Photographie et tendance – Partie 2

Nous avons vu dans la première partie de cet article « Photographie et tendance » que le lien entre la photographie et la technique était un lien fort. Qu’en est-il du lien entre photographie et esthétique ? Si l’on cherche sur le net le mot esthétique, on trouve sur Wikipédia 6 pages de grand écran, fort intéressantes, mais lourdes. Donc nous allons faire moins théorique.

La photographie est une création visuelle, c’est l’art d’écrire ou de peindre avec la lumière. Dans un certain nombre de langues, le même mot signifie les deux actions. En français, les grands motifs peints dans la rue à la bombe ne sont-ils pas appelés graphes ?

Les liens entre la peinture et la photographie

Dès les débuts de la photographie, les liens avec la peinture ont été des liens forts de proximité culturelle et fonctionnelle. L’émergence de la photo a même libéré la peinture de l’obligation de représentation fidèle de la réalité. Puisque la photo pouvait faire ça très bien.

Dans le même temps, la photographie a repris la plupart des règles de construction de la peinture ( voir  et ).  En fait le dialogue entre ces deux branches de la création d’images a, dès le début de leur existence commune, été permanent. Et il l’est plus ou moins resté.

Avant d’entrer plus avant dans le cœur du sujet, précisons un point central très important.

Photographie et tendance ou autre chose ?

Le mot tendance de la photographie est justifié. Mais pour parler de son aspect esthétique, il convient de l’élargir. Par exemple au mot « courant », ou « mouvement » (organisé ou pas), ou encore « mode ». En fait, le lecteur pourra puiser dans cette réserve, ou dans ses propres termes pour qualifier ces phénomènes dans la photographie.

Dès le début de l’histoire de la photo apparaît un mouvement :

Le Pictorialisme

Très rapidement après la naissance de la photo, un certain nombre de photographes réagissent à la proximité avec la peinture. Ils réclament un statut d’artistes. Ils refusent d’être rangés au-dessous de la peinture, libérée par la photographie de la tâche étriquée de représenter la réalité.

Pour ce faire, ils utilisent des modes de saisie de la lumière différents : les surfaces sensibles type gélatine – bromure d’argent. Ce qui donne des images brumeuses, floues, évanescentes ou grainées. Et ils manipulent les négatifs, par grattage, et à l’aide d’huile. Ils ne publient qu’un tirage par négatif pour obtenir une épreuve unique, comme la peinture.

Le plus intéressant est que , dans le même temps, les surfaces sensibles avaient évolué et commençaient à donner des images précises et piquées.

Le pictorialisme se rattache à l’impressionnisme qui s’intéresse plus à la représentation de la lumière qu’à celle des détails. C’est plus qu’une tendance, c’est un mouvement international et organisé qui a dominé la photographie pendant environ 25 ans, de 1890 à 1914.

Son principal représentant en France est Robert Demachy, en Allemagne Heinrich Küln, aux USA Alfred Stieglitz. Dans certains pays comme la Russie, le pictorialisme a perduré jusque dans les années 30.

Robert Demachy -1904- photo retravaillée à la peinture
Alfred Stieglitz pictorialiste – le flat iron building à New York
Traîneau en hiver -Serge Lobovnikov, Russie- 1907

Dès le début du XXe siècle, en 1902, un autre mouvement va naître en réaction au pictorialisme.

La photo-Sécession

Fondée par Stieglitz revendique une photographie sans altération. Ce dernier fonde l’année suivante la revue Camera Work qui publie des photos reproduites en héliogravure. D’autres photographes, Edward Weston,et Ansel Adams, installés sur la côte ouest, vont dans le même sens. Il va en sortir très vite la Straight photography.

La Straight Photography

Cette nouvelle tendance de la photographie revendique elle aussi le statut d’art, mais en des termes totalement différents. Par l’utilisation pure des toutes les possibilités de rendu de détails, de nuances de gris que permettent déjà les surfaces sensibles, sans artifices considérés comme des chemins indirects entre le réel et l’image.

D’où les appellations de photographie pure ou photographie directe en traduction française. De très nombreux photographes américains ont « adhéré » à ce mouvement, comme Paul Stand, Imogene Cunningham, Berenice Abbott…

Margaret Bourke-White construction de barrage -USA
Margaret Bourke – White construction de barrage – USA
Edward Weston - photo de poivron - USA
Edward Weston – photo de poivron – USA
Albert Renger-Patzsch - Bohaus - Allemagne
Albert Renger-Patzsch – Bohaus – Allemagne

Un autre groupe est apparu un peu plus tard, le « groupe f/64 », dont le moteur était Ansel Adams. Le slogan était d’utiliser l’ouverture f:64 pour avoir un maximum de netteté. Un tel diaphragme était évidemment une ouverture d’objectif de chambre, appareil de prédilection du photographe. À utiliser de préférence sur un pied…

La Straight photography va s’étendre au reste du monde et perdurera jusqu’aux années 70. La guerre de 14-18 va amener un séisme dans l’art (et pas seulement ! ) :

L’expressionnisme

Ce courant artistique, réaction à la guerre de 14-18 et à ses horreurs, fut particulièrement fort en Allemagne, dans la peinture et le cinéma. Avec des artistes comme Otto Dix, Kirchner, Edvard Munsch, Egon Schiele pour la peinture, Fritz Lang et Murnau pour le cinéma.

Il se prolongea dans le fauvisme et le cubisme. Il a pris dans le cinéma la forme de contrastes extrêmes, de lignes droites brisées, aiguës et tranchantes. L’expressionnisme « pur » n’a pas eu de développement notable dans la photographie. Mais il a laissé des traces à long terme comme les éclairages à forts contrastes particulièrement utilisés par Helmar Lersky ou les studios Harcourt.

Le cabinet du Dr Caligari - 1920
Expressionnisme au cinéma – 1920 – Le cabinet du Dr Caligari
Film Ivan le Terrible d'Eisenstein - tournage  1942 - 1945
Film Ivan le Terrible d’Eisenstein – Tournage entre 1942 et 1945 – Influence expressionniste évidente
Helmar Lersky - portrait - 1935 Palestine
Helmar Lersky – Portrait – 1935 Palestine
Studio Harcourt - Portrait de Pierre Arditi
Studio Harcourt – Portrait de Pierre Arditi

Dans les années 30 apparaît un nouveau courant simultanément aux USA et en France, la Street Photography

Courant qui apparaît aux États -Unis pendant la Grande Dépression d’après 1929. C’est une approche documentaire, centrée autour de l’être humain, considéré dans son environnement plutôt urbain.

Ce n’est pas un mouvement organisé, mais on y retrouve des grands de la photo américaine comme Walker Evans l’initiateur, Robert Frank, Lee Friedlander, Gary Winogrand, Saul Leiter, Joël Meyerowitz, William Klein … Vivian Maier.

Cette tendance de la photographie a été renforcée par le programme lancé par le président Roosevelt en 1935 : la Farm Security Administration (FSA). Ont participé à la partie photographique de ce programme une vingtaine de photographes, dont Walker Evans, Dorothea Lange, Gordon Parks.

Ce programme a été remplacé en 1942 par l’Office of War Information (OWI), où l’on retrouvera d’autres grands photographes et cinéastes américains.

Ces photographes sont souvent qualifiés par les critiques ou chercheurs de : photographes sociaux ou documentaristes ou encore photojournalistes.

La Photographie humaniste française

Est née après 1945 autour du noyau historique formé par Henri Cartier-Bresson, Robert Doisneau et Willy Ronis. Lesquels ont été impressionnés, sinon influencés par Robert Capa. On peut ajouter Boubat, Brassaï, Izis, René-Jacques… Et aussi Marc Riboud, Jean Dieuzaide, Germaine Collomb et Sabine Weiss.

Ce courant photographique n’étant pas une organisation qui donne des cartes de membre, de nombreux photographes ont leur place dans la famille des humanistes français. Ou du Réalisme poétique, comme on l’a aussi nommée.

Il est intéressant de noter que de nombreux débats ont eu lieu autour de ces deux courants un peu frères : d’aucuns ont voulu faire remonter les origines de la Street photography à… Eugène Atget, car Walker Evans a vécu plus d’une année à Paris, donc «forcément» il devait connaître l’ancêtre de la photo de rue. En plus c’est après ce séjour qu’il a décidé de devenir photographe !!

La notoriété internationale de la photographie humaniste française remonte à 1950, date de la publication du « Baiser de l’hôtel de ville » de Robert Doisneau dans Life. Les historiens de la photographie font durer ce courant jusqu’aux années 60. Si l’on situe le début du règne de la couleur de cette date, il y a effectivement coïncidence : les humanistes français ont travaillé pratiquement exclusivement en N & B.

René Jacques – 1908-2003
Willy Ronis – 1910-2009
Izis – 1911-1980   Bal du 14 juillet
Jean-Philippe Charbonnier – 1921-2004

Mais il est évident que l’influence de ce courant reste présente à l’heure actuelle. L’arrivée de la couleur justement aurait pu favoriser l’émergence de nouveaux courants, mais non. La photo couleur est simplement devenue la norme de la photo dominante…

La transition couleur

Le N & B, lui, est devenu le domaine réservé de quelques galeries d’art. Comme par exemple la photographie plasticienne des années 60, tendance qui s’est surtout développée dans le monde assez fermé des marchands d’arts… et de leurs clients.

Cette tendance existe toujours, à l’état de niche. En 2003 le photographe et théoricien de la photo Jean-Christophe Béchet a avancé une classification en 8 groupes, dont … – le reportage fiction – l’humanisme objectif, avec l’allemand Andreas Gursky, l’Anglais Martin Parr – la bonne photo ratée, avec Bernard Plossu – les non-lieux du paysage … Certaines de ces appellations ont le mérite de bien situer la problématique de ce courant… ou le sens de l’humour de leur auteur.

Ce genre de niche procède plus du marché de l’art et de ses acteurs que d’une tendance de la photographie. Pour preuve le prix de vente astronomique de 4,3 M de $ (3,1M€ ) en 1999 pour le paysage « Rhein II » (en couleur) d’Andreas Gursky chez Christie’s à New York.

Photographie et tendance : Et maintenant ?

Le retour de l’argentique

Plus près de nous, on décèle une tendance, une vraie : le retour de l’argentique (voir .). Cette résurgence est suffisante et assez durable pour que Kodak ressorte ses pellicules légendaires, indisponibles depuis pas mal de temps. Ce phénomène semble comparable à celui des galettes vinyles qui cohabitent avec les CD et les fichiers numériques.

Les opinions qui sous-tendent ces tendances se ressemblent assez : Les fichiers numériques sont plus précis, plus parfaits. Mais les analogiques, certes imparfaits, sont plus sensuels, plus vivants, plus « chauds », plus proches de la réalité. Ces avis ne s’accrochent pas au « c’était mieux avant ». C’est un constat simple, presque candide. Une sorte de constatation d’un fait. En un mot imparable.

Ce n’est pas une grosse tendance, juste une petite niche, tranquille et vivante, une sorte de choix de vie. Qui cohabite très bien avec les smartphones, internet et les réseaux sociaux.

Une autre tendance encore plus récente est :

Le Noir et Blanc

Le noir et blanc n’a jamais totalement disparu. Il a été maltraité après les «Trente Glorieuses » par la disparition progressive des pellicules. La couleur est devenue la « norme ». Mais le N&B a survécu. L’arrivée du numérique lui a apporté de l’oxygène en supprimant la course aux pellicules. Et il a repris du poil de la bête. N’oublions pas que « notre » monde (occidental) n’est pas le monde. Nous ne sommes pas majoritaires sur la planète. Il y a des pays où la photo N&B existe pleinement, pas seulement parce qu’ils seraient sous-développés (terme du siècle dernier), mais parce qu’il n’y a pas de raison qu’elle cède la place à la couleur parce que ce serait tendance en Occident ! Et puis aussi parce que les tirages couleur coûtent plus chers et résistent moins bien au temps que les tirages N&B !

Quoi qu’il en soit le N&B vit à côté de la couleur. UN sondage rapide, fait dans les colonnes du magazine Fisheye, un des magazines photos francophones tournés vers la photo créative, celle qui a le plus de chances de laisser une trace relativement durable (cette affirmation étant discutable), on peut compter que sur 352 travaux photo publiés, 95 sont des N&B, c’est-à-dire 27% du total. C’est plus que de la résistance, en tous cas plus que ce à quoi la plupart d’entre nous s’attendaient ! C’est exactement ce que l’on peut appeler une tendance.

Par la suite une autre tendance est apparue dans la mode ragaillardie du Noir et Blanc. Celle de :

La photo sombre

Cette tendance de la photographie chevauche forcément puisque la précédente puisqu’elle en est une partie. Ces deux tendances sont totalement non organisées, ni structurées. Elles correspondent à notre époque où les modes – les tendances- se répandent par les réseaux du web, sans avoir besoin de théorie, ni de slogans, ni de manifestes.

La tendance photographique aux images sombres produit des clichés que l’on pourrait obtenir par des sous-ex de ~2-3 steps, pris de nuit, ou qui paraissent pris de nuit, sans éclairages particuliers. Sans forcément non plus de thème particulier. Ce sont des portraits, des paysages urbains, des arbres, des scènes de genre, comme on disait naguère.

Il peut y avoir des thèmes spécifiques, mais ils doivent partager la dominante de la photo avec la pénombre. Globalement la sous-exposition commune fait thème. Ainsi que souvent un aspect assez envoutant.

Photo d'Alex Majoli (Magnum)
Photo d’Alex Majoli (Magnum)
Portrait au A*135mm/1,8

Une autre tendance d’essence complètement différente : la Lomography

Avec un -y, car c’est une marque déposée. Vous pouvez lire ou relire l’article publié en 2017 en cliquant ici. À regarder de près ces 10 « commandements » du lomographiste, on se rend compte que c’est très intelligemment rédigé…

Il est difficile de vérifier si les 500 000 membres affichés par Lomography sont réels ou non, mais le phénomène existe. C’est un vrai coup de génie commercial et une opération de marketing originale et réussie. Associer l’esprit marginal de « Lomography » et une sorte d’élitisme farfelu en proposant des produits compatibles aux léicaïstes est un coup de culot commercial osé et beaucoup plus fin qu’il n’y parait, tout comme marier les présupposés négatifs vis à vis des appareils russes et chinois et les deals-ponts d’or avec les producteurs de ces appareils. Tout cela procède d’une démarche économique – coup de poker sans aucun complexe. Visiblement elle a réussi. Chapeau les artistes !

Photographie et Tendance : Les temps changent

Les temps ont réellement changé. Notre société fonctionne différemment. Les informations circulent de façon fluide, en tous cas structurées par personne, (sauf les fake-news). Ainsi des analystes ont constaté une présence de plus en plus notable de photographies frontales, avec de moins en mois de poésie, de flou, de profondeur.

Ce phénomène, assez facile à observer, est probablement au moins partiellement issu d’une autre tendance, celle des constructeurs, qui proposent des objectifs de plus en plus piqués, recherchant toujours plus la perfection. Ces objectifs, par leurs qualités, rendent de plus en plus difficile d’obtenir du trouble, de l’évoqué, du suggéré, du rêve. Ce n’est pas devenu impossible, simplement plus difficile.

Les temps changent assurément. Une preuve en est donnée, si c’était nécessaire, par la présence de sites sur Internet pas spécialement consacrés à la photographie. Mais qui donnent aussi des conseils pour photographier. Ainsi sur un site créé par et pour des graphistes (voir ) ces 8 conseils :

  1. Retour à l’argentique
  2. Utiliser un vrai appareil photo
  3. Cadrer verticalement
  4. Chercher le naturel
  5. Aller plus haut (drones)
  6. Sortir de chez soi
  7. Couper les têtes
  8. Oser le flou.

Cet article étant déjà assez long, nous laissons ces huit conseils à votre réflexion.

  • Dominique G
    6 octobre 2020 à 15 h 15 min

    Bonjour

    Encore un article instructif.

    A propos de dialogue entre la peinture et la photo, je mentionnerais le mouvement hyperréaliste des années 70 (essentiellement américain) dont l’approche était beaucoup plus subtile qu’elle en avait l’air.

    • Valia
      6 octobre 2020 à 15 h 36 min

      Merci.
      Effectivement le mouvement hyperréaliste, outre ses passerelles avec la photographie a présenté des moments réellement intéressants.

  • Alain Delanneau
    15 octobre 2020 à 10 h 44 min

    Le noir et blanc argentique: la passion d’une vie !

    40 ans que je photographie en noir et blanc. en 24×36 puis en 4.5×6 ensuite en 6×7 et enfin aujourd’hui en 6×8 et à la chambre monorail .
    Il faut découvrir ou redécouvrir le labo, jouer avec la lumière de l’agrandisseur, passer des heures sous l’éclairage inactinique et je vous promets que vous vous passerez d’ anti-dépresseur pour retrouver la sérénité.
    Bien Cordialement
    Alain

    • Valia
      15 octobre 2020 à 16 h 21 min

      Une telle passion est effectivement très belle. Valia

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