Photographie et tendance – Partie 1

Unité accélératrice au coté du processeur PRIME IV

 

Dès les premiers pas de la photographie, alors que la capacité de cette nouvelle activité humaine à enregistrer des images du monde environnant est à peine établie, on voit exploser les projets les plus variés : Photographie stéréoscopique, panoramique, photographie en couleurs… Et très vite également on voit pointer des modes. Dont la pérennité dépend de la technologie. Photographie et tendance forment un couple très solidaire. Dans ce couple la technique joue un rôle important, sinon principal. Certains même rêvent encore comme avant l’an 2000 !

Photographie et tendance : le primat de la technique

Très vite il est clair que les appareils photographiques et leur évolution sont directement liés à l’avancée technique (plus tard on dira technologique). De tous les domaines de la photographie :

  • des surfaces sensibles,
  • des mécanismes de déclenchement et de mise au point,
  • de gestion de l’énergie,
  • et de la fabrication des optiques.

L’évolution historique des appareils photographiques découle pas à pas des progrès optiques et mécaniques. Sa trajectoire n’est ni rectiligne ni régulière. Mais elle va toujours dans le même sens : celui d’une marche à la miniaturisation.

La marche à la miniaturisation

En un siècle, les outils de création d’images passent des chambres 20×30 cm au format 24×36 mm !  Dans le même temps, leur poids dégringole de plusieurs kilogrammes à moins d’un kilo !

Tout au long de cette évolution échevelée apparaissent des modes – on ne dit pas encore tendance – sur le chemin de cette miniaturisation continue. Il y aura des appareils qui auront un succès durable. Vers les années 20, les surfaces sensibles sont devenues plus fines et plus rapides. Cela permet l’apparition d’un nouveau standard : le folding.

Les foldings

Ils plastronnent dans les parcs, les jardins, sur les promenades et les plages. Ce sont des 9×12 à plaques, puis très vite des 6×12, des 6×9 ou des 6×6 (en cm). Qui permettent respectivement 6, 8 et 12 clichés sur un rouleau de 120.

Folding Gallus de 1922. Appareil à plaques. La MaP se faisait sur le dépolis arrière, qui était remplacé par une plaque pour faire la photo.
Folding Gallus de 1922. Appareil à plaques. La MaP se faisait sur le dépoli arrière, auquel succédait une plaque pour faire la photo.
Folding Voïgtlander 1927. Noter le viseur dont la lentille de sortie, orientable, est ici à 45° et permet de "tirer dans les coins" !
Folding Voïgtlander 1927. Noter le viseur dont la lentille de sortie, orientable, est ici à 45° et permet de « tirer dans les coins » !

On voit sur les photos ci-dessus qu’en 5 ans l’épaisseur du boîtier a été divisée par 2. Le déploiement de l’objectif et du soufflet est devenu automatique. Mais le décentrement a disparu. Le folding de 1927 est visiblement conçu plutôt pour un usage à main levée.

Les supports évoluent. Des plaques de verre lourdes et fragiles, on passe à des plaques métalliques, puis à des rouleaux d’acétate doublé de papier noir opaque. Plus tard on aura des pellicules manipulables en pleine lumière.

Et ils délivrent des négatifs de très bonne qualité. Les photos papier sont des tirages contact !

Photographie et Tendance : L’accélération des progrès techniques

On comprend rétrospectivement l’engouement pour ces appareils photos.

Le duo Leica – Rolleiflex va devenir pour environ 30 ans le symbole emblématique du photographe professionnel.

Le format roi

Le 24×36 est devenu le format de référence qu’il est encore actuellement. L’autre format (le Moyen Format) étant le 6×6, presque totalement réservé aux professionnels de la presse. Le relais du Rolleiflex sera repris par Hasselblad. Cette dernière tendance bénéficiera d’une aura beaucoup plus large que sa place réelle sur le marché de la photo, à cause des budgets nécessaires pour entrer dans ce marché.

On retrouve le même phénomène avec Leica, pour les mêmes raisons. Mais les copies de Leica d’après-guerre eurent un succès colossal. Ainsi en France dans les années 50-60 tous les photo-filmeurs, qui mitraillaient les touristes sur les plages, travaillaient avec des Foca Standard (la grande marque française d’appareils photographiques et accessoires d’après guerre).

"Télémétrique

 

À la fin de ces années, apparaissent de plus en plus les boîtiers reflex, en Europe comme dans le reste du monde.

Les boîtiers télémétriques ont montré leurs limites dès que l’on a voulu changer d’objectif. Pour faire simple il fallait se contenter de la triplette 35 mm – 50 mm – 135 mm et encore c’était très peu commode.

Le reflex

La formule reflex était la solution technique à ce problème. On a donc eu la tendance reflex. Tendance lourde de la photographie. Du début des années 60 à la fin du siècle, le reflex sera la toile de fond photographique de toute cette époque. Plus qu’une mode, donc. On a vu apparaître les Pentax Spotmatic et K1000, les modèles F de Nikon, les T et EOS de Canon.

 

À partir du premier avantage, majeur, de pouvoir monter à peu près n’importe quelle focale et de voir ce que voit la surface sensible, les reflex vont accumuler les innovations. Tout ce qui nous semble maintenant banalement normal apparaît alors : baïonnette, miroir flash, levier d’armement à « roue libre », diaphragme synchronisé, entraînement électrique, rafale, etc. Vous pouvez les replacer dans l’histoire de Pentax en lisant les articles déjà parus, là, ou là.

Mais cette période a connu aussi une autre tendance qui se situe aux antipodes du phénomène photographique.

Les deux Kodak grand public
Le Brownie Flash sorti en 1955

Ce gros cube de plastique (de bonne qualité) bicolore qui est une sorte de reflex d’ailleurs, n’a aucun automatisme, mais un flash. On le tient à hauteur des coudes. On vise par-dessus dans une petite fenêtre, on déclenche au moyen d’un gros bouton gris qui tombe sous le pouce et Kodak fait le reste.

Cet appareil deviendra un cadeau de communion obligé, presque un nom commun comme Bic. Mais pas un appareil d’adulte.

Le Brownie et le flash étaient vendus séparément, sauf promotions de Noël. En fait cet appareil est une sorte de copie libre du Rolleiflex !
L’Instamatic de 1963, avec prise de flash spécifique sur le capot supérieur
Cassette 126, format spécifique à l’instamatic.
L’Instamatic sorti en 1963 avec ses cassettes 126

Il visait lui aussi un large public, mais plus adulte. Un peu comme si Kodak voulait le vendre à ceux qui avaient eu le Brownie Flash. Ce fut aussi un beau succès commercial, mais de moindre envergure que celui de son grand frère. L’Instamatic ne présentait plus le caractère de nouveauté du Brownie Flash, il s’est dilué dans toutes les possibilités. Ça n’a pas été une aussi grande tendance.

 Le tassement de la photographie

On est à la fin des 30 glorieuses. La photographie connaît une période un peu plate, ou creuse, comme on veut. Les nouveautés importantes sont devenues plus rares, comme épuisées. Jusqu’à l’arrivée de l’autofocus.

La fourmilière a recommencé à s’agiter. Plus qu’une tendance, cela a plutôt été un passage obligé… et un problème de moyens ! Si l’on passait à un boîtier AF, pour que cela serve vraiment à quelque chose, il fallait changer tous les objectifs.

Pentax a d’ailleurs proposé un adaptateur AF x 1,7 qui « transformait » les objectifs manuels en AF.

Le format APS

Et puis est arrivé le format APS (et ses variantes : APS – C, le plus courant, APS-H, un poil plus grand chez Canon ; etc.), dont les promoteurs Kodak, Fujifilm, Minolta, Nikon et Canon auraient bien voulu que cela devienne une tendance, mais ce fut un feu de paille… et un enterrement.

Le numérique est alors arrivé. Qui a fonctionné un peu comme l’AF. Ça n’était pas une tendance. C’était de nouveau un passage obligé. Très vite il est devenu évident que continuer à faire de l’argentique devenait un parcours du combattant onéreux. Pentax, une fois encore, s’est préoccupé de ses photographes. Il leur était possible de passer au numérique en conservant leurs objectifs AF ou mêmes manuels, dont les focales étaient à multiplier par le coefficient x 1,5 pour faire (en fait de 1,51 à 1,54 selon les boîtiers).

Le numérique

Et le numérique est arrivé. Avec lui le salue ! Et la rivalité avec l’argentique. Même si les tout premiers boîtiers numériques étaient presque des prototypes. Les images délivrées étaient un peu comme les argentiques un siècle avant. Mais qui se souvient encore de ces images ?

La course aux pixels

C’était un pur enjeu technique, qui était aussi un remake de la course à la qualité de l’image des débuts de la photographie. Mais cette fois la technique courrait derrière. Ça a été une motivation forte. En quelques courtes années, les capteurs sont parvenus à la qualité des pellicules de 1990.

Puis, très vite encore, ils sont parvenus à une sorte de maturité, avec les 36-42 Mpx pour un FF.

Allait-on s’arrêter et dire : voilà, l’histoire est finie, on peut se consacrer à la fabrication d’images ? On est au bout du chemin technique, à la perfection ? Pas du tout !

Par une ironie de l’histoire, on est revenu au look « vintage », expression tendance pour « rétro ». Ça n’a marché que très très moyennement. Pour des raisons que nous n’allons pas traiter ici. Et on a vu arriver l’hybride.

L’hybride

Qui est un cocktail de boîtier à structure de type télémétrique – c’est à dire sans cage reflex et à tirage de ≈21 mm – et des dernières avancées technologiques en matière de viseur électronique EVF. Il est entré dans l’arène en 2008 avec un Lumix.

Attention, quand nous disons boîtier à structure de type télémétrique, il ne faut surtout pas comprendre Leica de 1933 ou Foca d’après guerre. En un mot, vieux truc obsolète. Pas du tout. Boîtier télémétrique signifie boîtier à structure non reflex, sans système optique -miroir mobile et prisme- renvoyant à l’œil du photographe l’image qui arrive à la surface sensible.

Le boîtier « à structure télémétrique » des hybrides est bourré d’électronique et n’a pas grand-chose à voir de ce point de vue avec les télémétriques d’autrefois. Dans les boîtiers hybrides plus rien n’est mobile, seuls les électrons bougent, et quelques lentilles dans les objectifs. La Mise au Point ne se fait bien sûr plus par télémètre.

Le principal avantage de cette nouveauté est la disparition du prisme et du miroir de renvoi de l’image vers ledit prisme. C’est-à-dire deux éléments, l’un optique, l’autre principalement mécanique, qui sont délicats et coûteux à produire. Qui plus est, ils sont volumineux et pesants.

Hybride Sony alpha 7 III
L’EVF

Le viseur électronique résout ce problème d’un coup d’un seul !

Les avantages sautent aux yeux : la cage reflex a disparu et on peut voir dans le viseur ce que sera la photo avec les effets des corrections paramétrées et non ce qui va être photographié. C’est parfait quand on photographie en JPEG, mais sans grand intérêt en RAW, à part la disparition déjà mentionnée du miroir et du prisme.

On peut constater d’ailleurs que certains hybrides ont une (petite) bosse sur le dessus qui évoque la silhouette des reflex. On peut être tenté d’y voir une réminiscence, un clin d’œil aux reflex qui ont largement régné sur la photographie de 1965 à pratiquement 2015. Comme une façon de ne pas lâcher la référence d’un demi-siècle.

En outre l’image d’écran télé que délivre l’EVF indispose fortement certains photographes (voir le même article plus loin). Sans parler des possibles conséquences ophtalmiques qui restent à étudier… Et de l’autonomie réduite des hybrides. Le dernier SL2 de Leica est donné par le constructeur pour une autonomie de 350 clichés ! Vu le tarif du SL2, le cliché revient cher…

Donc on peut légitimement s’interroger sur les avantages réels de cette solution. N’est-elle pas simplement et d’abord une recherche de réduction des coûts de production qui n’a pas grand-chose à voir avec les utilisateurs ? D’autant plus que l’argument du poids et du volume est fortement mis à mal par la tendance (forte) à l’augmentation de ceux des objectifs. Et que les retombées en termes de tarifs ne paraissent que très partielles !  Donc une vision dubitative est possible.

Mais attention, il ne faudrait pas réduire les hybrides à cette seule problématique, toute réelle qu’elle soit. Les hybrides sont aussi un concentré d’avancées technologiques, comme :

  • La généralisation de l’obturateur électronique et la libération des contraintes lourdes de la mécanique du miroir des reflex qui offrent des performances remarquables
  • l’AF intégré au capteur qui élimine théoriquement les front et back focus. Mais n’empêche pas la MAP sur le premier sujet proche rencontré… même si on veut la faire à 1 m derrière !

En fait le seul défaut rédhibitoire est que tous les éléments composant l’hybride consomment de l’énergie. Ce qui, par les temps qui courent, procède d’une fuite en avant sans issue. Mais comme un phénomène assez similaire se produit avec les reflex, il n’y a pas forcément de salut… Et ce n’est pas un argument anti-hybride pertinent.

Les smartphones « à images »

En revanche la transformation des téléphones portables en smartphones qui réinventent la photo (sic !) est plus qu’un simple phénomène de mode. Plus qu’une tendance. C’est un tsunami que rien ne fera plus reculer désormais.

C’est effectivement un changement profond de la place de la photographie dans la société. Une sorte de retour à l’époque où la photo était réservée à un cercle de happy fews (heureux privilégiés). Mais pas un retour uniquement quantitatif.

Actuellement chaque utilisateur de smartphone à images peut croire qu’il est capable de faire de bonnes images avec son outil si commode. Le marketing des fabricants fait le nécessaire pour cette idée imprègne les consommateurs qui ne demandent qu’à les croire. Alors qu’en réalité, il ne suffit pas d’avoir un smart équipé de plusieurs objectifs et surtout d’un très bon post-traitement intégré, pour savoir-faire de bonnes photos, surtout quand tout est fait pour vous persuader que vous êtes dispensé d’apprentissage.

Pour revenir aux hybrides, tous les arguments de vente peuvent créer une mode. Cela peut n’être qu’une mode. On ne peut pas encore savoir combien de temps elle durera. Mais il y a fort à parier que cela ne servira pas forcément la photographie.

Pour conclure cette première partie, nous remarquerons que les tendances – modes – qui ont duré un tant soit peu sont celles qui correspondent à des apports techniques réels dans le processus photographique. Les autres, à motivations plus commerciales, ont été plus passagères, plus caduques, même si elles ont été des modes réelles.

Dans une seconde partie, nous vous parlerons des tendances de nature esthétique ou artistique dans la photographie.