L’acte de photographier, étymologiquement, se fait avec la lumière. Et pourtant, ou donc, on peut aussi photographier les ombres, ou l’ombre, ce qui n’est pas la même chose.

 

 

Photographier les ombres

C’est en d’autres termes photographier les ombres portées. Ou encore la trace que laisse la lumière des personnes, des corps, des objets qu’elle éclaire. Ce qui est encore une manière de photographier ces personnes, ces corps, ces objets. Ce qui peut se faire d’au moins 2 façons :

 

Le sujet (la personne, le corps, l’objet) en lien avec son ombre

De façon à bien souligner l’unité du sujet et de son ombre, qui la suit bien sûr. La construction de l’image aura donc besoin d’accorder 2 fois plus de place au sujet central, au sens de son importance et non de sa surface géométrique. Pour que les ombres soient nettes, il faut une lumière franche, donc des conditions favorables au graphisme. Photographier des ombres portées peut se faire aisément en N&B. En conditions de contre-jour bien sûr, mais pas seulement. Ce type de photo fait la part belle au graphisme. Cet aspect graphique peut aller de la géométrie pure, poussée à l’abstraction jusqu’à la photo de personnages et leur ombre. Dans ce dernier cas, le graphisme peut jouer sur l’angle entre le sujet et son ombre : ligne droite, angle obtus (ouvert), angle droit, angle aigu (fermé).

Ces angles variés s’obtiennent en modifiant l’angle entre l’axe de la visée et l’axe source lumineuse – sujet. Attention, en travail – lumière dans le dos, à votre ombre portée dans le cadre, sauf à vouloir faire de l’autoportrait. Pour « avoir le déclic » il faut évidemment que l’ombre portée ait une forme intéressante, qui accroche l’œil. Le sujet peut même être moins intéressant, c’est l’ensemble sujet + ombre qui importe le plus. La construction de telles images peut déborder la simple photo de « sujet et son ombre portée » pour devenir ombre portée sur sujet comme l’a fait Rodchenko dans un cliché désormais célèbre, ou autres combinaisons… très simples où le sujet et son ombre sont associés par leur seule proximité.

 

 

L’ombre portée sans son sujet « d’origine »

La tâche est plus difficile, l’ombre devra être très intéressante, car elle portera à elle seule tout l’intérêt de la photo, sans aucune association avec son sujet. Or cette ombre, par essence, ne comporte pas de détails, de texture, sauf éventuellement celle du support sur lequel elle se projette. Dans les 2 cas ces photos se font en conditions de contraste fort, avec tous les écueils que cela implique : peu de nuance dans les couleurs, perte de densité dans les ombres si on les débouche à peine trop. Le cercle vicieux parfait, dont on ne peut guère sortir qu’à l’aide de Photoshop. Mais avec une bonne probabilité de ne pas obtenir de résultats satisfaisants, tellement une ombre contenant des nuances risque d’être anti-naturelle et de passer difficilement pour autre chose que de l’artifice.

 

Techniquement

Ces photos seront plus facilement réussies en mesurant la lumière sur une zone moyenne-éclairée afin de densifier les ombres, ce qui est plutôt le but du jeu. Une certaine pratique permettra d’atteindre une bonne maîtrise du choix de l’endroit où mesurer l’AE pour obtenir le résultat recherché.

Première règle générale:

  • Plus on mesure l’AE sur une zone claire, plus les ombres seront denses (sous-exposées)
  • Plus on mesure l’AE sur une zone sombre, plus les zones claires seront brûlées (sur-exposées)

Deuxième règle générale:

  • Les zones sombres « bouchées » sont assez faciles à récupérer
  • Les zones claires « brûlées », « cramées » se récupèrent assez mal, de façon souvent insatisfaisante.

 

 

Jeune femme-sujet et ombres portées mêlés

Jeune femme – sujet et ombres portées mêlés. photo A.Rodchenko

 

Sujet et ombres dégradées- Palais de Tokyo

Sujet insolite et ombres dégradées- Palais de Tokyo

 

Sujet tronqué et ombre portée complète.

Sujet tronqué et ombre portée complète.

 

Sujets tronqués et ombres portées.

Sujets tronqués et ombres portées.

 

Sujet et ombre sans lien direct.

Sujet et ombre sans lien direct.

Nota : Les sujets-passants sont souvent photographiés de manière à ne pas présenter de problèmes de droit. La dernière est faite « sans filet ».

 

Pur graphisme - photo A.Slioussariev

Pur graphisme – Opposition clair/sombre – photo A.Slioussariev

 

Pur graphisme amusant - photo A.Slioussariev

Pur graphisme amusant – jeu en « miroir » des oppositions clair/sombre – photo A.Slioussariev

Ici l’ombre est son propre sujet.

 

Sujet et ombre portée mélés.

Sujet et ombre portée mêlés.

 

Ombre comme reflet du sujet

Ombre comme reflet du sujet

 

Ombres et lumières portées. Galerie Juseph-Turenne

Ombres et lumières portées. Galerie Juseph-Turenne

 

 

 

Photographier l’ombre

C’est photographier la pénombre. C’est une approche photographique inverse de la précédente. Qui consiste à photographier en basse lumière, alors que fixer les ombres c’est photographier en haute lumière. Il s’agit en effet de saisir une ou plusieurs sources qui percent la pénombre. Là aussi on se trouve en situation de contraste, mais déboucher la pénombre ne présente que peu de risque d’artifice visible ou gênant.

Photographier l’ombre, c’est aussi photographier avec l’ombre, c’est à dire intégrer dans la photo des ombres, composer sa photo avec les ombres comme éléments constitutifs de sa composition, comme éléments de profondeur, d’étagement des plans. On est là dans un type de photo où le graphisme n’occupe plus la place centrale. Mais dans un type de photo plutôt couleur. Ou le noir va être un écrin à la couleur. Ces approches sont différentes, mais pas divergentes pour autant. En fait ce sont les deux faces d’un même problème photographique : gérer au plus près l’équilibrage de la lumière, plus que jamais.

 

 

Techniquement

Les règles indiquées dans la partie précédente sont valides également ici. A ces règles nous ajoutons ce conseil: Sous-exposer d’un IL ou 1,5 IL, afin d’obtenir un RAW plus proche de la réalité, plus aisée à traiter en PT et permettant de gagner un cran d’ISOs. La dynamique des boîtiers actuels, des Pentax K-5, K-5II, K-5IIs et K-1 plus particulièrement, permet d’obtenir des choses impressionnantes. Mais il faudra pourtant travailler ces photos en PT : renforcer les lumières sans trop déboucher les ombres. Ces photos s’apparentent le plus souvent à des peintures flamandes par leur colorimétrie et leur ambiance chaude.

 

Nature morte - Rue Charlot. Paris

Nature morte – Rue Charlot. Paris

 

Et puis photographier les ombres c’est aussi mélanger les genres en les brassant, tout simplement, comme le faisait Brassaï. En fait les 2 clichés suivant montrent un savant mélange de pénombre, d’ombre portée, d’ombres chinoises de fort contraste et de brouillard, le tout dans une construction qui donne de la profondeur. Simple, non ?

 

La bande du grand Albert. Brassaï - 1931-32

La bande du grand Albert. Brassaï – 1931-32

 

Brassaï - Paris la nuit. Savant mélange de pénombre, d'ombre portée, d'ombres chinoises et de brouillard.

Brassaï – Paris la nuit.

 

 

Le noir profond

Photographier les ombres et plus particulièrement l’ombre nous place au centre de la problématique de toute la photographie, gérer avec la plus grande finesse possible le triangle AV-Tv-Iso. Pour favoriser l’obtention de noirs profonds qui deviennent une couleur, de hautes lumières non cramées, de mouvements bien figés ou au contraire de flou de mouvement. Photographier les ombres nécessite donc une maîtrise de ce réglage triangulaire, obtenue par une pratique importante. Car souvent les sujets sont fugaces et exigent des prises de décision rapides.

Photographier les ombres demande le plus souvent de privilégier la vitesse pour ne pas avoir trop de flou. Ici le flou pourrait affaiblir le graphisme. Cela nous arrange, car cela signifie généralement ouvrir le diaphragme et diminuer la profondeur de champ. La lumière étant le plus souvent forte, on travaille dans une fourchette d’Isos bas, donc avec une marge de souplesse confortable.

Photographier l’ombre est plus délicat, la lumière plus basse ne laissant que nettement moins de marge de manœuvre. C’est là que la capacité du boîtier à monter en ISO sans dommages est précieuse, car les situations de ce type de photo ne permettent pas vraiment l’usage du pied.

Ces deux approches de la photo ont un autre aspect commun. Dans les deux cas, il faut ne pas craindre de conserver des noirs profonds, ne pas céder à la tendance actuelle à éclaircir les ombres pour les rendre « plus riches », comme si un noir profond était un noir bouché, un endroit pauvre dans une photo. Comme si le noir n’était beau qu’à condition de n’être pas noir.

 

Le tremblement de terre en Arménie -G. Pinkhassov

Le tremblement de terre en Arménie – G. Pinkhassov

 

Les puces. Paris -G. Poïlov

Les puces. Paris – G. Poïlov