qu’aux riches ».

Un autre exemple où cette fois-ci la manipulation est évidente (et grossière).

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Dans ce cas « le coup de gomme » a fait 2 victimes en plus de Trostky… qui ont peut-être fini comme lui, mais plus rapidement.

 

Ces manipulations concernaient également les rapports entre Lénine et Staline que les photos avaient pour rôle de présenter comme proches, et par là-même de faire passer Staline comme « le continuateur naturel » de Lénine

Une photo culte des 2 hommes, assis côte à côte, est un évident montage qui présente des défauts de géométrie, des retouches locales voyantes. Mais elle demande une connaissance certaine de la photographie et un sens assez développé de la géométrie dans l’espace pour être identifiée pour ce qu’elle est: un faux. Donc elle elle a été jugée apte à remplir son office: une manipulation grossière et massive.

LenStal

 

Une autre photo internationalement célèbre entre dans cette catégorie, même si elle est plus soft.

C’est celle du drapeau soviétique érigé sur le Reischtag en mai 1945, faite par Khaldeï. Encore un drapeau victorieux! C’est bien sûr une mise en scène, faite alors que les combats sont peu ou prou terminés, pour la postérité… La routine. Là où l’affaire devient intéressante … et amusante, c’est que sur l’original, le soldat qui aide à tenir le bas de la hampe du drapeau porte un montre à … chaque bras! La photo a donc été rapidement retouchée pour devenir «politically correct» avant d’être remise dans le circuit. Broutille, en comparaison avec les faits précédents. On espère seulement que le soldat aux 2 montres n’ a pas eu de problèmes pour ses «prises de guerre».

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Photo retouchée

Allemagne, Berlin. 2 mai 1945. Le drapeau rouge flotte sur les to”ts du Reichstag

Photo originale

 

Khaldeï qui avait retouché sa photo pour qu’elle soit publiée, avait pris la précaution de conserver le négatif original, dont il a fait un tirage 40 ans plus tard. C’est cette image que l’on voit partout maintenant.

Un contre exemple: la photographie de Dimitri Baltermantz, faite à Kertch (Crimée) en 1943, qui montre des civils découvrant les victimes laissées derrières elles par les troupes nazies se retirant.

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Baltermantz a modifié le ciel très clair sur le négatif, en le remplaçant par un autre qui améliore le rendu dramatique de la photo. La censure a bloqué la photo, à cause de cet aspect dramatique, jusque dans les années 60. Au moment de la déstalinisation, où il a été plus facile de parler des pertes humaines de la guerre, la photo a été publiée et est devenue très vite une photo-culte.

 

Quand on pense au travail de retouche, intégralement fait à la main, quelque fois très complexe, que ces manipulations ont exigé, on reste rêveur. Il convient de noter que ces manipulations ont toutes quelque chose a voir avec le rapport, plus ou moins crispé que le pouvoir politique entretient avec l’image.

Ce rapport est évidement d’autant plus crispé que le pouvoir est moins démocratique. Mais il est toujours de la même nature sensible.

Les Etats-Unis ont connu eux-mêmes des tensions comme le blocage par les rédactions de magazines des images de Eugene Smith (souvent connu sous le diminutif plus familier de Gene Smith) sur les populations civiles japonaises victimes de la guerre, ou la censure jusqu’en 2006 du reportage de Dorothea Lange sur l’internement des américains d’origine japonaise, commandé par une agence gouvernementale.

La différence d’ampleur entre les exemples cités ci-dessus confirme le lien entre le crispation et la nature politique du pouvoir concerné. Comme si cette crispation était un baromètre.

 

Les manipulations plus soft sont par exemple, celles qui consistent à accrocher dans tous les bâtiments officiels des photos du premier personnage politique, jeune et fringant, inchangé après 4 ou 5 ans (ou beaucoup plus) de pouvoir. Ou à effacer d’un coup de photoshop les marques d’un embonpoint visible bien que bénin dans les pages d’un numéro du  magazine le plus emblématique que nous connaissons tous. Pratiques inoffensives, pas exactement comparables avec celles qui montrent un président russe Rambo multicarte; mais de la même nature quant au rapport au pouvoir, source éternelle de manipulation des images.

Encore plus soft est la pratique qui consiste à mettre gauche à droite une photo pour un meilleur sens de lecture, mettant le soleil à l’est à son coucher, rendant ainsi les textes en turc illisibles (vu dans un magazine photo, lui aussi très connu…). Le turc s’écrivant en caractères latins, la manipulation était visible.

Les autres manipulations propres au PT, comme la suppression des fils électriques, des panneaux de circulation, des personnages considérés comme esthétiquement gênants sont de l’ordre des choix personnels.

Ils ont toujours un lien, aussi tenus soient-ils, avec la propreté, la netteté, l’ordre qu’une photographie porte, ou plutôt que le photographe porte en lui et met dans sa photo, parfois à son corps défendant, voire même à son insu.

Une des dernières manipulations en date sur la scène française, est une photo de vacances d’un homme politique français et de son épouse, marchant enlacés sur le sable. Bien que la femme soit notoirement plus grande que son mari, sur la photo, c’est ce dernier qui parait plus grand…